Wolf Squad

Image originale par Duyu007 sur Pixabay

Futur proche. Une escouade de flics augmentés spécialisée dans la détection des substances illicites.
Quinze ans plus tôt, ils auraient été maîtres chiens.
Un peu de chirurgie et des implants plus tard, ils deviennent le Wolf Squad.

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Wolf Squad

 

Wolf Squad

On dirait que ça se calme. (Jefferson soupire, son air épuisé habituel.) Ça va bientôt être à nous.

Effectivement, plus de cris, plus de fracas de portes qu’on enfonce. Plus de coups de feu. Ne persiste maintenant qu’un bruit de fond confus, des voix qui se plaignent, qui aboient des ordres ou s’interpellent. Et les radios, partout, celle de notre véhicule, des agents en faction tout autour. Je peux en voir deux en position tactique derrière leur bouclier du SWAT, dehors, par la portière entrouverte.

Personne ne juge bon de répondre. Jefferson recommence à tapoter des doigts sur le métal de la paroi. Des gouttes de sueur perlent sur son avant-bras. Je sens l’odeur humide et aigre. Les autres aussi ont chaud, et moi de même. Le relent des fauteuils en plastique est fort, la chaleur doit leur faire libérer des particules par tonnes. Dehors, des plantes, des dizaines de plantes, les pneus, les moteurs des vans et des SUV avec leur huile et leur carburant végétal. La température exacerbe tout, il faut que je contrôle mon souffle, respirer lentement, se concentrer… Oublie les odeurs, il n’y a pas d’odeur qui compte pour le moment. Pas encore.

Denney soupire à son tour, se recule sur le siège, maussade. Elle essuie son front bronzé d’un revers de main, le parfum piquant de son déo de sport se rappelle à mon esprit, sans sommations. Je grimace.

Le premier été après l’installation des implants, c’est vraiment pas facile. Surtout que ça fait à peine deux mois, pour toi, c’est ça ? Tu croyais t’être un peu habitué, mais c’est comme si tu repartais totalement de zéro.

Jefferson me regarde par-dessus ses lunettes de soleil, l’air assez compatissant. Je hoche la tête, je n’ai pas envie de répondre, de sentir le chewing-gum que je viens de mâcher dans mon propre souffle. Envie de me préserver au maximum pour la suite, pour au moins supporter…

Il reprend :

Aujourd’hui, en plus, tu n’as pas fini, mon pauvre. Un plein immeuble de junkies par 40 degrés, c’est le dernier endroit où tu voudras être. J’y ai eu droit, moi aussi, mais j’avais déjà un peu plus de maîtrise. L’opération remontait à six mois, je savais à peu près me retenir de vomir en croisant plus de deux clodos rassemblés. Et même, les premiers avantages commençaient à se manifester, je veux dire, hors du boulot, dans la vie civile… Reconnaître quelques phéromones autres que le stress et la peur, notamment… Les filles en chaleur…

Ces derniers mots s’accompagnent d’un regard en coin vers Denney, qui lui file un coup de botte à hauteur du tibia :

Donne son cache-nez au jeunot, au lieu de dire des conneries.

Jefferson opine, narquois. Il fouille un sac à dos posé de côté, sort un masque filtrant sans oculaires, simple, à cartouche unique.

C’est pourtant véridique, les phéromones humaines existent vraiment, et nous sommes les seuls capables de les percevoir !

J’attrape la protection qu’il me tend, passe les sangles autour de mon cou.

C’est quoi ce truc du masque ? Comment suis-je sensé détecter quoi que ce soit avec ça ?

Jefferson reprend instantanément son sérieux. Un petit sourire triste :

Une sécurité, tu le mets si ça devient insupportable Pour t’éviter de rendre ton petit déj’ au milieu de la scène d’investigation.

J’ai envie de protester… L’impression qu’on me prend de haut, qu’ils me sous-estiment de facto parce que je suis un bleu… Mais ils ont l’air sérieux, et même grave. Alors je ne dis rien. J’acquiesce juste, en silence, car je sais qu’ils n’ont pas tort, loin de là.

J’aurais aimé qu’on m’en passe un lors de ma première intervention dans un squat de cette taille, moi aussi. (Jefferson, sur un rictus écoeuré.) J’ai vraiment gerbé en pleine scène de crime.

Denney ricane, plus amère que railleuse :

Bienvenue chez les Loups…

Ouais, les Loups… Je regarde le badge sur l’épaule de son polo, la silhouette stylisée, animale et humaine. Lycanthrope. On serait plutôt les cynanthropes, pourtant, non ? Les Chiens… Mais ça fait peut-être moins bien quand on joue les sniffeurs d’explosifs avec les unités de contre-terrorisme. Moins prédateur… ? Oui, moins prédateur. Peut-être aussi parce que quelques temps après la chirurgie, on aime vraiment pas les autres. Solitaires contraints. Isolés par l’odeur… L’odeur qu’on dégage tous, que dégage tout, partout, tout le temps…

Je suis en plein dedans. Les louveteaux sont plus loups que les autres. Mais la sociabilité va revenir — elle va revenir, n’est-ce pas ? Il faut le temps que le cerveau s’accommode de ce nouveau sens multiplié puissance dix, cent, mille, ou je sais pas combien. De faire le tri des odeurs habituelles qui deviennent horribles et puantes, des nouvelles qu’on n’imaginait même pas avant, qu’on les remette chacune à sa place pour ne pas devenir fou ou finir par porter un masque en permanence ou se mutiler, enfoncer un truc brûlant dans les sinus tout fraîchement recousus pour ne plus rien sentir du tout.

Surtout quand c’est l’été, qu’on attend devant un taudis, qu’on transpire, que tout a l’air de se mettre à fondre, qu’on est là depuis des plombes, et que j’en ai marre. Et la nausée qui monte déjà…

Concentre-toi, oublie, oublie les déos, la sueur, les plastiques, les tissus, les cuirs, les plantes…

Denney me regarde. Je dois avoir l’air malade, mon front est trempé, encore plus qu’il devrait l’être. Elle va dire quelque chose mais notre canal radio l’interrompt, la voix du chef d’opération, laconique et calme :

Aux unités H9, la zone est sécurisée. Déployez-vous, commencez la recherche.

Ouais… Lâchez les chiens ! (Une autre voix, le squad leader du SWAT, pince-sans-rire.)

Jefferson répond dans son micro de gorge :

Bien reçu. (Il sourit.) Et… les chiens ont entendu, sergent.

Denney se déplie la première hors du coffre du van. Je passe en dernier. On sort, enfin… Le soleil cogne, déjà haut et intense dans le ciel bleu vide. La luminosité agresse mes yeux. Il y a un peu de vent, qui disperse les odeurs et en apporte encore d’autres, un mal pour un bien. Derrière nous, un peu partout, des portières claquent, les autres Loups se rassemblent. J’en connais très peu. Den et Jeff en saluent la plupart, petits signes de tête. Puis, on s’avance, colonne d’officiers en polo noir des maîtres-chiens, sans les chiens. Les agents du SWAT en faction à l’entrée s’écartent du passage, déjà plus détendus maintenant que l’action est finie de leur côté. Quelqu’un lâche un petit aboiement, narquois, discret. Impossible de dire qui, sous les cagoules et les casques.

Je passe la porte à mon tour. Pénombre. Fraîcheur.

Et les odeurs.

J’étouffe.

Puanteur de la peur, sueur, hormones, stress, les corps mal lavés en plein été… Le renfermé du plâtre qui pourrit autour des fenêtres sans vitre et du plafond… Moisissures (en flashes, des matelas défoncés, des couvertures en vrac, des vêtements éparpillés ou entassés en monticules sales)… La merde dans un seau renversé, la merde répandue par terre dans un placard au milieu des journaux déchirés et du papier toilette… La peau, les cheveux, les poils, la chair, les maladies qui tourbillonnent, flottent, dérivent au milieu des courants d’air, qui se mêlent aux polymères des uniformes et des armures, au métal chauffé des armes, à la poudre au…

(Loin, très loin, j’entends nos pas dans les couloirs en ruine, les craquements du carrelage fendu, des linos desséchés. Loin. Très loin.)

Sang… Il y a du sang… Mais frais, celui-ci, pas comme les quelques croûtes brunes étalées à côté d’un couteau crasseux derrière le rideau de douche, pas comme les pointes de seringues, pas comme les tampons laissés au bord d’un évier fendu, pas comme…

(Des étages, des escaliers. Je ne sais pas comment je monte. Je suis Denney dans un encadrement sans porte, ses épaules musclées, le déo et sa sueur de flic qui se perdent dans tout le reste.)

