Chapitre 5 – Veines de photons

3h48. Le terminal égrène ses lignes (gris clair sur noir en légère transparence sur les autres fenêtres ouvertes, contrôles et retours diverses) et le fond qui reste dans le mug n’est plus qu’un sirop épais couleur café. Elle touille un peu la cuillère dont le métal fait écho au logo métallisé PanOpt Inc avec la forme qui évoque vaguement une cible ou une mappemonde vue comme telle.

À l’écran, le processus de vérification se termine. Elle s’adosse contre la paroi métallique (vibrante et presque ronronnante) d’un monolithe, doucement, avec respect. Ferme les yeux, juste un instant, elle peut se le permettre, l’avancement du boulot d’installation est déjà respectable et c’est la consigne de base du protocole, échelonner pour ne pas tout planter en cas de problème, laisser les analystes de toutes les agences, entreprises, et autres encore sur la touche sans leurs flux d’interceptions, la sève de données de surveillance.

Et là, la tête en arrière appuyée contre un de ces mastodontes de calcul, elle pourrait sentir ce cœur immense battre, sourdement, ces artères de fibre parcourues de signaux d’information lumineux, débit fluide et presque comme liquide, et elle se trouve ici au sein même du ventricule ou plutôt d’un ventricule qui se remplit, assemble, rejette. Se remplit, assemble, rejette.

Le système sanguin d’un démiurge aux veines de photons.

Parfois on peut se dire qu’on a créé un monstre…

Qui disait ça ? Souvenirs d’une conférence de hack, un expert en sécurité, ceux qui sont quasiment du camp en face en fait à ce stade, qui chiffrent et protègent quand on (PanOpt Inc, l’entité militaro-industrielle) casse et compromet.

— … signé le pacte.

Elle tressaille et rouvre les paupières en sentant la perte d’équilibre, vertige hypnagogique qui aurait pu s’avérer pour une fois bien réel vu qu’elle est perchée sur un haut tabouret sur roulettes. La voix, cette voix… ?

Brandon.

Son regard parcourt les couloirs de serveurs et elle se sent stupide, bien entendu qu’il n’y a personne, que c’était juste une de ces hallus qui viennent aux frontières du sommeil – après tout tu connais bien ça, c’est pas la première et ne sera pas la dernière.

Alvina se lève, prise d’une certaine honte, tomber presque littéralement de fatigue dès la première nuit de boulot ça ne le fait pas du tout, est-ce que Herbert l’épie derrière des caméras perdues quelque part dans ce faux-plafond ultra high-tech ?

Pour le principe, elle entame une ronde méthodique des machines mises à jour avec le nouveau protocole. Relance chaque terminal, quelques lignes de commande classiques, les vannes ont l’air ouvertes, les systèmes d’agrégation des données suivent leurs processus attendus sans encombre.

Bien.

Elle retourne au tabouret qu’elle n’a pas fait suivre, l’écran attend, fond grisé neutre des terminaux du dérivé Linux maison. Maintenant, passer le temps, essayer de le rendre utile malgré tout. Juste une vérification pratique. Juste une… La culpabilité sourde, une sensation de malaise diffuse, mais elle le fait taire, ça fait partie du job, rien d’autre. Presque malgré elle, ses mains entrent les commandes qui lancent le programme. La demande d’identification s’affiche avec l’assortiment des sigles, niveau d’accréditation aux acronymes à l’agressivité toute fédérale. Elle entre les codes administrateur. Les clés du royaume.

Et la fenêtre s’ouvre, sobre, une simple barre de recherche avec quelques menus déroulants, des lettres capitales rouges hurlent (en mode internaute) dans un coin DROITS ADMIN. Sans réfléchir elle entre simplement « test », pour commencer, car justement c’en est un – pour voir si tout fonctionne, et rien d’autre ,n’est-ce pas ?

La requête est à peine envoyée que les résultats se listent, défilement interminable, son regard ne saisit que quelques bribes de phrases, des mots, des noms, des adresses e-mails, numéros de téléphone.

…devine quoi, j’ai passé les tests 😀

De :Robert Galham

Objet : Re :Test ADN

Monsieur,

Je vous remercie pour…

KeHowleT : Oh oui !!!!:3 on pourrait carrément faire le test

SMS du…

ok, je fais le test

je te rappelle

Elle parcourt au hasard ces milliers, dizaines de milliers, centaines peut-être de messages, certains à peine envoyés, dans un fuseau horaire voisin ou de l’autre côté du monde. Les traductions automatiques sont bluffantes, presque indécelables (l’option proposée toujours en onglet de voir la version originale des fois qu’un analyste veuille faire preuve de zèle).

Les minutes s’égrènent dans ces fragments de vie, elle navigue aux flèches du clavier, alterne, par date, par expéditeur, par destinataire, par nationalité de l’un ou de l’autre. Le test de paternité de Robert Galham s’avère positif, l’information semble avoir soulagé ses derniers doutes. Le Français KeHowleT évoque le lancement d’un blog littéraire à création participative. Un échange de textos interminable confirme le fonctionnement de quelque chose, qui sera « prêt à temps ». Il y a des marqueurs d’alerte sur ces messages, un onglet propose d’ouvrir la fiche renseignée sur l’expéditeur, elle confirme et une série de données d’identité apparaissent, adresses physiques et courriel présentes, passées (il manque : à venir, ça ne devrait plus trop tarder mais chut il ne faut pas le dire c’est encore dans les murs confinés des équipes de recherche & développement), des photos selfies, une carte de localisation. Suspect de terrorisme. De quelle forme, ça reste à voir, mais ce n’est pas son problème, c’est le taff épineux des analystes ça, elle fournit juste de quoi faire le job. Sur une autre page le graphe complet des relations interpersonnelles se déploie comme une créature aquatique et gracieuse, couleurs de néons adoucis par le fond noir d’abysse. Elle dézoome sur l’entrelacs de lignes, nœuds, groupements, réseaux. Qui s’étendent, s’étendent, s’étendent, myriade d’étoiles, de points de lumière qui forment chacun une existence, chacun sélectionnable, chacun avec sa propre fiche, son propre graphe, ses propres listes. Elle compte par cercles de contacts, un, deux, trois, quatre, ça y est, elle doit déjà y être quelque part, dans la masse, statistiquement du moins, merci Karinthy, merci Milgram.

