Préparer une autoédition papier sur Amazon : mon recueil Éclats de silicium

Un article au travers duquel je vais essayer de vous présenter de façon (relativement) concise les étapes à suivre pour autoéditer un livre broché sur Amazon KDP, en prenant l’exemple de mon recueil de nouvelles Éclats de silicium.

 

Les formalités côté Amazon : création de compte et déclaration pour l’administration fiscale américaine

Ce qu’il vous faut :

– un RIB du compte bancaire où vous souhaitez recevoir les royalties des ventes

– votre numéro fiscal, qui sera appelé par Amazon « TIN » (Tax Identification Number), qui est indiqué sur vos déclarations d’impôt avec la mention du « Déclarant ».

Tout d’abord, première étape : créer un compte Kindle Direct Publishing.

Le service n’est pas facilement accessible via le site de vente Amazon classique Amazon.fr, il vous passer par cette adresse, le portail de connexion à KDP Amazon.

Comme indiqué, vous pouvez tout à fait utiliser un compte Amazon déjà existant pour vous y connecter, ça n’impactera en rien votre utilisation habituelle du compte en tant que client d’autres services Amazon.

Il vous sera par la suite demandé un numéro de téléphone pour vérifier le compte et sécuriser les opérations liées aux coordonnées bancaires.

Enfin, pour que votre compte KDP soit opérationnel, il vous faudra lier un compte bancaire, et renseigner un formulaire destiné à l’administration fiscale américaine (IRS, Internal Revenue Service)

Les informations demandées sont simples, nom, adresse, etc.… et le fameux numéro de TIN dont je parlais plus haut.

Ces informations sont obligatoires mais concernent surtout, de ce que j’ai compris (via les pages d’aide Amazon) les ventes réalisées sur la plateforme Amazon.com.

Si vous êtes de nationalité française et basé en France, il semble que la retenue fiscale sur les revenus Amazon.com tombe à 0 % dans le cadre d’un accord fiscal passé entre les pays.

Passé ces étapes, et possiblement, un petit délai de validation des informations fiscales (j’ai créé mon compte en novembre, je ne me souviens plus s’il y a eu de l’attente…), votre compte devrait être prêt à publier votre premier ouvrage.

Publication d’un livre broché sur Amazon KDP

Nous y voilà !

La publication d’un livre broché sur KDP se déroule en trois étapes.

Certaines d’entre elles peuvent faire l’objet de modifications après publication, à certaines exceptions près. Je préciserai au cas par cas les points qui ne sont plus modifiables a posteriori.

1) Les informations sur le livre : le titre, nom d’auteur, thèmes, description… en gros, les métadonnées

2) Le contenu, qui comprend donc le chargement du fichier PDF mais aussi l’importation ou la création de la couverture

3) Le choix des sites de vente et du prix

Revenons sur chaque étape dans l’ordre.

1) Les informations sur le livre

Ici, rien de bien compliqué.

Sachez toutefois que les champs « Langue », « Titre du livre », « Numéro d’édition » et « Auteur » ne seront plus modifiables pour les éditions suivantes une fois le livre publié. Bon à savoir si par exemple, vous vouliez changer de nom d’auteur…

Les champs qui peuvent donner le plus de fil à retordre (pour moi du moins) sont la « Description » et les « Mots-clés ».

Description : ce sera donc la petite présentation que l’on retrouve sur tous les livres vendus sur Amazon, j’ai toujours peur de trop ou de ne pas assez en dire…

J’ai finalement opté pour mettre exactement le même texte que sur la quatrième de couverture, en me disant que dans une librairie papier, c’est tout ce qu’un potentiel lecteur aurait à disposition spontanément, et que cette accroche doit donc déjà être soignée au possible…

Je ne prétends pas que cela soit LA bonne méthode, mais j’ai tenté !

En ajoutant toutefois à la suite aussi, un court sommaire des nouvelles figurant dans le recueil.

Mots-clés : C’est une question épineuse. Vous ne pouvez en choisir que 7.

J’ai essayé de mêler mots-clés plus généralistes (science-fiction, anticipation, thriller) et plus spécialisés (hacking, cyberpunk, informatique, hacker) mais je lis souvent qu’il vaut mieux opter pour des mots-clés composés… de plusieurs mots.

Mon idée a été d’alterner entre caractéristiques assez basiques (mon recueil est indéniablement à la fois en thriller, anticipation et SF) mais aussi de cibler sur certaines thématiques que j’aborde et qui me semblent potentiellement porteuses d’une certaine « hype », comme le hacking, la figure du hacker…

2) Le contenu du livre et la couverture

Nous arrivons à une partie beaucoup plus technique, car elle implique d’avoir préparé son fichier de contenu, le corps du livre lui-même, à l’avance.

Pour la couverture, ce n’est pas une obligation, Amazon KDP propose un outil de conception très basique avec des modèles préétablis ou la possibilité de charger sa propre image.

Mais cet outil qui vise la simplicité présente aussi pas mal de défauts et de limites en contrepartie…

J’y reviendrai plus loin.

Ainsi que sur les longs moments à lutter contre les mises en forme automatiques…

La plupart des champs de cette section, à l’exception du contenu du livre et de la couverture, ne pourront plus être modifiés par la suite.

Si cela semble logique pour le code ISBN fourni par Amazon, il vaut mieux le garder à l’esprit pour le choix des options d’impression.

Intérieur et type de papier : Pour ma part, j’ai opté pour le « papier crème ». Plus encore que la teinte, c’est surtout pour sa texture : je le trouve très doux, comparé au papier blanc des livres Amazon que j’ai pu manipuler IRL qui a une texture presque légèrement glacée.

En bonus, le « papier crème » est composé à 30 % de papier recyclé, ça peut toujours être un petit plus sympathique…

Taille de coupe : j’ai choisi 13,34 x 20,32 cm après avoir comparé plusieurs ouvrages autoédités Amazon que j’avais sous la main. C’est un choix évidemment totalement subjectif là-aussi !

Bien entendu, le choix de la taille de coupe déterminera également les marges et la mise en page de votre fichier de contenu. Je reviendrai sur ce point plus loin.

Pour idée, c’est un format légèrement plus large et plus haut qu’un livre de poche, comme vous pouvez le voir ci-dessous :

Fond perdu : cette option n’aura d’intérêt que si vous incluez de grandes images à votre ouvrage, ou des motifs graphiques intérieurs (tours de page, par exemple, type enluminures ou autres) qui arrivent jusqu’au bord de la page.

N’étant pas concerné dans le cas de mon recueil, je n’ai pas creusé ce paramètre outre mesure, vous trouverez tous les détails (très) techniques sur cette page d’aide KDP.