Seringues, les seringues, le fond maronnasse qui reste dans le tube. Effluves opiacées, je sens ses volutes m’envahir, reconnaissables entre mille, oui… Héroïne… Derrière les étagères, les pans de planches mal jointives, les piles d’objets en vrac, de jouets, d’appareils cassés (vieilles tablettes, portables, les batteries gonflées percées qui dégagent leur acide)…

Vertige… Besoin de m’appuyer au mur, de m’adosser, mais je ne veux pas, je ne veux pas parce qu’il pue… Sortir… De l’air…

Le monde tourne. Je flotte.

Je bascule, une main attrape mon épaule, brusque, me maintient droit. On attrape quelque chose à mon cou, le plaque sur ma bouche, mon nez, on me l’écrase… Le masque. Le plastique et le charbon des filtres recouvre tout. Froideur clinique, bienfaisante. Je respire goûlument l’absence d’autres odeurs, me gorge de ces effluves de polymères thermoformés.

Je rouvre les yeux, je n’avais même pas conscience de les avoir fermés. Il y a un visage derrière la main qui tient le masque. Jefferson, l’air un peu amusé, ou las, ou les deux. Il a gardé ses lunettes noires, c’est sûr qu’on a même pas besoin d’y voir.

Eh bien, le jeune, tu as plutôt bien tenu le coup !

C’est pas exactement ce que je dirais…

Ma voix est assourdie, faible. Il sourit.

T’es arrivé jusqu’ici déjà, c’est pas mal avec tout ce bordel. Honnêtement, vu comme tu résistais, je pensais que tu allais tenir jusqu’au bout.

Il me lâche, je me sens mieux, mes jambes ne fléchissent pas. Je passe les sangles pour qu’il arrête de m’écraser le nez sous le masque. Derrière lui, Denney regarde deux flics démonter la paroi de planches au pied de biche. Je vois qu’elle a mis son masque, aussi, ça me réconforte un peu.

Jeff continue :

Mais t’en veux pas, vu la quantité qu’ils ont stockée là-dedans, c’est normal que tu aies commencé à sentir les effets. Les vrais chiens, c’était pareil, souviens-toi, il ne fallait pas les laisser renifler trop longtemps à certaines concentrations.

Les dernières lattes tombent dans une explosion d’échardes et de poussière. Les lampes balaient la cache. Des sacs. Des dizaines de petites poches plastique, remplies de poudre terne.

La chaleur est encore montée d’un cran, dehors. Je m’adosse à notre voiture, et retire mon masque, laisse les effluves m’envahir à nouveau. L’angoisse des suspects que le SWAT sort et aligne un par un à genoux par terre. Les cigarettes des agents en faction. Par endroits, l’asphalte commence à fondre.

Une bourrasque de vent les emporte avec une bouffée d’air tiède, chargée du parfum des pins et de l’odeur de la ville.

Chapitre 6 – Final – Cette non-vie qui mime la vie

Apathie. C’est rare que la tension me lessive autant. Alors, qu’est-ce qu’il y a ? Cette saleté qui pompe l’énergie de mes processeurs, c’est juste ça ? Impossible, je ne suis pas cardiaque, je n’ai rien, pas de problèmes. C’est peut-être un révélateur.

Je me tords sur mon tabouret. Ça va mal, je crois que j’ai des vertiges… Et mon cœur, il bat bizarrement, non ? Qu’est-ce que ce truc me fait !?

Un regard à Phelps qui a remis son casque. Je ne lui en veux pas. Elle fait son boulot. Elle sert à quelque chose, elle, au moins. Ronand aussi. Il s’agite dans l’open space dehors, je le vois à travers les stores de l’aquarium.

Je reviens à la tablette sur mes genoux. Des lignes de code défilent. Les commentaires du personnel IT à l’international s’affichent à côté en temps réel. Annotations, réflexions. Phelps intervient souvent, elle recadre, précise, les autres ont l’air de l’écouter. Je ne comprends rien de ce qu’ils racontent, mais ça me donne l’impression de faire quelque chose aussi. On dirait qu’ils approchent d’un consensus, qui a l’air particulièrement choquant. Ça ne me fait plus rien, passé le stade de la panique, il y a autre chose. Du vide. Apathie, oui.

Mais il y a ce truc dans mes yeux…

Bouffée d’angoisse.

Je soupire. Allez. Tant pis, décide-toi.

— Excusez-moi, encore, Andrea ?

Elle s’agite un peu, surprise d’entendre son prénom, peut-être. De ma part, du moins.

— Oui ?

Les mots semblent extérieurs, je me les entends dire.

— Je crois que je suis infecté, aussi.

— Ah.

Elle pianote dans le vide, manipule des formes invisibles. Reprend :

— Oui. Moi aussi. On l’est presque tous, en fait.

— Alors on va… On va tous faire des malaises, et tout ça ?

— Non. Il y a bien un pic de consommation d’énergie, c’est enregistré sur tous les implants qu’on suit. C’est sans doute la mutation, qui fait ça. Il se recalcule, il lui faut plus de puissance. Après, il va reprendre son taf, comme avant.

Comme avant. À miner de la crypto-monnaie sans qu’on s’en rende compte, niché dans nos implants.

Un silence passe. Je reprends :

— Vous avez l’air d’avoir une piste, maintenant ? Il y a des serveurs contaminés, payés avec l’argent généré par le minage, c’est ça ? Et alors, c’est qui, les Chinois ? Les Russes ? Les nôtres ?

— Qui a développé ce programme ? Un gouvernement, ça, c’est sûr. Qui s’est foiré en beauté en tout cas, peu importe leur intention au départ. La NSA ne devrait plus tarder à nous rendre visite. On en saura peut-être plus. Peut-être.

Un vertige qui monte, quelque chose de froid qui remonte dans le ventre.

— Mais alors, à qui ça profite, au final ?

Elle ne plaisante pas, mais le ton de sa réponse est étrange, bizarrement léger :

— En pratique ? À personne…

Relevant sa visière, sourire étrange, son ton devient rêveur :

— On a examiné tous les flux. Tout le code. Il n’y a rien d’autre. Le vecteur d’attaque parfait, mais sans aucune composante offensive. Il est incomplet, inachevé. Pas de backdoor. Pas de système d’espionnage. Pas de contrôle à distance. Juste le minage. Le transit des fonds pour acheter d’autres failles, louer d’autres serveurs, plus de puissance de calcul… Et c’est tout. Un cycle qui ne rapporte rien. Qui se contente de s’étendre.

Ses yeux pivotent dans leur nid de câbles, me fixent.

— Et il mute pour toujours mieux le faire. Le virus au sens le plus pur. S’autorépliquer jusqu’à ce qu’on l’arrête. Si on l’arrête.

— Et sinon, il…

— Continuerait, oui. Virtuellement sans fin.

Elle semble fascinée. Non, vraiment, elle l’est.

Il n’y a plus d’angoisse, plus de poids. La fatigue, juste. Je pose la tablette, ferme les yeux, appuyé sur les racks de serveur que je sens vibrer. Pulser doucement, comme animés d’une vie, et au final, il y a peut-être cette vie aussi, ou plutôt cette non-vie qui mime la vie, se reproduit, s’adapte, évolue, se répand, et grouille dans mes yeux, dans ceux de Phelps, dans ses implants de hacker, dans les lunettes de Ronand, dans le corps des geeks, des vieillards riches, des militaires, des athlètes, des flics, des politiques, des citoyens aisés, des malades, de nos grille-pains, de nos frigos, et des centres de données qui tournent et pulsent, remodèlent du code que plus personne ne saisit sur un clavier, calculent sans fin des transactions de crypto-monnaie qu’aucun humain n’a jamais passées.

Chapitre 5 – Crypto-Monnaie

— Ce sont juste de foutus intermédiaires, ils n’ont fait que vendre la faille, ils ne savent rien, ils ne connaissent pas leurs propres clients… D’accord, ça c’est bon, ils l’ont dit, ça fait une heure qu’ils le répètent, on a compris ! Et à part ça, ils vont nous servir à quoi ?

Je tourne en rond dans le bureau aquarium de Phelps. Slaloms dans le peu d’espace disponible, quelques pas en avant, demi-tour devant une console bardée de câbles, on repart en arrière. Phelps est dans son monde, toujours sous le casque, elle m’ignore. Et Ronand ? Tu reviens quand, toi ? Ça fait vingt minutes, voire plus. Je m’arrête, fixe les écrans muraux, les deux types aux allures de mafieux de bas étage qui se font tout petits sur un canapé cossu, entourés de nos gros bras en costard et cagoule. Ils sont livides. Ça me laisse froid. Ou plutôt non, je bouillonne, au contraire. Il fait chaud, tellement chaud. Je dénoue ma cravate, défais deux boutons. Des dizaines de notifications s’accumulent dans les angles de ma vue augmentée. Emails. Réseaux sociaux. Tchat interne. On me harcèle. On veut savoir. On veut des consignes claires. Je craque. Phelps agite les doigts dans le vide, elle a des gants couverts de fils maintenant, d’autres trucs qui se branchent dans sa nuque. J’ai envie de lui arracher son casque.