Et aussi Brandon. Une de ces petites lumières plus ternes, comme éteintes, les étoiles noires. Les défunts. La mort physique, celle du corps de chair, dans le monde éternel des données un concept étrange, troublant, flou.

Sans vraiment le vouloir elle a ouvert l’un des astres d’outre-tombe, un des plus présents encore sans doute, encore actif il y a peu de temps. Encore en vie il y a peu.

Un jeune homme, la vingtaine, sourire timide, les cheveux blond paille courts. Le statut renseigné automatiquement par l’algorithme indique la date du décès, à peine deux semaines. Il y a un document lié, l’adresse référencée de l’extranet sécurisé d’un hôpital allemand, elle ne l’ouvre pas, elle ne veut pas (plus ?) de détails macabres. Natif digital dans la moyenne, ultra connecté, ultra dépassé, il y a des messages sur un peu tous les réseaux sociaux, une vidéo cadrée de travers où on le voit guitare en main, timide. Une reprise de Nirvana, classique de classique mais il joue bien, il jouait bien, et jouera toujours bien en quelque sorte, même si son compte est supprimé un jour il y aura cette copie ici, en pleine montagne et encore ailleurs, d’autres clones. Elle fait défiler les dernières publications, jusqu’en haut, la plus récente, jusqu’à l’ultime. Un simple post sans image, succinct, bizarre. Une vague sentiment de malaise, d’anomalie, quelque chose…

Elle relit.

Ça je n’étais vous déjà il n’aurait pas c’est encore oui mais tu

Elle plisse un peu les yeux, affiche la version d’origine en allemand, mais elle n’en connaît pas un mot, ça ne sert à rien.

Et puis elle saisit ce qui ne va pas, outre le babillage incohérent.

La date de publication. Le jour. L’heure.

Il y a moins de dix minutes.

Elle revérifie une fois, accède à l’affichage des logs admin, rien ne semble erroné. Simplement impossible. Elle pense à un piratage, ces blagues dégueulasses d’usurpation des comptes d’un mort comme si c’était pas déjà assez d’endurer le deuil, la douleur, l’omniprésence des souvenirs et des illusions de vie ces fameuses portes qui semblent encore ouvertes, appeler à un contact et pourtant ne donnent plus que sur le vide… Mais non, les adresses IP correspondent, pas de nouvelle connexion depuis l’étranger, un autre état, une autre ville, non rien. L’imposteur vient de l’intérieur, quelqu’un chez ce pauvre mec, un frère, une sœur, un ami de passage, un parent au goût d’humour horrible ? Aucune réaction sur la publication pour l’instant, il n’est pas si tard que ça en Allemagne (Hofheim in Unterfranken, Bayern), le compte a plus de mille amis, plusieurs en ligne. Deux semaines, déjà oublié, enterré, passé ?

Elle guette, attend, l’indignation bouillonne, absurde – c’est toi qui es en train d’espionner, de te mêler de ce qui ne te regarde pas et non ne cherche pas d’excuse c’est plus un test à ce stade juste du voyeurisme, du…

Une réponse à la publication, à l’instant, elle vient d’apparaître, traduite instantanément.

Reiner Cederbaum. 7:09PM GMT+2

Qui s’amuse à faire ça ? Vous êtes malades bordel

Et oui, elle partage ce même avis, aurait presque envie de le dire à Reiner, qui que ce soit par rapport à Franz, le mort, un ami, un cousin… Ce qu’elle aurait aimé qu’on lui dise pour Brandon, quand là aussi quelqu’un s’est amusé…

Mais il ne faut pas y penser, pas refaire la même erreur, replonger dans les méandres des messages des e-mails des textos enregistrés là à tout jamais depuis ces combien, six ans déjà, et qui ont survécu aux changements de comptes, de profils, de téléphone.

Laisse.

Elle se contraint à refermer tout, les multiples fenêtres ouvertes à mesure, le flux de réseau social du mort, les graphes, les profils, la requête lancée (« test »…). Le vide grisé du terminal revient, rassurant, neutre, stable.

Fermant les yeux, elle s’appuie à nouveau en arrière contre la vibration du serveur, étrangement apaisante.

4h12.

Encore trois heures.

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Chapitre 4 – Équipe de nuit

— Et voilà, je pense qu’on a fait le tour.

Les mains dynamiques, osseuses, referment prestement l’écran rabattable du terminal. Le clavier en tiroir retourne dans son emplacement. L’homme se tourne vers Alvina avec un sourire bref. Herbert Williams, rappelle le badge qui oscille sur son sweatshirt zippé. Administrateur système, celui en poste, attitré, et il le lui fait comprendre. Les explications ont été rapides, cordialité nerveuse, assez froide.

— Des questions ?

Alvina secoue la tête, se dit que c’est ce qui était attendu d’elle vu le tour général de la discussion. — Non, c’est bon, merci.

Un hochement de tête sec. Herbert Williams semblait s’apprêter à partir, à la laisser commencer sa part du job, avant de changer d’avis.

— Un café, peut-être ?

Là, qu’il espère un refus ou non, tant pis, ça sera pareil. Elle se sent obligée d’accompagner sa réponse d’un sourire d’excuse, qui n’a pas l’air de le radoucir.

— Oui, je veux bien, merci.

— Suivez moi. Vous avez dû remarquer notre petit espace de pause en arrivant ?

— Oui.