Finition de la couverture : vous aurez le choix entre« Mat », et « Brillant ». J’aime bien le rendu mat de certains livres autoédités que j’ai pu voir passer, je le trouve très sobre et d’une certaine manière… cossu. La texture est très douce, mais prend en revanche énormément les traces de doigt, et le rendu des couleurs est plus terne.

Pour mon recueil, en écho au thème high-tech, j’ai finalement opté pour la couverture brillante qui rappelle davantage le miroir noir d’un écran, pour ne pas faire écho à une série bien connue…

Avantages : un rendu des couleurs très vif, et les traces de doigt s’effacent comme sur une surface lisse.

L’inconvénient : les reflets, forcément, pas toujours très flatteurs en photo…

Le manuscrit : là, on va commencer une partie technique. Si jamais vous n’avez pas déjà opté pour une mise en page, je vous indique à la suite celle que j’ai choisie pour Éclats de silicium. Bien entendu c’est une mise en page, je ne prétends pas du tout qu’elle soit mieux qu’une autre ou être un modèle à suivre !

AVERTISSEMENT : tous les exemples qui suivent sont sous le traitement de texte LibreOffice, car je n’utilise pas Word. Si vous êtes sous Word, les menus, etc, peuvent différer des indications que je propose.

Tout d’abord, la première chose à faire selon moi : régler la taille de page.

Vous pouvez établir des réglages personnalisés dans le menu Format : Page, comme ci-dessous.

format page

Les dimensions de la page doivent bien entendu être à l’identique de la taille de coupe !

En revanche, le choix des marges est une décision personnelle. Pour ma part, j’ai procédé en examinant de nombreux livres que j’avais sous la main.

Parfois, je trouvais les marges trop grandes, et le texte me semblait perdu au milieu de la page.

Pour d’autres, notamment dans le format type livre de poche, je trouvais beaucoup trop compact et un effet « bloc » pas forcément très attractif.

J’avais commencé par mettre 2,00 cm partout, mais au premier tirage test, il s’est avéré que l’espace réservé au pied de page (pour indiquer le numéro de page) ajoute un peu d’espace qui s’additionnait en trop à celui de la marge du bas.

Sur ma version actuelle, l’espacement de marge en bas est donc à 1,50 cm.

En parlant de numérotation des pages : j’ai passé littéralement une ou deux heures à me battre pour essayer de ne pas faire entrer dans le décompte des pages la page de garde, de mentions légales, de sommaire…

Si vous êtes un peu maniaque sur ça vous aussi, je vous propose une solution artisanale et probablement pas super propre, mais qui fonctionne :

1) Créer un style de page qui ne fasse pas apparaître le pied de page (pour « gommer » la numérotation) des pages qui ne doivent pas être numérotées.

Pour ça, allez dans « Styles », « Gérer les styles », ce qui fera apparaître le panneau latéral que vous verrez sur la capture d’écran suivante.

onglet styles

Ouvrez les « Styles de page » (le nom apparaît en survolant avec le curseur de la souris) et avec un clic droit créez un nouveau style (vérifiez les tailles de page et de marge au passage, qu’elles soient toujours adaptées à votre taille de coupe).

Comme vous pouvez voir sur la capture d’écran, l’onglet « Pied de page » permet de désactiver ce champ.

pied de page désactivé

2) Insérez autant de pages affublées de ce style que nécessaire pour votre page de garde, mentions légales, sommaire…

Pour ça, allez dans « Insertion » (logique…), cliquez sur « Saut manuel », et sélectionnez dans le menu déroulant « Style » celui que vous venez de créer pour l’occasion.

3) Insérez une page dans le style standard à la suite de ces pages non décomptées dans la numérotation de page là où vous voulez que la numérotation commence.

Mais cette fois, optez pour le « Style par défaut » (ou le style que vous utilisez de base pour le corps du roman) et cochez la case « Modifier le numéro de page » en précisant à quel numéro vous voulez commencer.

BONUS : votre style de page sans numérotation pourra aussi servir d’intercalaire entre deux nouvelles si comme moi, vous allez autoéditer un recueil. Ceci expliquant au passage le nom que j’ai donné au style de page dédié sur mon propre fichier…

Alternance des pages droite et gauche

Pour une maquette de livre papier, la disposition des pages ne sera évidemment pas celle du « scrolling éternel » qu’on connaît de base sur un traitement de texte.

Pour disposer les pages comme dans un livre, il vous faut passer par « Format », « Page », et sélectionner l’option ci-dessous : « Mise en page : Droite et gauche »

format page

N’oubliez pas de le configurer aussi sur vos autres styles de page si vous en avez créés ou personnalisés !

Paragraphes et police de caractères

Là aussi, c’est une question d’équilibre entre la dimension de votre page et celle du contenu affiché. Pour exemple, voici la page de titre, des mentions légales, et celle d’un début de nouvelle.

SAMSUNG CSC

SAMSUNG CSC

SAMSUNG CSC

J’ai opté pour les valeurs suivantes, avec pour l’intégralité du texte la police Liberation Serif, car j’aime la sobriété quelque peu austère, je dois l’avouer… et qui plus est, libre de droits (sous Open Font License).

Titre : 26

Sous-titre : 12

Nom d’auteur : 20

Mentions légales : 9

Titre « Sommaire » : 16, gras

Sommaire : 12

Titres de nouvelles : 12, gras

Corps de texte : 11

Création de votre table des matières

Que votre livre soit un roman ou un recueil de nouvelles, vous souhaiterez probablement intégrer un sommaire ou une table des matières.

C’est très simple, et partiellement automatisé, je vous propose de suivre ces étapes :

1) Appliquer un style de « Titre » à vos titres de nouvelles ou vos chapitres (qu’ils soient titrés ou non).

Pour ça, sélectionnez simplement la zone de texte de votre titre, et appliquez l’un des styles de titre dans le menu déroulant des styles. Vous pouvez éditer le style du titre, au niveau police de caractères, etc, dans le menu des styles.

style des titres

2) Insérer une table des matières. Allez dans « Insertion », « Tables des matières, index ou bibliographie », en sélectionnant la case « Plan » comme affiché ci-dessous.

insertion table des matières

Je vous conseille au passage de décocher « Protégé contre toute modification manuelle », car cela vous permettra d’éditer à la main votre sommaire si jamais des titres intrus apparaissent à cause d’une fausse manipulation, sans avoir à chercher laborieusement comment modifier l’insertion automatique dudit intrus !

ATTENTION : si vous modifiez votre corps de texte APRÈS insertion de votre table des matières et que la numérotation des pages s’en trouve changée, pensez à faire un clic droit sur le sommaire et « Mettre à jour l’index », sinon il affichera toujours l’ancienne numérotation !