— Répondez-moi, bordel ! Je suis peut-être trop paumé sur le plan technique pour vous comprendre, mais faites semblant de m’expliquer, au moins !

Enfin, elle réagit. Soupire, se redresse.

— Désolée, je ne vous entends pas très bien. Je suis avec tous nos programmeurs et spécialistes infosec, à l’international, là. C’est un peu chaotique, en vocal…

— Eh bien, pause, maintenant ! Et vous m’expliquez où on en est, d’accord ?

On dirait qu’elle soupire encore. Ne pas voir son expression m’énerve encore plus. Elle reprend :

— Paul a toutes les infos, il peut vous…

— Ronand est parti, ça fait une demi-heure au moins, et je ne sais pas ce qu’il fout, seulement !

Je fais un geste à hauteur de mes yeux.

— Vous ne pouvez pas enlever ce machin, quand on vous parle… ?

— OK, si vous voulez.

Elle doit en dire, du bien, du directeur du service client, par le tchat subvocal. Ce vieux con qui s’énerve et qui l’empêche de faire son truc de technobidule… Enfoirés prétentieux, tous, Ronand, toi, les autres !

Un vertige. Des saccades, ma vision est décalée, des latences.

Merde. Calme-toi. Calme-toi. Respire.

Je m’appuie à une armoire serveur. Chaud, trop chaud, fatigué… Du calme. Du calme.

Et là je vois le logo, en surimpression rouge sur les autres notifications. Activité processeur anormale, consommation énergétique trop élevée.

Activités processeurs anormale.

Merde.

Je ferme toutes les applications en cours. Derrière le défilé des fenêtres qui s’ouvrent et disparaissent, par transparence, Phelps détache des loquets de son casque.

Le logo d’alerte disparaît. Mais le malaise persiste. Plus psychologique qu’autre chose. Bordel, ce truc est en train de miner de la crypto-monnaie dans mes yeux ! Dans mes yeux. Dans. Mes. Yeux. Un malware, un virus. Merde. Une dimension toute autre soudain.

Je. Suis. Infecté.

Très probablement.

Peut-être pas, je m’affole trop vite. Peut-être un bug sans aucun rapport ? La fatigue, le stress ? Peut-être, peut-être, rien n’est encore dit. Respire.

Phelps ouvre la face avant du casque, comme une sorte de visière. Ses Ophtalmeus 6 Pro sont en position sortie, exorbités de trois ou quatre centimètres pour laisser passer les nappes de câbles qui rejoignent les prises de nerfs optiques. Les iris bleu électrique s’élargissent à la lumière soudaine. Elle doit avoir envie de ciller.

— Satisfait ?

Je me redresse, m’écarte de la console. Est-ce que j’en parle… Est-ce que je lui dis ? Non. Pas maintenant. Il faut en venir aux faits, qu’elle daigne enfin me tenir au courant. Ma rage a disparu, l’autorité a fondu avec. Qu’est-ce que je peux lui répondre ? Rien. Recadrer le sujet, repartir dans le vif. Allez.

— Où en sommes-nous, Phelps ? Ce que vous coordonniez avec le personnel IT… Expliquez-moi.

J’hésite. Ses yeux de crabe ne me quittent pas, parfaitement immobiles.

— Il faut me faire passer les infos. Je suis au centre de cette histoire, Andrea. Je suis désolé de m’être emporté, mais comprenez que j’ai énormément de comptes à rendre. Surtout que si l’interrogatoire des pirates ne donne rien, alors… C’est…

Je soupire, geste d’impuissance. Elle hoche la tête avec un très bref sourire, plus une moue qui se voudrait compatissante.

— Pas de problème, boss. Vous voulez un bilan actuel, donc, h+1 après que la sécurité a mis la main sur nos black hats. C’est ça ?

Il n’y a pas besoin de confirmation. Effleurant délicatement l’impressionnant réseau de fils qui sort de ses orbites, elle enchaîne directement :

— Ce n’est pas des pirates eux-mêmes qu’on pensait tirer des infos. Depuis l’arrivée des agents de sécurité sur place, on décortique leurs transactions. On a l’accès à leurs mots de passe, leurs clés de crypto-monnaie, tout. Ils font beaucoup de transactions pour des vulnérabilités de sites, d’intranets. C’est leur job. On doit trouver la bonne parmi toutes leurs ventes.

— Mais ils doivent être plusieurs… clients, si on peut dire, à avoir acheté la faille de nos systèmes ?

Elle secoue la tête, ses câbles brinquebalent en rythme, sourit vaguement :

— Non. C’est une faille critique, mais qui ne laisse pas beaucoup d’opportunités discrètes une fois exploitée. Vous pensez ce que vous voulez de nous à l’IT, mais on fait un sacré boulot pour protéger les clients. Nous protéger tous. On surveille de très près les processus, des alertes sont prévues en cas de comportement suspect.

— Vous surveillez toutes les prothèses tout le temps ?

— Elles s’autosurveillent, et nous transmettent l’info s’il y a un problème. Différence de taille. On ne surveille pas les clients, non. Ça serait un scandale au niveau de la protection des données. Vous n’imaginez même pas.

— Oh, si, j’imagine… Comme pour les objets connectés, encore.

Elle opine, et se détourne un instant, observe les écrans. Continue :

— Bon. Et donc, cette faille est importante, mais peu facilement exploitable pour en faire quoi que ce soit. Ça demande quelqu’un de très bon. Vraiment très bon. C’est là qu’on s’interroge, avec les collègues de l’IT…

Son assurance nonchalante disparaît, elle a l’air fatiguée, plus vieille aussi. Elle humecte ses lèvres, qui ont l’air gercées.

— Ce malware n’a aucun sens. On ne fait pas autant d’efforts pour miner de la crypto-monnaie. L’investissement est absurde. C’est la règle avec les malwares : trouver où est l’argent.

— Et dans notre cas…

— L’argent n’y est pas, pas assez. Trop cher pour un retour sur investissement qui se vaille. Je décortique ce programme depuis hier soir, minuit. C’est un foutu bijou. Le travail d’une équipe entière de professionnels.

Ce froid, dans le ventre… Je déglutis, tousse un peu.

— Vous n’exagérez vraiment pas… ?

Sa réponse est glaciale.

— Je minimise.

Deux coups rapides à la porte. Ronand entre un peu essoufflé, nous regarde tous les deux, brandit sa tablette.

— Andrea ? J’ai demandé qu’on t’envoie ça, mais tu es hors-ligne apparemment. Tu es en pause ?

Le ton est un peu sec. Elle hausse les épaules, me désigne vaguement.

— Je suis en train d’expliquer nos avancées actuelles à monsieur William. (Elle rajoute, avec un sourire en coin.) Et il me voulait toute à lui. Donc oui, j’ai coupé. Alors, c’est quoi ?

Il lui tend la tablette sans rien dire. Je suis son mouvement, puis repasse sur lui. Il est épuisé, le front brillant de sueur.

— Ne me dites pas que vous avez identifié un gouvernement derrière l’attaque, Ronand.

Il cille sans comprendre, puis semble réaliser.

— Ah ! Andrea vous a briefé. Mais non, aussi complexe que l’attaque puisse sembler, il est encore un peu tôt pour…

Phelps marmonne quelque chose, posant la tablette sur ses genoux, sans douceur.

Je pivote vers elle. Ronand récupère sa tablette. Elle commence, le fixant, un peu acerbe :

— À ce stade, Paul, si ce n’est pas un putain de gouvernement, je ne sais pas ce que c’est.

Il est penaud, désespéré, se détourne sans répondre. Je regarde Phelps.

— Expliquez-vous. Qu’est-ce que vous voulez dire… ?

— C’est un programme apprenant, il s’auto-améliore. C’est pour ça qu’il est resté invisible aussi longtemps. Sans les faiblesses cardiaques de vieux implantés, on l’aurait peut-être toujours pas grillé.

— Vous voulez dire que…

Elle hoche la tête, infiniment lasse.

— Il mute. Comme un virus biologique. Il « sait » qu’il est repéré, et il essaye de changer de forme pour continuer son job en cachette, comme il faisait jusque-là. Un foutu programme apprenant. Le genre qui ne se paye plus en milliers de dollars, mais en dizaines, en centaines…

— Pour miner de la crypto-monnaie.

Ronand a lâché ça comme si ça venait couronner le tout, conclure.

Continuer vers le chapitre 6 – final

Chapitre 4 – Faille

Un nouveau tour de bureau, les mains dans le dos, pas rapides et nerveux. Mes brûlures d’estomac recommencent. Je prends un troisième sachet de plâtre mentholé, sans vraiment réussir à les calmer. Respire…

Mes écrans sont allumés, les documents à préparer pour le bilan me rappellent que je n’arrive pas à m’y remettre. Allez, mets à profit le temps que les ingés passent à décortiquer le malware, en bas.