Il baisse la tête en passant sous l’emplacement d’un rack de serveur vide d’où pendent quelques câbles. Williams est immense, même si plus dégingandé qu’impressionnant. Elle l’imagine essayer de circuler dans l’espace réduit des conduits de câbles emmurés. Lui continue, avec ses fréquents coups d’œil vers elle comme s’il craignait qu’elle s’égare en route, plus par respect d’un protocole quelconque que par réel souci pour sa personne :

— Vous pouvez vous servir librement là-bas, tout est là uniquement pour nous. Pensez juste à récupérer des capsules pour le percolateur, demain soir, si vous voyez que ça arrive à épuisement. On tourne sur les restes de l’équipe de jour. D’habitude, ça suffit, mais d’habitude, je suis seul en horaire de nuit.

— Je surveillerai le niveau.

Elle ne sait pas trop pourquoi elle dit ça mais la réponse a l’air, au minimum, de ne pas lui déplaire.

Ils émergent du labyrinthe de monolithes et son double aérien. Passent les doubles-portes, en laissant derrière eux une partie du vrombissement bas, entêtant, presque rituel (les basses bourdonnantes d’un culte ésotérique étrange, profond, perturbant). Un chœur, des voix désincarnées ou peut-être plutôt a-carnées, des gorges de métal en vibration… Ces longueurs d’ondes vibrantes, qu’elle sent résonner dans des petits cartilages de ses oreilles internes, jusque dans ses os.

Il lui faut un instant pour raccrocher le fil de ce que dit Williams.

— … ce niveau d’accès ?

Une capsule dans la cafetière, qui se met à ronronner doucement. Alvina s’appuie au meuble, à côté, en fixant le mug qui se remplit en espérant que sa question n’était pas vraiment importante. Mais il ne la quitte pas du regard, fronce un peu les sourcils.

— Vous savez, j’ai le même droit d’en connaître sur ces nouveaux programmes que vous venez implémenter ici.

Ça ne l’éclaire pas tellement. Elle doit se résoudre à avouer :

— Je suis désolée, je n’ai pas bien saisi votre question.

Il s’assombrit et elle regrette immédiatement même si elle ne voit pas comment elle aurait pu y couper. S’il avait une mauvaise image d’elle, c’est pas ça qui va arranger.

— Je disais que déployer un nouvel ingénieur pour cette implémentation me semble assez exagéré – ne le prenez pas contre vous. J’ai consulté les détails des mises à jour, rien ne me paraît particulièrement hors de mes compétences.

C’était donc ça.

— Je pense que personne n’en doute, mais il y a eu plusieurs fois des problèmes lors de la mise en service de ces nouveaux algorithmes, et ça a fait perdre du temps à des clients qui n’aiment vraiment pas ça. Perdre du temps, je veux dire.

— Et vous donc, dans tout ça ?

— Moi ?

— Pourquoi avoir choisi cette assignation ?

— Ce n’est pas tellement un choix. Ils avaient besoin de quelqu’un qui maîtrise bien le nouveau protocole, j’ai accepté.

Il lui tend le mug rempli à demi, café très serré, elle le devine rien qu’à l’odeur. La mine d’Herbert n’est pas moins amère, il attend autre chose, plus de justifications, est-ce que c’est juste parce qu’elle a dix ans de moins que lui et qu’elle est une elle, justement ? Pas que ça serait étonnant, non…

— J’ai participé au développement, j’étais ingénieure sur le projet.

— Ah. Je vois.

Il attend son propre café sans rien ajouter, du moins verbalement. Alvina prend une gorgée du sien, se concentre sur le goût corsé qu’elle n’aime même pas véritablement. Elle voudrait dire à Herbert qu’elle n’est pas là pour lui voler son poste, qu’elle n’en a rien a faire et qu’elle fuira probablement cet endroit dès son mois d’assignation achevé, bien vite, qu’il n’a aucune raison de jouer cette version privatisée du flic local jaloux de l’agent fédéral qui vient chapeauter son affaire. Mais elle n’y arrivera pas, elle le sait, les mots restent bloqués, c’est encore pire avec la fatigue alors elle se contente de continuer son café le nez plongé dans la tasse, en fuyant son regard ce qui doit encore empirer ses soupçons quels qu’ils soient.

Le percolateur s’arrête, sa tâche achevée. Williams jette la capsule vide, dit à l’attention de la poubelle :

— Je serai aux postes de contrôle si vous avez besoin.

— Merci.

Il la laisse en emportant son mug fumant.

En regagnant le temple des serveurs WPS à son tour, elle sent son regard fixe, intense, derrière la vitre du bureau aquarium.

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Chapitre 3 – Des milliards de vies

La lumière bleutée passe par l’interstice de la porte entrouverte, l’éclat d’un écran.

Elle toque, plus fort, au battant de bois et personne ne répond. Comme à chaque fois. C’est normal. Mais cette lueur…

Main sur la poignée. Le froid du métal.

Elle ouvre les yeux sur les premières notes de piano de In the end. Le plafond blanc, pas très haut, neutre. Ordinaire. Elle se lève tout de suite malgré sa vision encore trouble, la tête alourdie du sommeil trop bref. Ne pas penser, ne pas réfléchir, oublier les images du rêve. Il ne faut pas y penser, pas maintenant.

Il aimait Linkin Park, Brandon, aussi.

Alvina coupe la sonnerie de l’appli réveil. Masse ses paupières, ses mains sont gelées. Elle s’est endormie dans son manteau, il fait froid dans cette chambre, où est le chauffage ? Elle trouve un petit panneau de contrôle près de la grille de ventilation, explore le menu pour monter de quelques degrés.

Elle récupère son téléphone laissé près du badge. 23H17. Le temps de se rendre un peu plus présentable (pour qui, pour quoi, les racks de serveurs ?), de trouver un café, ça ira. Elle change sa chemise toute froissée dans le dos, ajoute un pull cachemire sombre. Son caban par-dessus, qu’elle secoue et tente de brosser pour arranger les faux plis. Quelques coups de peigne dans le reflet de l’application miroir de poche. Elle se concentre sur les gestes, prend le temps malgré tout, même si c’est un poste technique et qu’elle pourrait bosser en vieux sweatshirt. Il y a une sorte d’exercice méditatif là-dedans, pour achever de chasser les idées néfastes, ne pas penser encore à…

Non.