La couverture

Cette section ne sera que peu développée, car j’ai opté pour ce qui me semblait, alors, le plus simple : utiliser le créateur de couverture proposé par Amazon, en y uploadant une image libre de droits pour servir de base.

L’outil proposé par Amazon est effectivement très minimaliste et facile à cerner… Mais aussi extrêmement rigide.

Les emplacements de titre, nom d’auteur, etc sont prédéfinis selon plusieurs modèles proposés. Et si l’envie vous prend d’essayer de les personnaliser, vous allez devoir vous battre avec l’interface qui cherchera sans cesse à vous remettre dans le droit chemin du cadre établi.

Faites particulièrement attention à la taille de police ! Je ne compte plus le nombre de fois où j’avais choisi méticuleusement une taille qui me plaise ET soit acceptée par l’outil (qui peut s’opposer à vos choix en considérant que la zone de texte n’est plus respectée), mais dès que j’ai cliqué ailleurs pour sélectionner une autre zone, le créateur de couverture s’empressait de la remettre en taille automatique (et souvent minuscule).

De même, le contenu de certaines zones est lié et se reportera automatiquement entre la première de couverture et la tranche du livre, par exemple.

Enfin, faites attention à la résolution de l’image que vous souhaitez utiliser ! Le créateur de couverture n’acceptera que des images avec une résolution d’au moins 300 ppp (pixels par pouce), afin de proposer un résultat de bonne qualité à l’impression.

Si vous ne savez pas où trouver des images libres de droit, ces deux sites, Unsplash et Pixabay, en proposent d’impressionnantes collections.

Aperçu du livre

L’étape de prévisualisation est obligatoire (et nécessaire) avant de pouvoir enregistrer votre projet pour passer à l’étape suivante. Elle prend la forme d’une épreuve numérique qui vous indiquera les marges de découpage, et vérifiera automatiquement la présence de caractères non imprimables ou de problèmes de mise en page.

À noter : si vous téléchargez une épreuve au format PDF, la première et la quatrième de couverture n’y apparaissent pas, c’est normal et ne doit pas vous inquiéter.

3) Droits et prix du livre broché

Territoires

Cette partie permettra de sélectionner les pays dans lesquels votre livre papier sera disponible à la vente via les différents sites Amazon.

Étant donné que votre livre est au format papier, vous pouvez possiblement tomber sous le coup des lois qui concernent le dépôt légal obligatoire, selon les pays.

Il semblerait par exemple qu’un livre au format papier vendu sur le marché américain ou britannique feraient l’objet d’un dépôt légal obligatoire auprès de la Library of Congress et de la British Library.

Afin d’éviter le surcoût de l’expédition d’exemplaires papiers à l’étranger, j’ai opté pour ne proposer mon livre broché qu’en France.

ATTENTION : En France, le dépôt légal est obligatoire pour tous les livres imprimés. Vous pouvez retrouver toute la procédure détaillée et expliquée sur cet article de Bookelis.

Prix et redevances

Attention : le prix que vous devez entrer est hors-taxes ! Amazon indiquera automatiquement la transposition en prix TVA comprise.

Et… voilà, je pense avoir fait le tour ! Il ne vous reste plus qu’à attendre que votre livre broché soit vérifié et validé par Amazon, vous recevrez une notification par email quand il sera en boutique.

S’il vous pensez qu’il manque quelque chose, ou si une étape vous semble floue, n’hésitez pas à me le faire savoir sur Twitter ou par email (keot[@]netcourrier.com)

Chapitre 11 – Une simple image

Le regard rivé sur le smartphone par terre, housse ouverte, écran contre le sol. Sa main est toujours crispée sur l’interrupteur de la lampe de chevet, tellement serrée qu’elle peut sentir le fil se tordre entre ses doigts, les ongles glisser contre le plastique lisse mais les sensations sont lointaines, perdues, étouffées par le vide terrible, le vertige glacé qui la saisit comme une chape, comme…

Des souvenirs qui affluent, une vague un ouragan qui recouvre et emporte, Alvina revoit des années avant un autre profil un autre mort une autre demande en ami. Brandon, sa photo de profil qu’il ne changeait jamais, elle se souvient des larmes, la vue brouillée de l’écran et sa main sur la souris pour cliquer sur « supprimer de la liste d’amis » et le dégoût d’elle-même l’impression de trahir, alors que non, c’était juste trop dur de le voir encore, de le trouver encore et toujours en haut de la liste – placé là par les statistiques d’interactions, de likes, partages et messages – mais elle ne pouvait juste plus le voir, il n’y avait pas encore le signalement de compte d’un défunt à l’époque mais est-ce qu’elle aurait seulement pu formuler la requête ? Et puis dans la nuit – elle se souvient de l’insomnie, des heures dans le noir à la lumière du portable qui détruit encore plus le sommeil dans un cercle vicieux mais à ce stade peu importait – cette notification, nouvelle demande en amie, 3h du matin mauvaise heure pour ça elle s’attendait à tout, un faux compte de bot, un pervers dragueur, mais pas à cette photo de profil tellement familière, tellement cible de ses clics pour ouvrir la conversation privée qui se déroulait comme un flot éternel de tchat, de délires, de petits secrets, de…

Brandon Spencer souhaite vous ajouter à sa liste d’amis.

Et avec le message qu’elle ne se souvient même pas d’avoir cherché à ouvrir, pas un mot, une simple image prise de webcam mais elle n’a pas compris tout de suite ce qu’elle y voyait ou plutôt ne voulait pas comprendre, ne voulait pas reconnaître la forme la silhouette flasque pendue le visage gonflé boursouflé tordu horrible et la langue qui…

Elle se rappelle son cri, rauque, la friction de l’air dans sa gorge et le téléphone qui rebondit contre le meuble en face (la vieille penderie de sa chambre chez ses parents) et même plus de larmes, juste ce même vide froid et comme mort et toute la pièce qui tourne, les fantômes bleutés des meubles à la lueur du portable encore allumé par terre distordus puis les hauts le cœur et…

Alvina fixe encore le smartphone sur le carrelage clair, là, maintenant, dans cette petite pièce impersonnelle et pas dans sa vieille chambre à San Francisco. Elle respire fort, très fort, livide, son front perle de sueur.

Ce n’est pas Brandon, ce n’est pas lui, ce n’est plus…

Une demande en ami d’un compte mort.

Manque d’air, elle hyperventile pourtant, mais sa gorge est serrée à étouffer…

Il faut réfléchir, analyser les choses, c’est un hacker, une sale blague, rien d’autre, comme pour Brandon même si on jamais rien prouvé, même si…

La nausée revient, brutale, soudaine. Elle se lève, sort précipitamment dans le couloir, main plaquée sur la bouche. Chancelante. Claque la porte de la première cabine libre dans les sanitaires. À genoux devant les toilettes, vomissant l’absence de repas depuis la veille.

