Pages fantômes

Le web est plein de fantômes.

Presque littéralement, si l’on considère le fantôme, le spectre, l’esprit, comme une trace, le reste discret de ce qu’a été une personne, et qui manifeste souvent une seule de ses facettes.

Des restes de ce qu’a été le web, cachés dans ses tréfonds.

Des restes de personnalités, aux travers de blogs, de forums, de pages perso figées à jamais. Des voix numériques qui parlent toujours, jusqu’à ce que leur serveur ferme.

Les forums morts sont les villages fantômes façon western, revus au XXIe siècle. Ou façon film d’horreur. En traversant les rues désertes devant les façades poussiéreuses, la peinture qui s’écaille, les murmures t’entourent : échos de voix d’un autre temps.

Des questions désespérées qui résonnent dans l’église au toit défoncé. Les lamentations solitaires qui filtrent des maison sans fenêtres.

Les cris grossier d’un topic de flaming quelque part dans l’hôtel de ville en cendres.

Le rire dément d’un troll, dissimulé derrière le bois pourri d’une porte.

Mais les forums morts ne sont pas le seul lieux où les fantômes digitaux se font entendre. Comme dans les histoires d’horreur, même les endroits encore habités ne sont pas à l’abris de la visite des esprits sans corps.

Les forums techniques (aide informatique générale, ou sur des logiciels spécifiques) permettent l’observation fréquente de voix revenantes. Sous une forme particulièrement déprimante : cette question sur laquelle tu tombes enfin après des heures de googling (ou maintenant, dans mon cas, de qwanting) intensif, qui sollicite de l’aide pour un quelconque bug dont tu souffres toi aussi, précisément.

Et puis, tu vois qu’elle n’a jamais eu de réponse.

Et puis, tu lis la date.

Alors, tu comprends le destin terrible de ce voyageur solitaire. Fatigué, maladif, qui vit enfin les lumières de la ville après une longue nuit d’errance. Mais s’est écroulé à ses portes, incapable de continuer à marcher. Son appel au secours déchirant qui n’a jamais été entendu, figé à jamais entre l’espace et le temps, gelé dans le silicium.

Et ce voyageur, tu le vois comme un frère ou une sœur, toi qui es là avec ton bug que tu ne sais toujours pas résoudre.

Source de l’image : Taylor Vick sur Unsplash

Massively Multiplayer Empty Roleplaying Game

Je ne suis pas un grand joueur de MMORPG. Ce ne sont pas des mécaniques qui m’attirent. Mais le concept à la base de la partie « Massivement multijoueur » ne manque pas d’une certaine aura magie technologique : les mondes persistants, ces univers générés par la réalité câblée de serveurs distants.

Persistants, ces mondes peuvent l’être dans un autre sens du mot.

Je suis retourné sur Guild Wars hier. Le premier opus, l’un des deux seuls MMORPG auxquels j’aie vraiment joué, et l’un des grands titres vidéoludiques de mon adolescence.

Presque 15 ans après sa sortie, les serveurs tournent toujours. Une décision annoncée par ArenaNet, qui déclare avoir trouvé moyen de maintenir le titre en vie bien qu’il ne représente plus rien d’un point de vue économique.

Le jeu est désert. Ses grands espaces de « ville » (hors des zones PvE instanciées) sont vides. De vastes places, les décors majestueux prévus pour accueillir les foules qui se croisaient, la diversité chatoyante des armures et des skins, et le chaos permanent du chat local dans lequel peu se souciaient de l’existence d’une catégorie réservée aux échanges commerciaux. La criée des mareyeurs version armes magiques gold et vertes. À présente, le silence. No human’s land peuplé de PNJ figés en l’attente d’une interaction qui ne vient jamais ou errant sur les chemins définis par leur pattern. Les boucles de leurs bulles de dialogues automatiques destinés à rendre les lieux plus vivants, et qui maintenant font peut-être l’exact effet inverse. Des échos, visions fugaces. Des fantômes.

D’une certaine manière, plus qu’une impression de « vide » au sens péjoratif de la vacuité, de l’obsolète, c’est une autre atmosphère qui prend le dessus. Celle des bâtiments abandonnés encore pleins de traces de la vie – des vies – qui se sont interrompues et figées. Celle d’un monde qui s’éteint, dont le personnage héroïque qu’on incarne serait peut-être le véritable sauveur. Tel cet Envoûteur rencontré par hasard dans la Cité d’Ascalon. Silhouette solitaire qui contemplait les ruines, perchée sur une colline.

J’ai fait par de mes impressions à ce frère humain connecté. Je n’ai jamais eu sa réponse, il semblait AFK.

Pour écrire cet article, je suis revenu sur le jeu encore une fois, cette fois au Monastère Shing-Jea. Un autre personnage est apparu en ligne sur l’immense place centrale. Toute une alliance d’humains encore actifs se retrouve toujours sur le jeu, m’a-t-elle appris.

Persistance.

Encore un autre sens pour le terme.

L’une des guildes du groupement m’a accepté dans ses rangs.