Elle emporte ses cartes d’accès, « clé du royaume » et celle de sa chambre. Son téléphone aussi, même si elle ne sait pas pourquoi, il va falloir le laisser au contrôle de sécurité mais trop tard, il est déjà dans sa poche, large et plat, rassurant.

Les verrous électroniques se ferment dans un claquement feutré, et elle est dans le couloir, remonte jusqu’à l’intersection où Hamir l’a laissée. Un peu moins d’une demi-heure avant son heure officielle d’entrée en poste. Le temps de passer rapidement au self pour dégoter du café ? Ils doivent bien en prévoir sur place pour les équipes de nuit, quel techie s’en passerait ? Et puis un peu d’avance pour un premier jour c’est pas plus mal, prendre les marques, faire un tour pour rien, explorer.

La nuit, le froid, dehors. On dirait qu’il ne pleut plus. Une bourrasque du vent des montagnes la frigorifie, elle serre son manteau, remonte le col. C’est ça, le vrai hiver, alors…

Elle traverse la clairière goudronnée, déserte, les super-lampadaires-projecteurs pour seule présence. C’est une petite piste de béton qui mène au centre de données lui-même, entourée d’herbe qu’on entretient rase. Silhouettes fantomatiques de buissons et de fleurs d’ornements. Les yeux ronds et fixes des caméras qui trônent sur chaque poteau du réseau d’éclairage. Le regard électronique la suit encore par intervalles régulières le long du mur tarabiscoté en sorte de prisme noir qui domine son chemin de ronde. Là-aussi le matériau est lisse et donne presque un effet miroir, l’éclairage par en-dessous renvoie la version distordue de sa silhouette, elle croise les orbites vides, énormes et sombres que le contrejour creuse dans la tache pâle que forme son visage. Dépasse une première porte qui doit servir d’issue de secours, sous alarme d’après les logos et marquages, surveillée par son propre cerbère omniscient dans une capsule rotative qui évoque une énorme bille de verre sans tain.

Et puis l’entrée, un nouveau battant métallique anonyme qu’elle peut badger cette fois, et qui s’ouvre à cette injonction d’autorité. Elle se tourne vers la clairière en contrebas, perdue dans l’obscurité et le halo de ses rampes de lumière qui semblent loin, petits, déjà, la nuit fausse les distances. Pas de lune, le ciel brille d’étoiles.

Un sas. La pièce est presque vide, un bureau où se tient un garde, l’uniforme NingirSecurity assorti au meuble métallique à tiroir derrière lui. Portique de détection autour de la porte suivante, une caméra-globe émerge de l’encadrement pour scruter les visages entrants. C’est drôle, pour une fois, tout va être traité sur place – ou du moins il y aura une première présence ici, les données biométriques comparées, compilées, agrégées au profil que PanOpt Inc a d’elle, de l’agent en faction, de tout le monde.

L’homme l’observe d’ailleurs, les yeux levés d’une tablette posée devant lui.

— ‘soir.

Elle approche, ne sait pas si elle doit spécialement dire quelque chose, expliquer qu’elle soit une nouvelle tête, se présenter, ou quoi que ce soit. Répond juste :

— Bonsoir

en déposant sur le bureau son téléphone portable qu’elle vient d’éteindre. Le vigile hoche la tête en remerciement de convenance tacite. Des yeux très fatigués, il cumule cernes et poches, mine d’insomniaque. Elle se dit que ça la guette avec le job de nuit, imagine déjà les questions alarmées de ses parents, de son grand-père, des amis. On dira que c’est la qualité d’image en appel vidéo, si appel vidéo il y a d’ailleurs vu l’absence totale de réseau, encore que peut-être dans cet espace aperçu dans les quartiers d’habitation, tellement désuet, résurgence d’un passé informatique partiellement oublié : cyber café.

Le pistolet-mitrailleur que porte le garde en bandoulière ballote quand il se retourne pour ranger le portable dans l’un des tiroirs. La gueule du canon, noire, béante, pointée à demi vers le sol comme le museau court et trapu d’un molosse féroce au repos, en attente du moment venu de se lancer sur une cible, une proie à réduire en miettes.

Le tiroir claque doucement, et le garde lui fait à nouveau face, prend maintenant son badge pour le passer dans un scanner laser. Opine une fois de plus, c’est terminé, ils en ont fini. Elle passe entre les deux arches du portique, traverse les rayonnements invisibles, impalpables, qui cherchent et traquent le moindre élément métallique qu’elle pourrait porter, l’espace d’un instant elle pense à son pendentif, le logo d’une faction vidéoludique dans un vieil Elder Scrolls mais non, c’est de l’or ça n’est pas pris en compte, et comme attendu rien ne se déclenche, pas d’alarme, juste un dernier coup d’œil du garde. Puis il ouvre la porte, quelque chose se déverrouille et le battant coulisse de lui-même comme dans le QG rétro high-tech d’un méchant de James Bond à l’ancienne, avec des moyens surdimensionnés. C’est ça que peut évoquer ce complexe, elle réalise, cette architecture bizarre isolée au milieu de nulle part, la débauche de technologies de protection.

Est-ce qu’ils seraient des villains possibles, eux dans le sens de cet ensemble privé, armée terrestre et armée cyber privées, mercenaires à louer du gouvernement fédéral ?

Elle oublie ces divagations le temps de dépasser deux bureaux-aquarium déserts qui flanquent le petit couloir où elle vient d’entrer (la porte se refermant derrière elle avec un son qui lui évoque quelque chose d’inéluctable, la réalité tangible d’une décision prise déjà quelques mois plus tôt). Il lui semble que le bruissement des machines lui parvient déjà en bruit blanc discret, presque subliminal, cet écho de soufflerie constante de milliers de disques et de systèmes de ventilation.