Mais non. Juste impossible. Impossible.

Je regarde dehors, les tours sombres en contre-jour dans le crépuscule. Les fenêtres allumées par dizaines. Et les notifications d’emails qui s’accumulent dans le coin de ma vue augmentée. Mais toujours pas d’alerte. Je vérifie quand même par acquit de conscience. Oui, l’alerte est bien placée sur tout message en provenance de Ronand, de Phelps, de n’importe qui du département A&M ou IT. Mais toujours rien.

Je finis par m’affaler sur le fauteuil, pivote pour voir le soleil disparaître pour de bon.

Il faut se calmer. Respirer. Récapituler. Mais il n’y a rien à récapituler. Toujours pas d’alerte. C’est long. Long. Long.

Et puis la ligne fixe qui sonne, hululement électronique sur mon bureau. Sursaut, le fauteuil pivote tout seul. Deuxième hululement. Ma main attrape le combiné sans fil.

— William.

— Ronand. On a peut-être une… (Quelqu’un lui parle à côté – Phelps ? –, sa voix s’éloigne un peu pour répondre.) Ah ! Confirmé… ? D’accord. Notre équipe a une piste confirmée, monsieur William. Concernant la faille.

— Vous avez moyen de la patcher, ça y est ?

Espoir, le coucher de soleil semble avoir regagné en lumière.

— Pas encore, mais le reverse engineering est en bonne voie. Non, nous avons… Andrea a retrouvé les pirates qui ont découvert la faille et l’ont revendue au marché noir, ce qui a permis à d’autres d’implanter le malware par la suite.

Les nuages s’amoncellent à nouveau. Respire. Il y a toujours du progrès. Oui. Souffle, doucement, sans que ça s’entende au téléphone.

— Très bien. C’est déjà une avancée. Je vais m’occuper de contacter les forces de l’ordre, au moins ces types ne nous poseront plus de problèmes à l’avenir.

Il commence quelque chose, puis s’arrête. Hésite.

— En fait, monsieur William… Il y aurait une autre possibilité, qui nous serait sans doute plus utile. Dans l’immédiat, j’entends. Pour notre situation actuelle.

La contrariété passée, un déclic. D’accord. C’est là que vous vouliez en venir, tous les deux.

— Vous pensez qu’ils pourraient aider nos équipes à travailler sur notre vulnérabilité.

— Exactement, monsieur ! Il serait probablement possible de remonter jusqu’aux auteurs du malware lui-même. Rien n’indique que l’acheteur ait revendu la faille à son tour, il y a de fortes chances qu’ils aient été les clients finaux.

Une sensation douce et puissante… De ne plus juste attendre, de pouvoir agir, faire quelque chose.

— Transmettez la localisation au chef de la sécurité. Je serai dans son bureau d’ici dix minutes. Nous allons envoyer une équipe sur place. Entre nous aider ou être balancés aux fédéraux, je pense que le choix sera vite vu pour eux. C’est ce que vous espériez qu’on fasse, non ?

Il ne dit rien. Je pars d’un petit rire plus nerveux qu’autre chose.

— Ne vous inquiétez pas, j’en prends toute la responsabilité. Continuez de me tenir au courant.

Je raccroche. La sensation de puissance pulse, absurdement, alors qu’on ne contrôle encore rien. Oh, absolument rien.

Continuer vers le chapitre 5

Chapitre 3 – Le botnet, c’est nous

— J’ai dit une bêtise ?

Je le suis maintenant dans le couloir, un peu agacé. Nos voix et nos pas sont étouffés par la moquette de lichen autonettoyant. Il me lance un regard par-dessus son épaule, ses lunettes sont toujours couvertes de lignes et de tableaux.

— L’hypothèse de la faille n’a pas encore été communiquée en interne. Pas plus que le problème en lui-même, d’ailleurs.

Coup de sang. Je l’attrape par l’épaule et l’arrête net. Il se retourne, étonné, je lance :

— Et comment j’étais censé le savoir ? Personne ne semble avoir jugé bon de me transmettre les informations ! Pourtant, en tant que directeur du service client, ça pourrait servir, peut-être, non ?

— C’est précisément ce que je suis en train de faire, monsieur. (Et le « monsieur » sonne tellement froid, à ce moment.) Le département informatique nous attend d’ailleurs pour un debrief des dernières avancées.

On se remet en route. Il est renfrogné, ses yeux rivés droit devant à présent. Je soupire.

— Excusez-moi, Ronand… Nous sommes tous à cran.

— Ce n’est rien, monsieur William.

Il ne semble pas tellement radouci. Tant pis. Mais au fond ça m’embête tout de même.

Encore deux couloirs, un ascenseur. Silence tendu. Une notification d’email entrant clignote dans l’angle de ma vue augmentée. Faire le vide, penser nettement, clairement : « Ouvrir ». La fenêtre s’affiche en semi transparence, les parois sombres de l’ascenseur en fond, métal brossé design, Ronand dans un coin, sévère. Parcourir les objets, les titres en surbrillance défilent. Des alertes, des symptômes inhabituels observés dans les centres Assistance & Maintenance d’autres villes, d’autres pays, un peu partout, le monde entier. Approximations de diagnostics, analyses des symptômes partagées avec la branche A&M internationale… Surconsommation énergétique des systèmes visiblement entraînée par les processeurs… Affaiblissement régulier sur une période d’une à deux semaines… Désactivation de l’implant inévitable…

Et tous s’interrogent, attendent, recoupent. Des premiers cas il y a une semaine déjà, les implants réinitialisés, par défaut, des compléments alimentaires prescrits… Et puis le retour à présent, les mêmes signes, mêmes affections. Des implants considérés défectueux remplacés entièrement, dans le cadre de l’assurance A&M.

Et des appels à l’aide, attente de confirmation d’une opération de rappel de produits, d’examens exceptionnels, demande de consignes de réaction claires…

Merde. Merde. Merde.

Je soupire :

— Ce truc semble s’être déjà répandu un peu partout, avant même qu’on ne le détecte.

Ronand opine, absent :

— Oui, et bien en avance de ce qu’on vient de voir ici, en fait. Au moins deux autres hospitalisations, déjà, avant la nôtre. Mais jusqu’à présent, les symptômes n’avaient pas été associés à une infection malware. Maintenant, les équipes IT à l’international travaillent conjointement pour l’analyse de la faille et l’identification du ou des malveillants responsables des symptômes. Plus nous avons de monde sur le créneau, plus vite nous cernerons comment nettoyer les systèmes atteints. Et patcher cette vulnérabilité.

— Oui, oui, je comprends. Le département informatique et le vôtre sont en charge de ce genre de questions, tant que je suis mis au courant de ce qu’il se passe, je n’ai rien à redire.

Mon ton se veut compréhensif. Ronand acquiesce, il semble vaguement soulagé.

L’ascenseur signale l’étage dédié au secteur informatique.

Des éclats de voix, des invectives, des conversations au téléphone trop fortes, des pas précipités. Même le sol high-tech ne parvient plus à étouffer le chaos général.

Virage au couloir de droite. Un open-space au bout, celui des programmeurs. C’est de là que provient l’essentiel du raffut. Les bureaux sont surpeuplés, au moins deux personnes de plus par station, des portables dépliés un peu partout Ronand fend la cohue, je le suis de près. Une ou deux bousculades, un employé pressé qui s’arrête un instant pour s’excuser et repart dans son appel ou rejoint un autre poste, main plaquée sur l’oreille.

Au fond, dans la pièce à l’écart avec une vitre façon aquarium, stores baissés, le bureau de l’ingé chef du secteur informatique. Andrea Phelps. Vague pointe de curiosité, son espace de travail perso va-t-il ressembler à ce que je connais de cette fille ?

Ronand toque et entre aussitôt, je le suis.

— Bonjour, monsieur William.

Elle est assise un peu voûtée dans l’unique fauteuil, entourée des unités vrombissantes. Toujours aussi maigre et toujours aussi… sans visage. Cet éternel casque, couvert de câbles, à part un coin de cuir chevelu blond qui dépasse, là où une broche transneurale se plante.

Je la salue du chef. J’imagine qu’elle doit bien pouvoir me voir, d’une façon ou d’une autre.

Ronand s’adosse à une sorte d’armoire de serveur, soupire, la tablette est réapparue entre ses mains. Il a l’air particulièrement fatigué sous les néons, sa voix dérape légèrement.

— Où est-ce qu’on en est, Andrea ?