Elle sort, tremblante, l’épuisement nerveux qui laisse cette sensation vide, béante, l’absence de pensées de la retombée de crise. Plus inerte qu’apaisante.

Face à l’évier, au miroir qui lui renvoie cette image pitoyable qu’elle ne veut pas voir, trop habituelle, trop bien connue. L’eau très froide sur le visage, plusieurs fois, elle plongerait presque la tête sous le robinet, se contente de s’asperger à pleine main. De rincer le goût de bile aigre.

Elle émerge des sanitaires, piteuse, les yeux irrités par l’eau et la fatigue.

La voix d’Hamir l’interpelle :

— Alvina ? Matinale, aujourd’hui !

Elle tressaille, se retourne vers Franck qui se tient au croisement des couloirs, un paquet de viennoiseries emballées à la main. Il fronce les sourcils en découvrant son visage défait, livide, les tremblements qui l’agitent encore.

— Est-ce que ça va ?

Non. Elle voudrait juste disparaître, retourner se terrer et ne pas rester là plantée en pyjama, lamentable, honteuse. Elle pourrait juste mentir, répondre quelque chose d’assez évasif pour qu’il laisse tomber et pouvoir s’éclipser. Mais il insiste, doucement, inquiet :

— C’est Herbert ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Elle voudrait juste oublier, dormir, s’écrouler mais ça n’arrivera pas, c’est trop tard, à ce stade. La réponse vient comme d’elle-même, sans qu’elle ne décide de parler, toute seule :

— Non. Pas Herbert.

Chapitre 12 à venir…

Froid

Un appartement. Disposition familière, quelques changements de forme. Anormalité des proportions. La vue sur les toits d’un vieux centre-ville, depuis la chambre : grande fenêtre à volets roulants.

(Des rues immenses, la pente est raide, ville érigée sur des collines voisines, alignées, hauteur de dénivelé impressionnante. Ill faut aller vite, le rendez-vous approche.)

Sensation de froid mordante, le vent siffle et secoue les stores. De la neige gelée sur les toits en face, des paillettes cristallines emportées par les bourrasques. Mais le froid entre et il va falloir fermer, calfeutrer les ouvertures.

(Sur la grande allée de graviers noirs, qui glisse un peu dans la côte, un demi-tour pour faire face aux autres, le groupe qui devait guider. La ville en toile de fond vertigineuse, les toits des buildings qui semblent très près. Altitude et pente impossibles.)

La chambre est immense, les ombres projetées de l’ampoule nue au plafond. Il y a de la poussière, quelques cartons à demi préparé. La plupart des objets sont en place. Mais forte impression d’abandon, des bourres de tissu noir qui s’accumulent au sol, sur les surfaces, dans les angles. Des livres. Le lit encore fait. Des paquets de biscuits encore ouverts. Le goût chocolaté est faible, un peu passé.

(Ils ont fait erreur. Il y a eu quiproquo. Le groupe suivait son propre chemin, il ne fallait pas les suivre. C’est un peu tard pour comprendre, l’heure du rendez-vous est déjà là. Les autres s’éloignent, et il faut repartir. Demander la route à quelqu’un, qui désigne l’autre colline, là-bas, à l’opposée du parcours traversé. Résister à la tentation de courir, le gravier glisse et dérape.)

Le froid est encore plus fort, et il y a cette odeur dans les pièces. Traverser le salon vide, très vite, la lueur des bougies qui vacille entre les piles de caisses. La cuisine, les deux grandes fenêtres n’ont pas de volets. Ue pellicule blanche s’est amassée contre la vitre, le froid irradie à travers. Il faut calfeutrer, empiler les lourdes cantines, les recouvrir de tissu, draps, tapis, pour créer un tampon. L’une des caisses heurte trop fort le verre gelé, qui éclate. Tintement cristallin. La caisse bascule dans le vide, le bruit sourd lorsqu’elle s’écrase en bas. Le ciel bleu, vide, les petits immeubles et vieilles maisons sous leurs copeaux de glace. Les bourrasques qui s’engouffrent sont mordantes, mortelles. Maintenant il faut dégager l’accès, dégager la fenêtre pour mieux colmater la brèche. La bille tinte dans le pulvérisateur, le spray a une odeur très forte, sucrée, vaguement caramélisée. Les blocs de mousse grise, parpaings englobés de ciment, se forment en commençant par les angles. Balayage méthodique.

Squat

Immense complexe, d’aspect ancien. Fonction difficile à définir. Des parties de couloirs sont à ciel ouvert, ou toit/verrière manquant.

(Ciel très bleu, pâle, froid, quelques rares nuages éparses.)

Une partie du bâtiment sert de squat artistique, expérimental. Compagnie bigarrée et hétéroclite.

Des secteurs sont encore mal connus, ou non-sécurisés.

Errance dans l’un d’entre eux : réseau de petites salles, dédale de couloirs et d’escaliers pavés de bleu satiné, sale. Les murs sont jaunes, verdâtres, peinture et plâtre écaillés.

Pas d’autre lumière que le faisceau de la lampe torche.

Impression lourde, sensation d’une menace sous-jacente, qui contraint finalement à renoncer.

Mémoires jamais vécues

Région de marécages et de bosquets – hauts arbres ternes, en partie couverts de lianes sèches, lichens, lierre grimpant. Routes en longues lignes droits le long des canaux de drainage. Demeures en ruines, les pignons de leur toits anguleux toisant la route, tuiles de terre pourpre rongées de trous couleur de bois pourri. Des volets pendants et des lambeaux de tissus crasseux au travers des fenêtres brisées, hérissées de bouts de verre.

Une grande salle commune, lambris, bois, meubles anciens. Une mezzanine s’ouvre sur la partie haute de la pièce, sous les combles. Des fauteuils et canapés de cuir brun, usés, devant une baie vitrée, ouverte sur la forêt et le crépuscule. Les véhicules stationnent de l’autre côté, près de l’entrée (une porte de bois sombre, lourde, figure traditionnelle, probablement d’origine, un ou deux siècles plus tôt).

Retrouvailles, pourtant perdus de vue de longue date : une vague connaissance, qui laisse néanmoins un souvenir relativement précis. Pas de raison spécifique, ou peut-être l’impact d’un vécu marquant, histoire particulière, la teinte en nuances sombres d’un pays en guerre. Traits pleins, blondeur un peu cuivrée, nez piercé (un éclat métallique qui accroche la lumière, peut-être serti d’une pierre). Une trentaine d’années probablement bien dépassée, mais le visage reste lisse. Les yeux sont gris, calmes, cerclés de khôl épais.