Le couloir continue sur une salle de pause tout aussi vacante, quelques fauteuils et un canapé autour d’une table-basse, un écran télé au mur, et oui, tiens, un percolateur de café. Sur une pulsion d’addict elle est tentée de se servir toute seule d’emblée, mais se retient, ça ferait mauvais effet quand même, attends au moins qu’on officialise que oui, tu es dans ton nouveau domaine pour toute la nuit et l’open-bar de caféine faut aussi pour toi.

Le vrombissement des serveurs la submerge en passant une dernière double porte à carte. Elle s’avance près des premiers alignements, des blocs parfaitement noirs, quelques touches de liserés et logos bleutés. Levant les yeux, elle comprend que ce qu’elle croyait être la limite d’un faux-plafond qui abriterait les systèmes de refroidissement est une passerelle d’accès à un deuxième étage, une seconde strate d’armoires de serveurs suspendue là au-dessus des autres, des monolithes aériens, le labyrinthe de carbone et d’acier d’une civilisation étrange qui l’aurait conçu selon une gravité inversée. Elle reste là sidérée devant l’ampleur de cette puissance de stockage, de calcul, de traitement en masse qui est littéralement empilée là, imbriquée dans chaque recoin de l’espace optimisable dans une densité de surface improbable. De l’extérieur, le centre aurait des dimensions dans une moyenne plutôt grande. Avec cette conception, c’est proprement le double. Et l’alignement, un seul parmi d’autres, tant d’autres, se poursuit, loin, loin, dans cette immense salle au carrelage gris qui porte presque autant que les machines elles-mêmes la marque du constructeur comme un temple à sa propre image. Une autre entité corporate qui imprègne le lieu de ces mégalithes de données, Worldwide Professional Systems, leurs trois lettres en sérigraphie stylisée en nuances bleutées sur chaque angle de métal brossé.

Dans l’entrée de cette pièce, le regard levé vers les tonnes de technologie en suspension, elle se remémore cette sensation rare, viscérale, profonde, que certains sites – naturels, humains, peu importe – suscitent, une vibration, un vertige qui doit tenir d’un rapport au divin (elle ne croit pas mais hésite, il doit bien y avoir quelque chose, agnostique peut-être) quel qu’il soit. Cathédrale, canyon au parois titanesques et immenses, de roche rouge du Colorado aussi bien que de ciment et de verre à Manhattan. Avec une dimension encore différente, sur un autre plan, plus forte peut-être mais en tout cas, autre. Car dans ces câbles, ces disques, ces processeurs, ces blocs, c’est l’ensemble de l’humanité, leurs avatars digitaux réduits à l’état de signaux, leurs messages, leurs souvenirs (photos, vidéos, statuts de blogs et de réseaux sociaux). Leur vie. Elle imagine ces flux permanents, continus, cette agitation électronique constante capturée partout, depuis chaque nœud du web mondial, chaque émergence des fibres sous-marines, chaque fournisseur de service, chaque opérateur…

Et puis un instant, juste, un éclair fugace, celui d’un blog toujours en ligne, figé à jamais sur ce jour de février où il…

Brandon.

Elle cille, essuie rapidement le coin de ses yeux.

Des milliards de vies. Et parfois, des morts.

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Chapitre 2 – Clés du royaume

Une bouffée d’air froid entre dans l’habitacle quand Kerrington baisse sa fenêtre pour badger une sorte de borne. Le portail métallique s’ouvre en arrière, l’impression bizarre d’entrer dans une villa de banlieue version pleine forêt. En oubliant les fameux panneaux rouges et les barbelés enroulés sur le haut, qui se poursuivent au sommet des pans de croisillons métalliques qu’Alvina peut distinguer de chaque côté. S’enfonçant dans les ténèbres.

— Cette section n’est pas électrifiée, annonce Doug en suivant son regard. C’est surtout pour éviter qu’on se retrouve avec des bestioles rôties sur la deuxième partie de grillage où on balance la haute tension.

Elle ne voit pas quoi répondre, alors ne dit rien. Cille juste en fixant l’obscurité dans le lointain, et en hauteur, il lui semble distinguer un clignotement, un alignement vertical de lumières rouges noyées dans la brume et la nuit. Elle demande :

— C’est la parabole du réseau satellite, ces points ?

— Non. Le site est une ancienne station radio militaire. Elle ne sert plus vraiment à présent, je crois. Les bâtiments et l’antenne de l’époque y sont toujours. C’est une curiosité du paysage, si vous aimez le style architecture militaire de la Guerre froide.

— Interception de communications soviétiques ?

— Non, transmissions codées pour des agents infiltrés. Les fameuses stations de nombres.

— Je vois.

Et l’image mentale apparaît, portée par la fatigue. Des séries de chiffres, tard dans la nuit, la litanie d’une voix synthétique brouillée par les ondes et de l’autre côté de l’océan, dans la pénombre d’un appartement russe, une ombre solitaire penchée sur un petit poste radio, sa grille de déchiffrement sur la table. Est-ce que ça se fait encore, tel quel ou dans une version modernisée ? Des vidéos YouTube aux successions d’images aléatoires (en apparence) ou des pages web remplies d’informations sans queue ni tête ? Il y a un terme. Stéganographie. Oui, c’est ça. Plus ou moins…

Des graviers gémissent sous les roues. La route devient un chemin rempli d’ornières qui monte en serpentant le long de la côte. D’accord, ça explique le gros 4×4. Quelques gouttes de pluie parsèment le pare-brise. Doug enclenche les essuie-glaces, soupire.

— C’est reparti. Au moins ça vous habitue, mais d’ici la fin du mois ça sera carrément les premières neiges.

— Vous n’avez pas l’air de trop apprécier de travailler ici.

— Oh, si, ça va. J’ai grandi à Granite Falls, j’ai l’habitude. J’alterne entre Pine Hills et le complexe d’un autre grand groupe, à Seattle. On arrive au checkpoint.