Elle lève la tête, comme pour nous regarder, mais elle doit plutôt voir d’immenses colonnes de résultats entrants, en 3D explorable à souhait façon cyberspace. Pendant quelques secondes elle bouge la tête, observe sans rien dire. Puis finit par déclarer d’un ton sans appel :

— Minage.

Je la fixe, en attendant qu’elle développe. Mais rien ne vient. Ronand semble sidéré :

— Du minage de crypto-monnaie ? Sérieusement ?

Il secoue la tête, retire ses lunettes pour se masser les yeux. Je les regarde tour à tour, lève les mains :

— Attendez. Vous commencez déjà à me perdre. Un petit débrief, ça serait bien.

Ronand repasse ses lunettes.

— Est-ce que vous situez les crypto-monnaies, déjà ? Le système d’échange décentralisé, une valeur totalement détachée des marchés financiers « réels »…

— Oui, oui, jusque-là, je suis.

— Le minage, c’est ce qui crée cette monnaie, et n’importe qui peut y participer. C’est le côté distribué. D’accord ?

Un flash soudain. Quelque chose au début de la décennie précédente, à l’apogée de la domotique. Des objets connectés compromis pendant des mois sans que personne ne réalise : des caméras de surveillance et des grille-pains et n’importe quoi changés en robots de création de monnaie anonyme et virtuelle. Des dizaines de grille-pains. Des centaines. Merde…

Léger vertige. Besoin de m’appuyer, je pose la main sur l’angle d’une grosse tour bourdonnante, des leds luisantes en façade. Il fait trop chaud, ici. Une odeur d’électronique brûlée.

— Le bordel des botnets d’objets connectés, début 2020… On n’en est pas là, quand même ?

Ronand hésite, lèvres pincées.

— C’est peut-être un peu tôt pour dire ça…

Phelps tranche, froidement narquoise :

— Les prothèses sont les nouveaux objets connectés. Et c’est un nouveau 2020, monsieur William. Mais cette fois, nous portons les infections en nous, et les processeurs tirent notre propre énergie pour tourner. Le botnet, c’est nous.

Consternation, une vague froide qui remonte le long de mon dos. Je cherche un soutien du côté de Ronand, qu’il dise quelque chose, qu’il nuance un peu, qu’il…

Mais il évite mon regard. Ce qui en dit encore plus long.

Continuer vers le chapitre 4

Chapitre 2 – Surcharge système

— Drainé, vidé, à ce point… ?

— Jusqu’à l’insuffisance cardiaque, son cœur ralentissait et repartait en boucle avec son pacemaker. Et il pompe de l’énergie, lui aussi, pour fonctionner.

L’équipe de l’A&M de la chambre 4 se tient près du lit encore en vrac, livide. Leurs noms gravitent autour de leur silhouette en surbrillance. Je n’en connais aucun. Ronand se tient à côté de moi dans l’entrée, tablette à la main, ses lunettes connectées réactivées. Les deux affichages font défiler du texte et des diagrammes en continu.

— Et c’étaient bien ses implants qui tiraient à ce point dans ses réserves ?

Ronand répond tout en continuant à suivre le défilé de données :

— Les rapports d’état enregistrés indiquent une occupation extrêmement intense des processeurs. De tous les processeurs, de chacun de ses membres, du défibrillateur, des yeux, tout…

— C’est suffisant, selon vous, pour en arriver à l’affaiblir à ce point ?

Je les observe, fatigués, tendus. Le médecin de nuit hoche la tête.

— Cela n’aurait sans doute pas été le cas chez une personne plus jeune, en meilleure condition physique. Sans compter que l’implantation intégrale est toujours plus intense, physiologiquement.

Je le fixe, plissant les yeux.

— Et donc, en quelques heures…

Un aide-soignant répond, rivé à une tablette lui aussi :

— Pas quelques heures, monsieur. L’historique de l’activité processeur montre que les premiers signes de consommation énergétique trop élevée sont apparus il y a environ deux semaines.

— Mais… Il n’aurait rien remarqué, jusque-là, dans ce cas ?

Ronand me glisse un regard à travers ses écrans.

— L’utilisation détournée des processeurs ne dépassait jamais les 30 %. Compte tenu du modèle de prothèse, il n’aurait pu le remarquer que lors d’une utilisation particulièrement intensive.

Je ferme les yeux, pour réfléchir, pour calmer mon propre cœur, aussi.

— Résumons. Ses processeurs sont emballés en continu pendant deux semaines, ce qui draine tout le potentiel énergétique de son corps, et l’expédie ce soir aux urgences.

Je rouvre les yeux avant de reprendre :

— Mais sommes-nous bien certains que le problème soit lié à notre… à la vulnérabilité du firmware ?

L’équipe médicale semble embarrassée, les regards se font fuyants. Ronand est sombre, il répond très vite :

— Je ne vois pas ce que cela pourrait être d’autre, monsieur. La branche informatique a déjà détecté la présence d’un programme malveillant, donc…

— D’accord, mais nous devons être certains qu’il n’y a pas eu… mauvaise utilisation, vous voyez ? Un détournement au niveau logiciel, pour essayer de débloquer des capacités supplémentaires, de contourner les limites de sécurité que nous avons posées…

Ronand plisse le front, perplexe

— Vous voulez dire, comme pour les smartphones ? Une sorte de jailbreak pour accéder à l’intégralité du système en root ?

— Euh, oui, oui sans doute. Pour accéder à toutes les applications payantes sans verser un centime, et…

Le médecin marmonne quelque chose, désapprobateur. Je pivote vers lui, haussant les sourcils. Il se reprend, secoue la tête :

— Rien, monsieur, je me disais juste… Heureusement que l’avocat du client est reparti avec lui.

Coup de pression dans mes tempes. J’essaye de sourire :

— Je vois. Bon, je suppose que tout a été joué dans les règles ici, et qu’il ne trouvera rien à redire de nos prestations, n’est-ce pas ?

Le médecin hésite, sombre. J’insiste :

— Non, vraiment, dites.

Son regard dérive vers Ronand, sur ces mots, il semble mal à l’aise.

— Si la cause est bien une vulnérabilité logicielle… Qu’il ait eu besoin de nous consulter est en soi un motif de litige défendable en justice.

Je consulte Ronand à mon tour, qui fixe sa tablette, ne répond pas. Mais son air parle pour lui.

Continuer vers le chapitre 3

Chapitre 1 – Vulnérabilité

Le texte défile à l’écran sous mes coups de molette pressés. Un regard à ma montre. Bon, dans les temps, ça va le faire… Souffle doucement, en respiration basse, pour terminer de relâcher les crispations. La boule de tension se desserre un peu. Allez, deux rapports sectoriels à survoler, et on y est. Les yeux intégraux Ophtalmeus 6. Ah, Gerhart voulait un bilan comparé des incidents techniques les concernant. Pour tout le service clientèle, à l’international. Mes muscles se contractent à nouveau, oublient le petit exercice de relaxation. Je rapproche mon deuxième écran, le rapport de fin d’année de l’Ophtalmeus 5 d’un côté, celui du nouveau modèle sur l’autre affichage. On y va.

Des coups timides à la porte.

Pointe d’agacement. Je suis bien tenté de ne pas répondre…

Les coups reprennent un degré plus fort, mais toujours discrets. Allez.

— Oui, entrez.

Le battant s’ouvre doucement, Davis apparaît dans l’entrebâillement. Pincé, il sait qu’il dérange.

— Pardonnez-moi monsieur William, je sais que vous avez demandé à ce qu’aucun rendez-vous ne vous soit transmis pour cette après-midi, mais l’ingénieur en chef du service Assistance & Maintenance insiste pour vous parler de vive voix.

Le timing… Et la boule au ventre qui se réveille.

— Eh bien, faites-le encore patienter le temps que je termine le rapport pour la réunion trimestrielle. J’en ai pour, disons… deux heures tout au plus.

— Il précise bien que le problème ne peut – malheureusement – pas attendre. Il semblait très… nerveux, monsieur.

Je soupire doucement.

— Très bien. Dites-lui de venir me voir alors, Davis.

Il acquiesce et referme la porte, toujours aussi précautionneux. Nouveau soupir, mon regard glisse vers les deux dossiers de bilan à peine entamés, un vingtième environ de la barre de défilement du document, et je réduis mes fenêtres de travail.

Bon. Efficacité. Règle ce que veut l’ingé chef A&M, un aller-retour cafetière, et les deux bilans à enchaîner. Ça va le faire. Mais s’il insiste pour venir me parler en face à face, c’est que c’est vraiment grave. C’est que ça va prendre du temps.

Coups à la porte.

— Entrez.

Verdict ? Oui, c’est lui. Comment déjà… Ronand ? Sa silhouette apparaît en légère surbrillance, le petit logo de téléchargement scintille un instant dans son coin à droite. Paul RONAND, Ingénieur Chef, secteur Assistance & Maintenance.