Les souvenirs d’une autre rejaillissent au fil des mots, mémoires jamais vécues d’instants imprimés par la force évocatrice des images mentales que la voix tranquille construit, met en place par touches, comme les fragments recomposés d’une scène de crime disloquée au fil du discours, des fluctuations mémorielles et de la pudeur.

Mots de haine, de guerre civile qui déchire, mots du sang sur les pavés, des cadavres calcinés sur le carrelage sale, des milices en treillis qui patrouillent et qui frappent et qui tirent. Battes cloutées, fusils, haches, poignards.

Et l’espoir qui flotte malgré tout, qui persiste, dans les yeux couleur balle de plomb.

Insectes

Insectes (type moustiques) vecteurs d’une maladie foudroyante et inconnue. Ne prolifèrent pas en permanence dans une zone précise, mais passent à certains moments (déterminés ou prévisibles ?) par énormes nuages, comme les criquets, etc.

Nécessité de s’abriter ou de s’en protéger.

Une scène d’alerte : quelque chose signale leur arrivée. Après-midi d’été orageuse : le temps est lourd, ciel bas très couvert, mais un vent assez fort qui se lève, humide, marin (étrangement, ne trouble pas les insectes).

Montée précipitée à l’étage, depuis le jardin, où le bourdonnement se fait entendre dans les rafales. L’étage est à mi-chemin entre le grenier et un étage véritablement habitable… Escalier de bois ; murs de fatras accumulé, inextricable, une chambre au fond, cloisons de bois et de plaques de plâtre… le plafond est assez haut, il y a deux fenêtres d’un côté, une plus grande à l’opposé.

Calfeutrer la chambre… deux rideaux de moustiquaires lourdement lestés… mais le vent, très fort, ouvre les fenêtres, envoie claquer les battants contre le mur. Courant d’air terrible, mugissant, qui emporte l’installation de protection. Il faut remettre les grilles aux fenêtres… un carreau s’est brisé. Refermer les autres, qui peuvent encore l’être.

Angoisse, qui tenaille au ventre. Des insectes sont-ils déjà entrés ? Retourner se calfeutrer dans la chambre ?

Épave

Contexte marin. Tempête (début, ou plutôt la fin du « calme annonciateur »).

Une digue rocheuse (ou renfort de la grève) en blocs de pierre et de ciment irréguliers. Pointes de fer rouillé du béton. Humidité assez lourde, poisseuse. Vent marin fort, qui gagne en puissance crescendo. Vagues hautes, mais encore rondes (ne se brisent pas sur la digue). Pas de rouleaux, même au loin. Aucune crête d’écume. Seulement des ondulations d’eau lisse, couleur de plomb.

Ciel déchiré, noir et gris, percé d’une vague éclaircie sous-jacente. À quelques mètres de la digue, un bateau flotte entre deux eaux. Un engin de plaisance à moteur, la cabine est importante. Il est submergé jusqu’aux plus hautes fenêtres, vitres brisées sur l’obscurité. Pas de dégâts visible sur la coque ni le pont ; la peinture semble récente.

Par à-coups, les remous le portent. Tournant de flanc, il vient se heurter à la digue. Grincements de fibre de verre et de composites contre les roches.

Crochés comme des serres [TW : cadavres]

Cadavres. Silhouettes sombres, enveloppées dans du plastique industriel (larges feuilles translucides, emballages en gros).

La rue est relativement passante, à flanc de la colline, domine un quartier de résidences.

Trottoir large flanqué de haies, du côté de la pente. Les corps sur le béton un peu fissuré. Bourdonnement des mouches contre le plastique des bâches. Ils sont trois, rassemblés comme en éventail, longs étroits, bras le long du corps en position un peu forcée. Ils sont sur le dos, mais leurs traits restent invisibles, vagues taches sous le plastique opaque. Peau noirâtre, abîmée. Un autre, un peu plus loin : son linceul plastique est un peu déroulé. Un bras dépasse, tordu sur le côté. Manche d’un vêtement indéfinissable, main à demi-ouverte, paume renversée vers le ciel. Les doigts noircis, crochés comme des serres. Éclat de dents sous des lèvres retroussées. Il n’y a pas d’odeurs, ou le vent les chasse. Bourrasques froides qui balaient les immeubles aux toits d’ardoise, en contrebas.

Vagues relents d’un feu de bois, peut-être, au loin, odeur d’hiver piquante.

Un part, ou une avenue piétonne. Hauts arbres massifs, feuillage un peu jauni (platanes ?). Haies, buissons. On distingue des bâtiments XVIIIe au-delà de la végétation. L’allée centrale (?) est une large piste de terre durcie, jaune, poussiéreuse. Rares bourrasques froides, qui en soulèvent des nuages étouffants et quelques feuilles mortes. Au nouveau, des corps, nombreux, disposés en formes brunes émaciées, momifiées, sur le sol clair. Postures raides, convulsées, bras et jambes tordus ou en étoile. Les chairs sont ternes, parcheminées, desséchées par les onguents. Des corneilles les picorent. Odeur de mort omniprésente.

Chapitre 10 – Murmures

Un regard en arrière sur les allées de serveurs désertes. Alvina fixe un instant le téléphone mural dans son halo de lumière. Une fois de plus. Quelques pas, elle recommence. Aux aguets, guette le moindre son qui se démarquerait du ronronnement continu des machines, des basses sourdes de l’orage. Quoi que ce soit qui indiquerait que Herbert rôde quelque part derrière elle ou dissimulé par les armoires de racks, qu’il la guette, qu’il…

Elle se force à secouer la boucle paranoïaque dans laquelle elle s’embarque. Il faut raisonner avec les faits. Hamir voit Herbert comme un grincheux instable. Sans doute même un peu cinglé. Mais pas foncièrement dangereux… n’est-ce pas ? Malgré elle une part de son cerveau estime les chances, les risques, analyse l’environnement en permanence pour évaluer les distances, les possibilités de fuite. Herbert est grand, très grand, mais n’a pas l’air physique, un ventre de quadra inactif… Elle est plus jeune, tient un bon rythme avec ses runnings au Golden Gate Park. Elle doit courir plus vite. Sera moins gênée par les obstacles en hauteur, les faux-plafonds bas, les gaînes de câbles.

Simplement traverser la salle en longueur pour gagner l’aquarium d’Herbert semble tellement long. Elle passe enfin la porte vitrée entrouverte. Odeur de café, d’électronique, d’un vague déo en fond. Quelques papiers éparpillés parmi les pièces informatiques, elle prend la première feuille. La lumière est ténue, elle distingue une écriture manuscrite, des chiffres. Des séries de valeurs hertziennes. Des fréquences ? Elle repose le document, pas là pour fouiner, pas le moment.