Et effectivement, d’autres grilles. Plus hautes, les logos de voltage élevé et les avertissements qui vont avec. Pour interdire l’entrée, cette fois, une simple barrière. En arrière plan, une clairière s’étend, plusieurs constructions basses, design minimal dans une tendance un peu brutaliste, béton lisse et pâle. Une femme à l’uniforme gris NingirSecurity émerge du premier bâtiment qui flanque immédiatement l’entrée. L’air morne de circonstance pour les agents en faction depuis des heures. Kerrington lui fait signe, ça lui suffit, elle retourne à l’intérieur et la barrière s’élève.

Les roues du 4×4 accrochent les graviers d’un béton poisseux quand Doug stationne près de deux autres véhicules d’apparence similaire au leur. Il coupe le moteur et le silence tombe.

— Vous aurez besoin d’aide pour votre valise ?

— Non, merci.

Il se détache et ouvre sa portière. Ses bottes militaires crissent sur le ciment avec un bruit mouillé. L’air froid la cueille quand elle sort à son tour. Toujours un peu de vent, qui porte quelques gouttes de pluie. Alvina fixe l’éclat métallique de la barrière haute tension, frontière aussi physique que symbolique avant la masse obscure des arbres juste quelques mètres derrière. Les ombres portées des branches qui serpentent au sol sous les bourrasques. À nouveau cette impression de bout du monde, d’un dernier promontoire. Il y en a qui cherchent ça, « le calme », la paix loin de la foule urbaine, érémitisme moderne un peu branché… Ou plutôt débranché, ici, pas de réseau, tu te souviens ? Elle a pris son ordi, sa tablette, son portable…. Une sorte de vague angoisse la prend, sourde, viscérale. C’était quand, sa dernière zone blanche ? Les souvenirs ne reviennent même pas, le passage d’un tunnel peut-être… Blanche comme une salle blanche, vide, inepte, espace fermé et en quelque sorte scellé sur l’extérieur, le monde, la vie. Hors-ligne. Les machines semblent vides, comme son téléphone qui n’a plus accès à quoi que ce soit, vidéo, podcast, messages, actualités, recherches. Le flux numérique comme une sève vitale.

La voix de Kerrington lui arrache un petit sursaut.

— Miss Wright ?

Elle cille, se sent stupide, citadine, californienne à outrance, tout à la fois. Plantée là face à la nuit champêtre comme si c’était la première fois qu’elle sortait de son suburb. Nerd en début de crise de manque. Le garde attend derrière le 4×4, il a déjà sorti sa valise. Il sourit, des joues pleines et rondes que cet éclairage rend presque luisantes.

— On vous attend à l’administration pour enregistrer proprement votre arrivée. On va vous remettre les badges de sécurité, et la carte pour votre chambre aussi. (Il marque une pause.) Vous êtes en poste dès cette nuit, si je me souviens bien ?

— Oui. Minuit – sept heures.

Moue compatissante, ça lui donne quelque chose d’un gentil nounours protecteur.

— Si les bureaucrates ne vous tiennent pas trop la jambe, vous aurez le temps de vous poser un petit peu pour souffler. Courage !

— Merci. (Elle essaye de sourire à son tour.) Bonne soirée.

Les roues de sa valise tressautent sur l’asphalte parsemée de minuscules éclats de pierre. Suivant les indications de Kerrington, elle dépasse l’un de ces bunker version réduite et peut-être vaguement vidéoludique, comme les pixels lisses d’une texture brillante et haute résolution. Celui des bureaux administratifs ressemble aux deux autres, PC sécurité et quartiers d’habitation. Et en arrière, plus haut sur la colline ou plutôt s’imbriquant dans la pente, une forme asymétrique et longue, obscurité ponctuée du halo régulier de lampes murales placées haut. Les dimensions d’un petit supermarché d’une planète alien, ou d’un futur imaginé par des fans de SF et de designs minimalistes d’inspiration possiblement suédoise.

Elle contemple un instant cette disposition en strates, l’alignement des spots qui marquent les rampes de lampadaires (version fédérale, fonctionnelle et brute), le centre de données et sa parabole perchée plus en hauteur. Et trônant au sommet de Pine Hills, l’ancienne antenne militaire. La nuit efface les perspectives, laisse les taches et chatoiements des lumières, des variantes bleutées des diodes aux signalétiques rouges destinées à prévenir la collision avec un hypothétique hélicoptère en perdition dans ces tréfonds de l’état de Washington.

Il faudra monter voir ces fameuses installations de la Guerre froide, là-haut. De jour. Mais pas demain, non, demain il faudra surtout dormir.

La porte du bâtiment administratif s’ouvre, étonnamment, sans un bruit. Un battant de métal épais et d’aspect blindé. Dans une sorte de révélation, Alvina réalise que c’est peut-être ça, les restes de la base U.S. Army des années 60. La question s’évapore en même temps qu’une chaleur assez agréable la nimbe. Elle entre dans un petit open-space aux cubicules assortis aux tons de gris de l’extérieur – et un peu de même forme. Des postes de travail ordinaires avec le style secret défense : lecteurs de cartes, bureaux vides du moindre papier flottant ou dossier abandonné là jusqu’à la reprise, broyeuses de documents et placards métalliques renforcés. Une pénombre assez agréable flotte, les plafonniers sont éteints ou en mode « veille nocturne ». Personne en vue. Alvina s’avance, abandonne sa valise près de la porte.

— Hé, bonsoir.

La voix émerge d’un cubicule sur sa droite. Cette fois elle n’a pas sursauté, mais c’était pas loin. Un homme d’âge moyen se lève d’un fauteuil à grand dossier style PDG. F. Hamir, Responsable de la sécurité des systèmes d’information, indique le badge qu’il porte autour du cou.

— Alvina Wright, je suppose ?

— C’est bien moi.

— Frank.