— Bonjour, monsieur William, merci d’avoir accepté de me recevoir.

Quelques tics nerveux, il débite vite, désactive ses lunettes connectées d’un geste sec. Tiens, il a ses « vrais » yeux. Détail presque intrigant.

— C’est normal. Je vous en prie…

Ronand hoche la tête, s’installe dans l’un des fauteuils devant mon bureau.

— Alors, que se passe-t-il ? Un problème sur l’une de nos dernières sorties de matériel ? L’Ophtalmeus 6 qui révèle des vices de série ? Si c’est le cas, vous faites bien de me prévenir vite, ça m’épargnera de reprendre mon rapport trimestriel à zéro !

Ma tentative de plaisanterie tombe à plat, il secoue la tête, trop, beaucoup trop sérieux. L’anxiété monte pour moi aussi.

— Il ne s’agit pas d’une nouvelle série de matériel, mais de l’intégralité de nos équipements en circulation, monsieur William ! C’est une vulnérabilité du firmware – du logiciel de base de nos prothèses.

— Une vulnérabilité… Vous voulez dire que les implants ont été infectés par un virus, ou quelque chose du genre ?

Il hoche la tête, frotte sa barbe bien taillée.

— Nous l’avons découverte cette nuit déjà bien trop tard, en constatant qu’elle était exploitée. Mais… depuis combien de temps ? Comment ? Ça, on ne…

Je l’interromps d’un geste.

Boule d’angoisse. Tout est encore trop abstrait, mais l’imagination fait déjà le reste. Des pacemakers qu’on emballe à distance, des respirateurs qu’on… Laissons ça. Les faits, d’abord, les faits. Je me lance :

— Attendez, Ronand. Dans la théorie, nous avons suffisamment de verrous au niveau du logiciel interne des prothèses – du firmware, comme vous dites – pour que le programme malveillant ne puisse pas agir librement. Par exemple gagner une élévation de privilèges, c’est ça ? Le programme ne pourrait avoir accès qu’à des fonctions très superficielles.

Il semble vaguement surpris que j’emploie ces termes.

— C’est précisément le problème, monsieur William : la vulnérabilité découverte autorise une élévation de privilèges du malware jusqu’à l’accès root. L’infection s’est déjà installée en superuser.

— Ralentissez, s’il vous plaît… Je connais quelques notions, mais là ça va un peu loin pour moi.

— Désolé. Disons, en clair, que le virus est parvenu à s’installer d’une façon qui n’est normalement possible que pour nous, avec les accès d’administration, comme pour les mises à jour du firmware, par exemple. Ce qui fait que, même lorsque nous trouverons le moyen de patcher cette vulnérabilité…

Je ferme les yeux, lève à nouveau la main pour l’arrêter.

— Ceci, cette partie : patcher la vulnérabilité. Où en sommes-nous ?

— Nos programmeurs s’y mettront dès qu’ils pourront. Dès que nous aurons suffisamment cerné la faille.

Je hoche la tête, rouvre les paupières.

— Très bien. Continuez, s’il vous plaît.

Il réfléchit un instant, puis reprend :

— Même une fois la vulnérabilité patchée, nous ne sommes pas certains de parvenir à nettoyer suffisamment le système de la prothèse. Il faudra probablement la réinitialiser.

— Vous voulez dire, remettre à zéro tout le système ? Je suppose que nous pouvons le faire à distance, n’est-ce pas ? Directement dans tous les implants, dès qu’ils se connectent ?

— Bien sûr ! Mais il y a beaucoup d’autres facteurs… Par exemple : le temps de la réinitialisation, les prothèses sont inactives. Vous imaginez l’effet pour le porteur !

Un silence comme une chape de plomb.

— Il faudra donc s’arranger avec chaque personne au cas par cas. Pour que… Attendez. Dites-moi : est-ce que les effets de l’infection valent réellement une réinitialisation ? Vous l’avez détectée, mais concrètement, est-ce que les utilisateurs en ressentaient une quelconque gêne au final ?

Il ne semble pas apprécier la question, marque un temps de pause, son regard est sombre. Puis, il ouvre la bouche, s’apprête à répondre, mais une sonnerie criarde le coupe dans l’élan. Il tressaille, me lance un regard contrit, puis fouille ses poches et finit par retrouver le portable dans sa veste.

— Désolé, monsieur, je dois…

Il se lève du fauteuil, s’écarte de quelques pas, prend l’appel.

— Oui ? Alors ? (Il se tourne à nouveau vers moi. Ça concerne notre problème, à coup sûr.) Oh mon… D’accord. D’accord. Oui. Merci.

Le ton est morne, ne présage rien de bon. Je le regarde ranger trop minutieusement son téléphone, le glisser lentement dans sa poche. Il est déjà ailleurs, son cerveau tourne à deux cents à l’heure. Puis il revient vers moi, soupire :

— Ils l’emmènent aux urgences. Il était en infarctus.

— Qui ? Pourquoi ? Expliquez-vous !

— Un client venu consulter notre service médical de nuit. C’est sur lui qu’on a identifié l’infection.

Continuer vers le chapitre 2

Références musicales

Par ordre d’apparition dans le récit :

Jean-Sébastien Bach

Siouxsie and the Banshees

The Sisters of Mercy – No Time to Cry, 1985, First and Last and Always

Andrew Eldritch, chanteur et leader des Sisters of Mercy

Ludwig van Beethoven – La Lettre à Élise, 1810

Georg Friedrich Haendel – Sarabande, Suites pour clavecin, 1733

Références musicales

Par ordre alphabétique, sont cités ou mentionnés les albums suivants (certains titres de chapitres font également écho à des titres d’albums et/ou de morceaux référencés ci-dessous) :

Burzum – Hvis lyset tar oss, 1994 Misanthropy Records

Darkthrone – A Blaze in the Northern Sky, 1992, Peaceville Records

Darkthrone – Transilvanian Hunger, 1994 Peaceville Records

Mayhem – Dawn of the black hearts, album bootleg enregistré en live en 1990

Mayhem – De Mysteriis Dom Sathanas, Deathlike Silence Productions, 1994

Mayhem – Live in Leipzig, Obscure Plasma Records, 1990

Chapitre 6 – Final – Et jusqu’à ce que la lumière nous prenne

Allongée sur son lit, dans le noir. Elle s’est couchée tôt, après avoir chargé sur son baladeur des musiques du groupe. Alex a tous les MP3, sur son ordinateur, prêts pour les mettre sur MySpace ou Last FM.

Déroulement d’atmosphères glaciales. Cauchemardesques.

La dernière piste du disque. Accords prolongés du synthétiseur, battement lent. Hypnotique. Mais il est incomplet, lui disait son frère. Il manque les passages vocaux, qu’Upnos n’avait pas encore écrits ni enregistrés. Ce qu’il ne fera jamais, à présent.

Ça lui rappelle un morceau qu’il passait souvent, depuis qu’il était chez Alex. Tomhet, un nom comme ça. Du disque qu’il lui avait offert. Il y a longtemps déjà. C’est juste une image dans sa mémoire. Upnos, son grand sourire ravi, tendant la boîte à Alex, déclamant d’un ton théâtral :  « Écoute cette bible du necrosound, Alexandre, et ouvre-toi à Sa lumière… jusqu’à ce qu’elle t’emporte » . Elle revoit un nom, en caractères bizarres. Nom dur, un peu guttural. Étrange.

Burzum. C’était ça. Burzum.

Hvis lyset tar oss. « Jusqu’à ce que la lumière nous prenne ». Alex lui avait expliqué la signification, plus tard.

Elle se retourne sous les couvertures. Ses gestes sont lents, alourdis des prémices du sommeil.

Le vent secouait la charpente. Une vraie tempête. La lumière brillait sous la porte de la chambre.

Ses yeux s’agitent sous ses paupières. Crispant les mains, elle s’enroule un peu plus dans la couverture.

Tu sais ce que tu vas trouver… N’entre pas….

Mais si. Elle ouvre. Entre.

Il souriait quand il a mis le canon de l’arme sous son menton. Il lui faisait peur. Mais il n’allait pas tirer avec. Non. Pourquoi voudrait-il mourir ?

Non… Il faut l’empêcher…

Le bruit vrille ses tympans.

Upnos sourit toujours, malgré le sang qui ruisselle sur son front.

Vertige.

Non, c’est impossible, il ne peut pas être là, assis. En vrai, il est tombé sur le côté.

Ses lèvres bougent. Un gros trou s’ouvre sur le haut de sa tête, un peu à droite, mais il parle. Marmonnements indistincts. Le ton est rêveur, absent.

Elle sent des larmes sur ses joues.

— Upnos… qu’est-ce que tu dis… ?

Son sourire s’élargit. Il murmure :

— Et que monte l’Aube, jusqu’à ce que la Lumière te prenne.