Elle prend place sur le fauteuil devant le terminal principal. Tendue, prête à bondir malgré tout, guettant par-dessus la rangée d’écran à travers la vitre épaisse. Le parfum de déo qui émane du sweat de Herbert abandonné sur le dossier la rend encore plus nerveuse, crée une présence inexistante, comme cette ombre qui semblait la surveiller derrière la vitre du bloc administratif la veille… Est-ce que c’était déjà Herbert ? Mais non, il était là-haut terré dans ce bâtiment supposément vide, à faire on ne sait quoi.

Il faut se concentrer, revenir là, maintenant. Elle sort l’ordinateur de veille et badge le lecteur de carte.

Identification incorrecte.

Allons bon. Et les clés du royaume ? Elle est sensée avoir accès à ces postes de supervision aussi, sinon comment… ? Mais bien sûr ce n’est pas du goût d’Herbert. Elle retente, essaye aussi de passer par un accès direct avec ses codes admin. Non.

Elle souffle plusieurs fois, lentement, tente de dénouer la tension qui vrille son ventre, son dos, son esprit. Pas d’accès aux terminaux de supervision, probablement aucun moyen de retrouver les plans en passant par les consoles des serveurs (ça serait absurde, conception totalement illogique). Ne reste plus qu’à se baser sur ses souvenirs, retrouver chaque fusible et chaque partie du système de protection.

Avec toujours Herbert qui erre quelque part et qui…

Appeler Hamir ? Il a dit qu’au moindre problème…

Non. C’est bon. Elle repense au gémissement d’Herbert quand le courant a sauté. Terrifié. Il est peut-être phobique, des orages, du noir, de l’autorité, des autres. Une agressivité déclenchée par la peur. Pas forcément si rassurant.

Des bribes de ses propos repassent, aboyés, incohérents…

Mais il y avait autre chose.

Une autre voix. Ou est-ce que c’était lui ?

Non, pas le même timbre, pas le même ton, pas le même…

Charognarde.

Le mot résonne dans sa tête comme un écho sans fin, juste un murmure pourtant. Imperceptible. Frisson glacial, une légère baisse de tension.

La voix de Brandon.

Elle repense à l’Allemand, son profil actif, le message (… est en train d’écrire…) et les images se mélangent, le profil devient un autre, devient un appel sur un téléphone volé dans la poche d’un mort qui sonne et qui…

Elle se lève du fauteuil, inspire fort. Marcher quelques pas, il ne faut pas laisser la crise d’angoisse monter, pas maintenant.

L’orage. Vérifier les protections.

Alvina sort du bureau, concentrée sur sa respiration, les exercices de focalisation. La boucle d’anxiété est trop proche, elle peut sentir les circonvolutions obsessionnelles qui bourdonnent, les marmonnements sous-jacents de cette part de son propre esprit hors de contrôle.

Retour dans la tiédeur régulée des serveurs. Elle ferme les yeux un instant, juste une seconde, projette mentalement le déroulé des câbles d’alimentation, des contrôleurs de tension… Trop flou, trop vague, il doit y en avoir un quelque part sur sa gauche, pas loin du deuxième bureau aquarium vide, quelques autres à mi-chemin vers le centre (là où une dérivation part alimenter le deuxième niveau de machines en suspension). En approchant du mur elle plisse les yeux sur les minuscules symboles techniques des gaines, hiéroglyphes spécialisés que la lumière tamisée n’aide pas à déchiffrer. En suivant, elle devrait retrouver le point du répartiteur, là où…

Un bruit métallique. Alvina tressaille.

Le son d’un rack qu’on tire ou d’une console déployée. D’un meuble qu’on déplace, quelque chose qu’on saisit comme arme improvisée, lourd, contondant ou…

Elle se force à inspirer lentement, encore. Pour dénouer sa gorge, pour calmer son cœur qui bat trop, beaucoup trop vite. Appelle :

— Herbert ?

La réponse vient, tellement inattendue qu’elle manque lui arracher un nouveau sursaut :

— Oui. Vous avez trouvé le premier panneau de contrôle ? Il doit être quelque part sur votre gauche. À l’endroit de la jonction.

Elle le voit émerger quelques rangées d’armoires plus loin, un ordinateur portable déplié au creux du bras. Méthodique, calme, il branche le câble réseau à une prise quelque part le long d’une autre gaine murale. Il lui lance un regard froid, celui qu’il avait lors de leur première rencontre, maussade, aigri mais sans trace de cette rage brûlante qu’il…

Alvina cille quand il lui adresse à nouveau la parole, toujours immobile là, à le fixer de loin.

— Il faut qu’on fasse vite, si certaines protections n’ont pas tenu, il peut y avoir du dégât.

Les images de son visage tordu de haine lui reviennent encore, flashes tonitruants, déjà flous, gommés par le choc. Son gémissement de panique pure quand les lumières ont sauté. Et maintenant si posé, juste son aigreur habituelle…

Péniblement, elle se tire de sa torpeur stupéfaite. Passe les mains sur son visage, soupire :

— Où est ce panneau de contrôle ?

— Cette trappe en face de vous.

Elle trouve l’ouverture coulissante, fait glisser le petit couvercle qui cache l’écran tactile. Comme à regret, Herbert ajoute :

— Je vous donnerai les codes d’accès. Pour le terminal central.

Elle ne sait pas quoi répondre. Dit juste :

— Merci.

Perdue entre tension, angoisse et le soulagement qui perce à présent, qu’elle n’accepte pas totalement, non, loin de là.

Tapotant sur l’écran, elle lance une vérification des statuts système.

*

Assise sur son lit dans l’obscurité, un infime rai de lumière du jour sous le rideau de la petite fenêtre de blockhaus. Incapable de dormir, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Sur les nerfs. Dans sa tête la nuit passe et repasse, la colère d’Herbert, le profil du jeune allemand mort, l’appel d’Hamir, l’angoisse… Et puis le retour au calme soudain, presque brutal, Herbert à nouveau professionnel, concentré sur sa tâche… La vérification de tout le réseau électrique avec lui, sous ses consignes sèches. Le trajet vers sa chambre dans la lumière pâle de l’aube, les premières éclaircies perçant le couvert de nuages encore sombres, reflétés sur les flaques immenses.

Mais aussi…

Ce murmure.

Une fois de plus elle attrape son portable, cède au vieux tic nerveux ravivé par l’anxiété qui rampe dans son crâne. Ne regarde même pas vraiment l’heure, plus la peine, elle sait qu’il est déjà beaucoup trop tard, elle reconnaît les symptômes et sent que l’insomnie va se poursuivre en nuit blanche.