Une poignée de mains rapide. Il a l’air fatigué, sa chemise blanche est un peu froissée. Il prend le document qu’elle lui tend et l’examine un instant. Plutôt sévère. Elle tente un sourire contrit.

— Désolée d’arriver aussi tard, j’ai dû vous faire attendre…

Il retourne à son bureau pour passer la feuille au scanner.

— Ne vous inquiétez pas pour ça.

À gestes vifs, il récupère plusieurs autres papiers dans un dossier, les transfère dans un autre qu’il referme tout de suite. Sans vraiment le vouloir, elle intercepte les capitales en haut de page, le niveau d’accréditation est quasiment maximal. Comme le sien, en fait, elle réalise avec cette sorte de distance étrange, presque onirique.

Hamir badge un tiroir verrouillé, récupère deux cartes à l’intérieur, avec un autre assortiment de housse plastique et dragonne. Il passe les deux au lecteur de son poste, et les lui tend.

— Votre carte de sécurité, et celle pour votre chambre.

Il se détourne pour verrouiller la session de l’ordinateur.

— Vous n’attendiez vraiment plus que moi…

— Effectivement. Mais c’est bon, j’ai fini ma journée maintenant. (Il enfile un blouson de cuir à l’air coûteux.) Vous voulez faire un tour du propriétaire ?

— J’aimerais bien ranger ma valise. Et me reposer un peu, aussi.

Frank éteint les dernières lumières, et ils sortent. Il appuie sur quelque chose près du lecteur de la porte, et le battant se verrouille avec un bruit sourd.

— Comme vous voulez.

Ils continuent ensemble vers ce qu’Alvina suppose être le bloc d’habitation. Nouvelle porte à badger. Hamir s’écarte pour la laisser approcher.

— Testez le votre, tant qu’à y être.

Elle passe sa propre carte, ouvre. Frank hoche la tête.

— Une seule clé pour tout le royaume. Dans votre cas c’est particulièrement vrai, vu les accès qu’on m’a dit de vous accorder. Presque tout le royaume, disons. En même temps il vous faut bien ça.

Son enthousiasme semble mêlé d’une pointe de curiosité. Elle hésite avant de répondre.

— Vous connaissez le projet ?

— Juste les grandes lignes, ce que je dois connaître pour continuer de faire mon boulot sans qu’on se marche sur les pieds. Mais tout ce qui est vraiment du domaine du traitement de données de masse, vous avez le champ libre, c’est vous qui gérez.

Il ajoute avec un sourire en coin :

— Mais on est dans l’un des principaux centres de PanOpt Inc à l’international. C’est pas bien difficile de se faire une idée.

Ils s’arrêtent à une intersection après une série de quelques portes aux mentions diverses, laverie, café cyber (vraiment ?), cuisines. Hamir désigne le couloir de droite.

— C’est par ici pour vous. Moi je continue jusqu’au self.

— Merci. Bonne soirée, Frank.

— Vous aussi. Bon courage.

Il la laisse là, et elle continue vers les chambres, dont elle définirait les portes à mi-chemin entre un style hôtelier relativement quelconque et de cellules haute sécurité. Numéro 7.

Elle passe son autre carte. Pourquoi une deuxième, d’ailleurs ? Elle demandera à Frank si elle y pense.

Une odeur de propre et de lessive. Trouver l’interrupteur… Un plafonnier à LED couleur chaudes s’allume. Murs blancs, une petite fenêtre cubique comme celles qu’elle voyait depuis l’extérieur. Meubles minimalistes avec une dominante au bois clair, armoire, bureau, le petit lit contre un mur.

Elle laisse sa valise debout au milieu de la pièce, se laisse tomber sur le matelas. Trouve le courage d’enlever ses chaussures malgré tout, les glisse sous le lit. Allongée sur la couette, elle pose le badge sur la table de nuit, niché dans les longueurs enroulées de sa dragonne comme un écrin de tissu synthétique rouge.

Les clés du royaume.

Dans un demi-sommeil comateux lui apparaît l’image (vaporeuse, irréelle) d’une grande salle de château ancien, armoiries électroniques aux reflets irisés d’une galette de silicium et trône composé de blocs serveurs parsemés de leurs câbles réseau.

Continuer vers le chapitre 3

Chapitre 1 – Une ultime balise


Appelez-moi quand vous arrivez.

Je vous attends.

Elle lève les yeux de son téléphone, observe la nuit, dehors. Un unique lampadaire près de l’arrêt de bus. Les frondaisons des pinèdes en pointes hérissées sur l’horizon bleuté. Le car ralentit, s’immobilise. Sa valise frôle la manche du dernier passager restant alors qu’elle remonte l’allée centrale. Il ne bronche pas, endormi le menton sur la poitrine, un livre ouvert posé sur sa cuisse. Elle ne peut pas voir le titre, la couverture évoque un thriller nordique, neige et personnages qui tournent aux anxiolytiques. L’air frais fait du bien dehors, ça réveille un peu après le trajet tellement long, la touffeur moite du bus. L’autocar s’éloigne et la laisse seule dans l’obscurité quasi totale. Silence. Le bruissement du vent dans la masse noire des arbres, derrière l’arrêt désert et son béton trop peu couvert de graffitis – c’en est dérangeant d’une façon inexplicable, peut-être comme un marqueur de plus de l’isolement, de ce sentiment de bout du monde qui perce crescendo l’engourdissement cérébral du voyage.

Une portière claque, et ses yeux finissent par distinguer la forme d’une voiture stationnée un peu plus loin. La torche d’un portable s’allume et éclaire le sol devant elle, le bout de ses bottines accroche la lueur bleutée. Elle se tend un instant, main crispée sur son propre téléphone – les réflexes de méfiance nocturne – avant qu’une voix d’homme demande :

— Miss Alvina Wright ?

Toute tension envolée – ou presque –, elle tâtonne pour chercher le document plié dans sa poche.

— C’est moi.