Une vive douleur à la poitrine, au côté gauche. Quelque chose entaille sa peau, traverse le tissu de sa veste et de son pull. Comme une lame, invisible et tranchante. Elle se tord, gémissant, plaque les mains sur la plaie, qui libère un sang noirâtre, visqueux.

La voix d’Upnos, douce et sifflante.

— L’aube des cœurs noirs.

Lucile ouvre les yeux sur l’obscurité. Le souffle court. Elle ressent toujours la morsure du tranchant. Sent monter des larmes.

— C’était un rêve, chuchote-t-elle d’une voix résolue. C’était juste un rêve.

D’une main un peu tremblante, elle allume sa lampe de chevet. Soulève le haut de son pyjama. Se fige.

Une entaille, sur la gauche. Rectiligne et nette. Remontant les côtes, un peu saillantes, jusqu’au bord du mamelon.

— Pas du bon côté, mais ça serait presque christique, dis-moi.

Lucile sursaute, relève la tête. Upnos, nonchalamment installé sur la chaise, près du bureau, la regarde entre ses boucles hirsutes. Il ne saigne pas. Son crâne n’est pas ouvert sur le haut. Il se lève de la chaise, déploie sa longue soutane en lambeaux. Il s’approche d’elle, fixant l’entaille sur son torse d’enfant. Un sourire narquois étire peu à peu ses lèvres.

— Tiens, c’est la nouvelle version des stigmates, inversée pour faire plus black metal ? Non, j’en sais rien. Tu sais, je ne suis pas un vieux sage, et t’es pas mon élève sur le chemin de je ne sais quelle quête initiatique. Je comprends pas plus que toi ce qu’il se passe exactement. Je l’ai jamais compris.

Il marche lentement vers la porte, les talons de ses santiags claquant sur le parquet. Se retourne vers Lucile, toujours assise dans le lit.

— Je vais faire un tour. Tu me suis ?

— Tu es un rêve, dit-elle d’une voix très basse. Où veux-tu aller ?

Upnos recule un peu dans l’encadrement, tapote doucement le bois du bout de sa botte.

— Juste marcher un peu parmi les arbres. Avec la lune, on y voit comme en plein jour.

Lucile hésite. Il part d’un éclat de rire clair, sort.

— Allez, viens, p’tite Lu’ !

Elle se lève d’un bond, passe ses Vans. Il revient sur ses pas, s’adosse dans l’encadrement de la porte. Les bras croisés, il toise son pyjama. Ricane.

— Tu vas geler, comme ça.

Jouant des épaules, il fait glisser son manteau.

— Attrape.

Le lui lance négligemment, avant de repartir dans le couloir. Lucile enfile la soutane. Odeur de vieux tissu. Arrière-fond de poussière terreuse, et de feuilles brûlées. Les pas d’Upnos descendent à présent l’escalier.

— Upnos, attends !

Lucile s’élance à sa suite. Peinant un peu dans les plis du manteau, qui balaie le plancher comme une longue traîne de robe en lambeaux. Upnos traverse à grands pas le salon, gagne le hall. Elle emboîte sa marche autant qu’elle peut. Morsure du froid, comme elle passe la porte à son tour. Température douloureusement glaciale, mais le vent semble tombé.

Une forêt s’étire face à eux. Arbres élancés, dénudés par l’automne. Perçant entre les formes torturées des branches, la pleine lune, énorme, très basse dans le ciel. Couleur de givre ou de stalactite glacée.

Ils avancent, côte à côte. Le sol gelé craque sous leurs pas. Upnos est guilleret, fredonne un air lent, marmonnant les paroles. Quelque part dans les montagnes transylvaniennes, une forêt où ne poussent que des arbres déjà morts…

— Upnos, commence Lucile. Cette chanson…

— Mayhem, répond-il distraitement. L’époque de Dead.

Silence. Ils marchent. Les arbres, à perte de vue. Jaillissant du sol comme des griffes sombres, dans leur tapis de neige. La lune, qui descend lourdement sur l’horizon vide.

— Il y avait quelque chose dans ses cris. Hantés. C’est le mot. Et puis, ses textes sont énormes. Avec des termes simples, il en dit long… Vraiment très long. Il faut voir toutes les paroles qu’il a écrit pour Mayhem… Je l’aime bien, ouais. C’était un mec cool.

— Tu le connaissais en vrai ?

Upnos lui lance un regard étrange. Sourire imperceptible.

— Ça fait un bail qu’il est mort, Lu’. En 91.

Image fugace. Très nette. Imprimée sur ses rétines. Un disque, sur la table basse, dans une pile d’autres albums qu’Alex n’a pas encore rangés.

Du sang sur les planches de pin. Fusil sur les draps maculés. Un visage jeune, sans expression. Mort.

Dawn of the black hearts, récite Lucile, les yeux plissés.

— Ouais, c’est un album live. Ironique, comme terme. C’est pas forcément leur meilleur disque. Si je l’aime bien, c’est pour autre chose. Non, même pas sa pochette gore… ça serait même plutôt un repoussoir, quand on apprécie l’œuvre d’une personne, la dernière chose qu’on voudrait voir, c’est son corps baignant dans son sang, hein ? Non. C’est pour son titre.

Perdu un instant dans le vague. Il reprend.

— Difficile d’expliquer précisément… C’est un feeling, une impression. Sur la sonorité, le thème. Les images que ça met en tête. Dawn of the black hearts. « Dawn ». J’aime ce mot, on se demande pourquoi, hein ? (Il sourit, narquois.) « Aube des cœurs noirs. » Ouais, c’est une traduction foireuse. « Black heart », c’est « malfaisant », en fait. Mais je préfère « cœurs noirs. » Ça sonne plus… je sais pas, romantisme noir, Baudelaire, tout ça. Et ça va mieux à Dead.

— L’aube des cœurs noirs, répète doucement Lucile.

Upnos et sa tête en sang. Comme Dead. Marmonnant ces mots.

— C’est le titre que j’ai choisi pour le dernier morceau de l’album, fait tranquillement Upnos. J’ai en tête quelque chose de lent, plutôt genre ambient, atmosphérique… (Rictus de toutes ses dents un peu irrégulières. Il rit.) Un son inquiétant. Hanté. Mais en même temps… on sentira comme une lumière… Une lueur, un espoir… Comment dire…

Il s’interrompt. Claque des doigts. Plisse les yeux, se mordant la lèvre inférieure. Il murmure, posé, presque triste :

— C‘est tout ceci, qui est le rêve, et bientôt je me réveillerai

Comme on sort d’un songe étrange, qui laisse un souvenir un peu amer, mais que le soleil du matin suffit à dissiper dans ses premiers rayons encore glacés

Lui qui trahit toujours à mesure qu’il arrive plus haut,

Quand il brûle les yeux et la peau sous la chaleur qui calcine

et cuit comme la braise sournoise qu’on avait oubliée dans la cendre,

Car je suis de ceux dont le sang est gelé, gelé, comme la lune blanche,

Ceux qui voient le givre couvrir l’horizon,

Ceux qui dévoilent la brume et les choses mortes quand la lune trop froide se couche,

Ceux du soleil du matin, qui monte avec l’espoir du renouveau,

Et j’attends toujours l’aube, l’aube qui monte lentement,

Quand les deux vieux ennemis, soleil et lune, se croisent,

Car je suis les deux

Ou je n’en suis aucun.

— Ouais, reprend-il, un espoir… Mais conservant cette tonalité lugubre… Comme un joyau, un cristal délicatement ciselé, au merveilleux éclat de corruption.

Il déclame, théâtral :

— D’une « beauté sinistre et froide »… C’est de Baudelaire, non ?

Lucile a un geste d’ignorance. Upnos sourit.

— T’es un peu jeune pour connaître, je sais.

— Puis, soudain, désignant quelque chose au loin :

— Regarde…

Un grand bâtiment de bois, au creux d’une clairière. Il semble inoccupé.

— Qu’est-ce que c’est… ? demande Lucile, plissant le front.

— Il faut que tu voies quelque chose. Allons-y.

— Voir… quoi ?

Il ignore sa question, s’élance à grandes enjambées. Lucile lui emboîte le pas, frissonnante dans l’air glacé. Upnos, en simples jean et chemise noire boutonnée n’importe comment, ne semble même pas remarquer le froid.

Aucun bruit dans cette étendue boisée à part le crissement des feuilles gelées, qui couvrent le sol comme un tapis blanchi de givre. Les alignements irréguliers de troncs se poursuivent aussi loin que porte le regard.

Ils marchent à présent d’un rythme soutenu. L’édifice enténébré ne semble pas approcher.

— J’ai très froid, Upnos, articule Lucile, la voix hachurée.

Upnos s’arrête un instant, le temps qu’elle le rejoigne.

— Viens, on y est presque.