Et alors qu’elle s’apprêtait à lancer une vidéo enregistrée sur la mémoire du téléphone, elle voit les petits logos, l’alignement qui se fait sur le haut de l’écran. Des notifications de messages, alertes de réseaux sociaux, demandes de mises à jour. Hasard de la météo, du passage d’un satellite dans un certain angle de l’antenne relais la plus proche peut-être : elle capte, à peine un minuscule flux mais qui suffit à raviver l’espace d’un instant un espoir qu’elle juge aussitôt absurde, le soulagement d’une addict qui entrevoit la perspective d’un shot. Ouvre la première notification, l’application se lance, le chargement prend du temps.

Nouvelle demande en ami.

Elle voit cette photo, le sourire timide et triste.

Nausée.

Le nom.

Franz Wellimann.

Son portable lui échappe des mains, glisse de la couverture. La mise en veille s’enclenche quand il heurte le sol et elle se retrouve à nouveau dans le noir.

Haletante. Tremblante.

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Chapitre 9 – Charognarde

L’éclair illumine la pièce comme en plein jour à peine a-t-elle éteint l’interrupteur. Suivi presque immédiatement du grondement du tonnerre. Elle tressaille malgré elle, vestiges d’une vieille angoisse des orages qu’elle pense toujours avoir maîtrisée mieux que ça. Petit sac à dos sur l’épaule, Alvina referme la porte, deuxième sortie du jour et ce n’est même plus le jour, justement. 23H35, nouvelle nuit de boulot et il pleut à torrent. Dans le couloir toujours aussi vide et plongé dans la même chape de silence (vaguement le tonnerre en fond, assourdi par l’épaisseur de cette gangue de béton), elle se demande si l’antenne va attirer la foudre de la façon spectaculaire qu’elle a pu voir en photos parfois. Et une fois en vrai il y a longtemps, le souvenir est vague, à peine une image floue petite, la vue sur la baie depuis l’appartement de ses parents dans le Downtown : la pile centrale du pont frappée par une série d’éclairs qu’on aurait cru dessinés plus que réels, un ajout en montage pour représenter l’idée de la foudre. Presque caricaturaux. Elle se rappelle qu’elle n’avait même pas eu peur, juste cette fascination, image résiduelle d’un âge où l’insouciance primait encore sur la conscience de la puissance et du danger de ces forces à l’œuvre qui dansaient sur la structure métallique, familière, du Golden Gate Bridge.

Une porte claque quelque part et elle se retourne, nerveuse, s’attend plus ou moins à trouver Herbert et son regard haineux mais c’est idiot, il doit déjà être là-bas, parmi les rangées de serveurs. Dans son habitat naturel. Un genre de spectre aigri qui hante les alignements de racks comme des pierres tombales high-tech. L’esprit grincheux qui fait fuir les nouveaux habitants bien vivants. Ça la ferait sourire si elle n’appréhendait pas autant l’idée de le retrouver chaque nuit de travail pendant ces deux mois qui viennent, sans pour autant avoir la moindre idée de comment calmer les choses. Elle sent encore sa colère de la trouver là-haut près de ces bâtiments supposés abandonnés. Auxquels il a accès pour une raison ou l’autre, peut-être en fraude (et il craint qu’elle le dénonce) ou peut-être qu’il la déteste juste à ce point là. Ça la dépasse, elle n’a pas de problème avec les gens en général et l’inverse et la réciproque est assez vraie. Elle se souvient des avertissements d’Hamir… la veille, c’était juste hier oui, le souvenir est déjà flou et comme irréel, cette sensation particulière d’un changement de situation radicaux et soudains pour lesquels la mémoire semble hésiter entre les ranger dans la case des rêves et celle d’une réalité bel et bien vécue.

Badger pour déverrouiller la porte, le vent parvient à pousser le battant malgré sa masse de métal plein dans une bourrasque chargée de pluie. Elle sort, tente de maintenir sa capuche tant bien que mal. Un nouvel éclair déchire le ciel derrière le rideau de l’averse et elle espère à présent vraiment que l’antenne puisse jouer les paratonnerres, et qu’il ne vaut mieux pas tarder dehors pour le vérifier. Alors elle avance au jugé tellement la visibilité est inexistante, les lumières les plus proches forment un vague halo trouble, elle ne distingue même pas la colline ni les rampes d’éclairages qui bordent le centre de données. Accélérant le pas petit à petit jusqu’à trottiner, course maladroite vers l’obscurité. Elle retrouve le chemin en pente, devine les fantômes des buissons d’ornement et ceux (élancés, blafards) des lampadaires, avec l’impression plus que jamais de se transporter d’une poche de lumière à l’autre ou plutôt qu’elle quitte par intermittences le monde existant, réel, visible, pour un espace de ténèbres et de déluge où l’eau ruisselle littéralement jusque sur les bords de ses bottines (en simili-cuir plus ou moins étanche, mais elle sent déjà l’humidité s’infiltrer par les coutures).

Arrivée à l’abri du toit déformé et déformant du centre, elle ralentit un peu, à peine car c’est le froid qui la prend maintenant, elle est trempée, sa parka dégoutte en gouttelettes qui se mêlent au fin tapis liquide qui parcourt le béton lisse même ici, à l’abri. Elle retrouve l’entrée et sa caméra ronde, badge vers la providence d’un endroit chauffé, et surtout, au sec.

Le garde, le même qu’hier, ne lève pas les yeux de sa tablette à son entrée précipitée. Il attend simplement, comme la veille, n’établit un contact visuel que quand elle approche pour lui tendre son identification – pas de téléphone cette fois, elle ne l’a même pas fait suivre. L’air toujours épuisé, il lui rend le badge une fois scanné. Commente :

— Sale temps hein ?

— Pluvieux.

— Prenez pas le jus, là-bas dedans.

— Je vais essayer.

Sur cet échange bizarre, là, au milieu d’un nulle part improbablement high-tech, elle passe le portique et le regard électronique qui sonde ses traits, enregistre cette nouvelle version d’elle grelottante, cheveux aplatis et trempés.

Dans le bruit humide de ses chaussures sur le carrelage, elle retrouve les deux bureaux-aquarium toujours aussi déserts (elle remarque que les ordinateurs sont en veille, le logo PanOpt Inc promène son monde-cible en 3D sur l’économiseur d’écran bizarrement rétro). Et puis la salle de pause, sans aucune trace d’Herbert en vue. Coup d’œil à l’horloge murale basique qu’elle n’avait même pas remarquée hier tant le modèle est passe-partout. C’est bon, dans les temps. Elle se laisse tomber sur le canapé, son sac à dos à côté. Sort sa paire de running, un sweat épais et des chaussettes bien sèches. Elle laisse ses bottines trempées près du chauffage avec sa parka et le sac à dos, et rejoint la double porte du sanctuaire monolithique vrombissant. Se préparant mentalement à l’accueil d’Herbert. D’une façon ironique elle a plus ou moins le même accoutrement à présent, en oubliant les mèches mouillées qui sortent de sa capuche et la quarantaine de centimètres en moins. Le bruit blanc la nimbe et elle jette immédiatement un coup d’œil vers l’antre vitrée de son collègue. Le fauteuil est vide, une veste posée sur le dossier. Sur le grand espace de travail envahi d’écrans, de disques durs et de circuits entassés, un mug fume encore. Elle soupire, sent un peu de tension remonter à l’idée de le voir surgir à l’improviste au détour de n’importe quel alignement de serveurs.