— Enchanté. Doug Kerrington. Je suis de la sécurité. Laissez tomber la paperasse, on verra tout ça à l’arrivée.

Elle serre la main qu’on lui tend, pâle et trapue dans la lumière de diode.

— D’accord.

— Je peux prendre votre valise ?

La question n’en était pas vraiment une, il s’avance et s’en empare en même temps qu’il demande. Alvina retient une remarque. Trop fatiguée, et lui doit avoir envie de finir sa journée. Ou peut-être qu’il la commence, lui aussi. Elle étouffe un bâillement. Fin de shift demain, 7h, pour une première nuit de boulot… Il va falloir trouver du café. Fort, et en quantité. Kerrington referme le coffre du 4×4, un gros engin noir ou en couleur foncée, quasiment du style des véhicules de l’armée. Un sigle apparaît sur la portière quand il l’éclaire pour lui ouvrir. Une sorte de visage stylisé, barbe et casque à l’antique. NingirSecurity. Sous-traitant gouvernemental militaire pour sous-traitant d’arsenal cyber. Le complexe de Pine Hills – un nom tout trouvé vu les paysages du coin – est donc une de ces installations fédérales sans fédéraux. La fascination d’entrer dans ce grand tout mystérieux de l’entité militaro-industrielle revient, mélange de fierté, cette forme spécifique de l’appartenance à l’ordre, au groupe… Une sensation flottante, qui frôle la déréalisation, aussi, mais ça c’est sans doute plutôt les huit heures de bus.

Elle grimpe le marchepied – très haut – pour s’installer en passager avant, garde son sac sur les genoux. Kerrington monte à son tour, referme sa portière sur l’air piquant de la nuit en montagne. Un mélange d’odeur flotte, plastiques neufs et tabac froid. Le 4×4 gronde. Ils s’engagent sur la route qu’a suivie le bus un peu plus tôt, longue ligne droite entre les collines couvertes de bosquets denses. Des frondaisons touffues dans le faisceau des phares. Pas la moindre autre source de lumière, hormis l’abri bus et son lampadaire, isolés comme un îlot bétonné au milieu du néant. Alvina le suit du regard jusqu’à ce qu’il soit trop loin derrière. Une ultime balise de la civilisation, littéralement, comme un signal en mer qui rappelle une dernière fois la côte avant le large.

Ils prennent un virage à gauche, une route plus étroite. En pleine forêt. Le roulement calme du moteur, le défilement des troncs appellent au retour de cet état second à peine quitté le temps des quelques pas hors du bus. Quelques échos fantômes des flashs info de la radio comme un mantra de réactions à chaud imprimé dans la mémoire à court terme. Doug dit quelque chose. Sa voix est lointaine, perdue dans ce brouillard d’hébétude à la fois pénible et confortable à sa manière. Cotonneux.

— Vous êtes là pour longtemps ?

— Un mois. Peut-être deux.

— J’espère que vous aimez le calme.

— Je pense que ça ira.

— On s’y fait.

Et voilà tout, il ne dit plus rien à présent, conduit en silence.

La radio de Kerrington, à sa ceinture, émet quelque chose qu’il ignore. Il a des sacoches et un holster comme un flic en uniforme.

Alvina sort à nouveau son portable, habitude purement mécanique. 9:37 PM. Pas de signal, appel d’urgence uniquement. Doug remarque son geste.

— Vous aurez du mal à trouver du réseau. C’est pareil là-bas, faut pas trop compter dessus.

— C’est noté.

— On s’y fait aussi…

Des panneaux rouges, les premiers de la zone militaire. Accès interdit, propriété du gouvernement fédéral. Ils les dépassent avant qu’elle ne lise la suite.

Continuer vers le chapitre 2

Pages fantômes

Le web est plein de fantômes.

Presque littéralement, si l’on considère le fantôme, le spectre, l’esprit, comme une trace, le reste discret de ce qu’a été une personne, et qui manifeste souvent une seule de ses facettes.

Des restes de ce qu’a été le web, cachés dans ses tréfonds.

Des restes de personnalités, aux travers de blogs, de forums, de pages perso figées à jamais. Des voix numériques qui parlent toujours, jusqu’à ce que leur serveur ferme.

Les forums morts sont les villages fantômes façon western, revus au XXIe siècle. Ou façon film d’horreur. En traversant les rues désertes devant les façades poussiéreuses, la peinture qui s’écaille, les murmures t’entourent : échos de voix d’un autre temps.

Des questions désespérées qui résonnent dans l’église au toit défoncé. Les lamentations solitaires qui filtrent des maison sans fenêtres.

Les cris grossier d’un topic de flaming quelque part dans l’hôtel de ville en cendres.

Le rire dément d’un troll, dissimulé derrière le bois pourri d’une porte.

Mais les forums morts ne sont pas le seul lieux où les fantômes digitaux se font entendre. Comme dans les histoires d’horreur, même les endroits encore habités ne sont pas à l’abris de la visite des esprits sans corps.

Les forums techniques (aide informatique générale, ou sur des logiciels spécifiques) permettent l’observation fréquente de voix revenantes. Sous une forme particulièrement déprimante : cette question sur laquelle tu tombes enfin après des heures de googling (ou maintenant, dans mon cas, de qwanting) intensif, qui sollicite de l’aide pour un quelconque bug dont tu souffres toi aussi, précisément.

Et puis, tu vois qu’elle n’a jamais eu de réponse.

Et puis, tu lis la date.

Alors, tu comprends le destin terrible de ce voyageur solitaire. Fatigué, maladif, qui vit enfin les lumières de la ville après une longue nuit d’errance. Mais s’est écroulé à ses portes, incapable de continuer à marcher. Son appel au secours déchirant qui n’a jamais été entendu, figé à jamais entre l’espace et le temps, gelé dans le silicium.

Et ce voyageur, tu le vois comme un frère ou une sœur, toi qui es là avec ton bug que tu ne sais toujours pas résoudre.

Source de l’image : Taylor Vick sur Unsplash