Tendant sa main blafarde pour prendre la sienne. Lucile étouffe un gémissement.

Sa peau est gelée. Le froid d’un morceau de métal, ou d’un bloc de glace.

Le bâtiment est tout près. Toujours aussi obscur. Immense. Une double porte, sur l’avant. Upnos ouvre, tire Lucile à l’intérieur.

Carrelage beige sale. Murs de peinture un peu écaillée. La lumière des néons, leur clarté trop pâle. Une odeur de désinfectant et de distributeur de boissons. Le commissariat central et sa décrépitude austère, aux allures officielles.

Lucile cligne des yeux. Upnos ne lui tient plus la main. Il n’est plus à côté d’elle.

— Upnos ? lance-t-elle.

Mais instinctivement elle retient sa voix. Elle entend des gens dans ces pièces aux portes fermées. Comme un bruit de fond d’activité de bureau. Claviers. Sonneries de téléphones fixes à l’ancienne, bizarres hululements synthétiques. Des voix, qui s’interpellent.

Marchant lentement vers l’une des portes, semblable à celles des bureaux, mais aucun nom n’indique qui y travaille. Le bruit s’intensifie à mesure qu’elle approche du battant. La main sur la poignée, elle hésite. Les gonds grincent, la porte s’entrouvre très légèrement.

Aiguillon de peur, soudain. Ces bruits d’ordinateurs et de gens qui travaillent sont bizarres. Faux. Comme l’ambiance de fond dans les séries à la télé. Aucune lumière ne filtre dans l’entrebâillement. Lucile claque la porte. Recule. Observe autour d’elle, dans ce couloir interminable. L’alignement des portes, toutes les mêmes, blêmes, s’étirant à perte de vue.

Non, pas toutes les mêmes. Quelques mètres plus loin. Sur le mur de gauche. Celle-là est différente. Le battant est ouvert. Elle peut voir le halo lumineux dessiné au sol. La lumière doit être très forte à l’intérieur. Très blanche.

Elle avance le long du mur et des portes fermées. Adossée au plâtre et sa peinture écaillée, tout près de l’encadrement métallique, elle s’arrête. À présent, des voix percent par-dessus le bruit de fond bizarre.

— … assure que l’hypothèse du suicide n’est justement, pas une hypothèse. Ça ne fait aucun doute, ce type tenait bien l’arme qui l’a tué. Les empreintes, la balistique… Tout y est.

— Et ça concorde avec le passif du personnage non ?

— Aucune idée. Celui qui l’hébergeait n’a pas donné grand chose de précis. Et rien qui prouve catégoriquement les signes d’une dépression ou quoi que ce soit. Bon, il avait l’air du genre farfelu, mais ce n’est pas suffisant pour attester d’un trouble mental. On doit encore nous transmettre son dossier de suivi, on verra bien.

Un silence. Puis la première voix reprend, dans le même ton très détaché. Ils s’en moquent un peu, d’Upnos.

— Sinon, je crois que je ne t’avais pas montré ça. Sur le cadavre. Un truc dingue.

— Vas-y…

À nouveau, le silence, troublé du seul bruit de fond lointain.

Elle ne veut pas, mais elle doit voir. Sa gorge se serre, mais doucement, elle glisse vers l’encadrement. Passe la tête.

La lumière l’aveugle. Un plafonnier à bras orientables. Couronnes de diodes puissantes.

Au milieu de la pièce, pratiquement vide, les deux hommes se penchent sur une table de chirurgien, en métal luisant. Sur le plateau chromé, un corps. Upnos. Un drap blanc le recouvre à moitié, mais on l’a tiré pour dégager son torse découpé, tout le long du sternum. Doigts blanchâtres des côtes écartées, pointant le plafond comme des griffes. L’homme en habits blancs désigne quelque chose dans la poitrine ouverte.

Le cœur. Masse d’un noir profond, luisante comme de l’obsidienne, parcourue de veinules rouges.

— Merde, lâche l’autre homme. Il s’injectait du goudron par intraveineuse ?

Elle se cache à nouveau. Dans sa propre poitrine, elle sent les battements, très forts. Trop forts. Trop forts.

Douleur sourde qui monte, sensation de brûlure allant crescendo. Comme une braise, nichée dans les chairs. Elle chancelle. Gémit. Son dos touche à nouveau le mur. Mains crispées sur son torse, dont elle sent les côtes au travers du tissu de laine et du pyjama. Fermant les yeux pour retenir ses larmes.

Assise au pied du mur, recroquevillée dans la longue robe ecclésiastique. Cascade de plis noirs tombant sur le carrelage terne, autour de son corps frêle. Sa respiration est forte, un peu difficile. Rouvrant à demi les yeux, elle fixe ses mains engluées, poisseuses. Dégoulinantes de sang encore chaud. Elle referme les paupières, fort, comme si le geste pouvait chasser la vision. Sanglots sporadiques, qui agitent ses épaules et hachurent son souffle.

Doigts tremblants qu’elle lève à nouveau jusqu’à sa poitrine. D’une main qu’elle ne contrôle plus, elle suit le tracé mortel de l’entaille, là, sur la gauche. Un haut-le-cœur la saisit. Ses doigts effleurent les bords aigus des côtes.

La douleur bourdonne, brûlure insoutenable. Le cœur pulse de palpitations frénétiques. C’est lui, qui lui fait si mal. Pourquoi est-ce qu’il bat si vite… ?

Mais une main très froide se pose doucement sur la sienne. L’écarte de la plaie.

Lucile ouvre les yeux. Au travers du rideau de larmes, elle distingue un visage pâle, souriant derrière des mèches de cheveux hirsutes.

— Upnos ? hoquette-t-elle dans un demi-sanglot.

Il ne répond pas. Mais sa présence la rassure.

Doucement, il passe une main dans son dos, l’autre sous ses genoux. La soulève du sol. Ses bras sont glacés. D’un froid qui réconforte, qui semble calmer la douleur. Elle respire mieux.

Upnos avance, d’un pas tranquille. Très droit, portant sans effort l’enfant drapée de laine noire. Autour d’eux, les étranges bruits de fond du commissariat paraissent avoir cessé, laissant place à un silence morne et tranquille. Quelque chose de funèbre, dans ce décor ancien, dégradé par le temps et l’usure. La lueur des néons, pâle et bleutée. L’odeur de nettoyant aigre et de vieux café.

C’est un rêve. Depuis que la douleur a cessé, une voix dans sa tête le répète inlassablement. C’est un rêve. Ce n’est rien d’autre qu’un rêve. Elle voudrait la faire taire, car sa rengaine, monocorde et entêtante, paraît relancer la douleur qui gronde encore en sourdine, au creux de sa poitrine.

— Upnos, fait-elle d’une petite voix. Où va-t-on ?

À nouveau, il l’ignore, impassible. Mais ce silence n’inquiète pas Lucile. Le froid empêche son cœur de brûler comme une braise, et c’est tout ce qui compte. Mais elle n’ose pas regarder la blessure, sur sa poitrine. De peur de ce qu’elle pourrait y voir. À la place elle observe le torse d’Upnos, derrière les pans de sa chemise ouverte. Elle remarque la ligne bosselée sur la peau pâle et glabre. Du bas des côtes au mamelon, sur le côté gauche.

Arrivant à ce qui semble le bout du couloir, face à une porte à battants doubles. Upnos l’ouvre d’une pression du dos.

Air glacé. Ils sortent. Une lumière douce, dans des teintes de rouge et de jaune, sur les planches de la façade de la maison d’Alex. Tons crépusculaires.

Impression de déjà-vu. Encore la même scène. Mais Upnos n’est pas dans sa chambre… N’est pas assis sur son lit avec une arme…

Upnos se détourne de la maison, avance dans le jardin aux herbes hautes jaunies par les premiers froids. Suivant le chemin des deux roues de la voiture, tracé vers le portail métallique rouillé, qui reste toujours ouvert. Derrière les montagnes boisées, au loin, elle distingue l’aura du soleil. Mauve, dans la chape de nuages qui teinte de gris le ciel automnal.

Mais arrivé à quelques pas du portail, Upnos se fige. Une détonation étouffée déchire le silence, quelque part derrière eux. Elle lève les yeux vers son visage, mais sait déjà ce qu’elle va voir. Le sang, épais, mêlé d’éclats d’os et de chair, qui coule en fin ruisseau le long de la tempe et colle les mèches bouclées. Le regard luisant, halluciné, perdu dans le lointain, Upnos sourit. Elle suit ce regard, fixé sur l’horizon.

Et voit le soleil, halo pâle derrière les nuages. Soleil d’aurore, et non de crépuscule. Aube gris d’acier, dont les premiers rayons la nimbent d’une lumière blanche et sans chaleur.

Annexe : références musicales citées dans le texte et les titres de chapitres