Elle retrouve sa console de travail et son tabouret, c’est par là qu’il faut commencer, vérifier si les algorithmes ont continué correctement leur boulot sur cette partie des systèmes. Leur brassage des profils, de toutes ces vies décortiquées, quantifiées, recoupées, analysées octet après octet pour les regrouper par ensembles, cibles, priorités, contacts, liens forts et liens faibles. Elle déverrouille sa session (phrase de passe et badge, encore une fois) lance une série de protocoles de vérification et les fenêtres de terminaux égrènent leurs commentaires, tout a l’air dans le vert, quelques messages d’erreurs mineures, des détails à configurer tout au plus, quelques heurts entre les anciens paramètres et cette nouvelle couche logicielle qu’elle est venue ajoutée à l’ensemble. Le temps de vérifier les derniers rapports, elle pourra passer au prochain groupe, poursuivre le déploiement et si tout se passe aussi bien, qui sait, peut-être rester ici moins longtemps que prévu à empiéter sur les platebandes de Monsieur Herb…

En surbrillance comme pour marquer une nouvelle notification, elle remarque une fenêtre en fond. Oubliée de la veille, celle de son test de l’outil de surveillance des analyste. Toujours ouverte sur…

Le visage de l’allemand apparaît, son sourire timide figé à tout jamais dans cette forme numérique d’éternité. Alvina tressaille malgré elle. Il lui semblait avoir refermé tout ça hier, pourtant… Le souvenir flotte un instant alors qu’elle fouille les recoins de sa mémoire, mais l’oubli est possible, probable même vu son état d’épuisement et…

Elle vient de comprendre ce qui a lancé l’alerte de l’interface de surveillance en temps réel. Une conversation en cours. Une nouvelle demande en ami lancée. Sa gorge se noue, elle sent des larmes venir et se traite d’idiote. La blague de mauvais goût du hacker ou de qui que ce soit qui aurait pu détourner le compte continue mais ce n’est pas Brandon dont il s’agit, c’est ce pauvre jeune type, ça ne te regarde pas, ça ne…

Mais elle clique malgré tout sur la conversation qui apparaît dans un pop-up singeant l’interface (ou plutôt la détournant telle qu’elle) de la messagerie privée du réseau social.

Reiner Cederbaum : c’est qui à la fin ???

Franz Wellimann est en train d’écrire…

Franz. Le mort. Le connard qui s’amuse avec son compte.

Alvina guette la réponse, fixe l’écran sans savoir elle-même ce qu’elle espère, ce qu’elle attend.

— … charognarde…

— Quoi ?

Elle se retourne sur le tabouret pivotant, tellement vite qu’elle heurte du coude le tiroir du clavier (la douleur est aiguë, elle a frappé un nerf). À temps pour voir Herbert passer l’angle de la rangée voisine et se tourner vers elle. Il allait dire quelque chose mais elle l’interrompt net, lui lance :

— Vous avez dit quoi !?

Sa propre intonation la surprend, et lui aussi a l’air sidéré l’espace d’un bref instant, il bredouille :

— Je n’ai…

Puis c’est la colère qui revient, cette haine venimeuse qu’il semble lui vouer, ses yeux s’étrécissent et il s’avance, lentement, très raide, des câbles débranchés du faux-plafond frôlant son crâne rasé.

— Vous êtes là pour ça, n’est-ce pas ? C’est ça votre mise à jour, ces nouveaux algos… vous…

Alvina se lève, sent le monde tourner et ce n’est pas que la peur que lui inspire ce cinglé, qu’elle sent là comme un nœud sourd et froid… Herbert continue mais elle ne l’écoute même plus, il y a autre chose encore, quelque chose ici qui…

— … m’en doutais, vous êtes avec eux !

Elle recule encore et heurte du dos l’armoire de serveurs bourdonnante. Herbert approche toujours, il grogne à présent et son regard étincelle :

— Depuis le début je le sens, je sais ce qu’ils ont prévu ici, ce qu…

Un flash. La lumière s’éteint. Une fraction de seconde ils se retrouvent dans le noir.

Elle tressaille, un cri mourant au fond de sa gorge. Herbert gémit, une plainte animale, aiguë.

Immédiatement l’éclairage de secours prend le relais, les rangées de lampes diffusent un halo blanc terne. Maintenus par les batteries secondaires, les serveurs ne se sont pas interrompus un seul instant maintenant que les générateurs s’enclenchent.

Alvina entend les pas précipités d’Herbert s’éloigner comme s’il courait, sa voix affolée résonne entre les machines impassibles :

— Pas maintenant, bordel ! Pas maintenant !

La sonnerie de la ligne interne à la base arrache un nouveau sursaut à Alvina. Le son résonne en double dans la grande salle, un premier hululement électronique loin (probablement dans le bureau d’Herbert) et l’autre bien plus près. Quelque part sur sa droite. Elle sonde la pénombre, ses yeux s’habituent peu à peu, distinguent mieux les formes. Le combiné est là fixé au mur, au niveau de la perpendiculaire à l’allée centrale. Sa main tremble quand elle décroche, et la voix d’Hamir la rassérène un peu (seulement un peu).

— Herbert ? Le courant vient de sauter sur tout le complexe. Il va falloir vérifier de votre côté si rien n’a été endommagé au niveau des anti-surtensions.

Elle soupire doucement, souffle pour calmer la tension.

— OK, on s’en occupe.

— Alvina ? Est-ce que ça va ?

— Oui…

— Tu as l’air bizarre… Il y a un problème ?

Elle hésite, est-ce qu’elle doit dire qui est le problème, mais dire quoi, qu’Herbert est fou, qu’il lui fait peur…

Hamir marmonne quelque chose.

— Je dois te laisser, j’ai un double appel de nos gars à la centrale des générateurs. S’il y a quoi que ce soit, tu me rappelles, tu me dis, d’accord ?

Il raccroche avant qu’elle ne réponde et elle reste là le combiné entre les mains. Le silence bourdonnant est retombé. Plus aucun signe d’Herbert, où qu’il ait disparu.

Les systèmes de protection contre la foudre. Elle se repasse en mémoire le plan qu’elle a essayé d’apprendre, par principe, mais le souvenir est flou.

Dans un réflexe qu’elle regrette tout de suite, elle lance au hasard :

— Herbert ?

Aucune réponse ne vient.

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