Chapitre 11 – Une simple image

Le regard rivé sur le smartphone par terre, housse ouverte, écran contre le sol. Sa main est toujours crispée sur l’interrupteur de la lampe de chevet, tellement serrée qu’elle peut sentir le fil se tordre entre ses doigts, les ongles glisser contre le plastique lisse mais les sensations sont lointaines, perdues, étouffées par le vide terrible, le vertige glacé qui la saisit comme une chape, comme…

Des souvenirs qui affluent, une vague un ouragan qui recouvre et emporte, Alvina revoit des années avant un autre profil un autre mort une autre demande en ami. Brandon, sa photo de profil qu’il ne changeait jamais, elle se souvient des larmes, la vue brouillée de l’écran et sa main sur la souris pour cliquer sur « supprimer de la liste d’amis » et le dégoût d’elle-même l’impression de trahir, alors que non, c’était juste trop dur de le voir encore, de le trouver encore et toujours en haut de la liste – placé là par les statistiques d’interactions, de likes, partages et messages – mais elle ne pouvait juste plus le voir, il n’y avait pas encore le signalement de compte d’un défunt à l’époque mais est-ce qu’elle aurait seulement pu formuler la requête ? Et puis dans la nuit – elle se souvient de l’insomnie, des heures dans le noir à la lumière du portable qui détruit encore plus le sommeil dans un cercle vicieux mais à ce stade peu importait – cette notification, nouvelle demande en amie, 3h du matin mauvaise heure pour ça elle s’attendait à tout, un faux compte de bot, un pervers dragueur, mais pas à cette photo de profil tellement familière, tellement cible de ses clics pour ouvrir la conversation privée qui se déroulait comme un flot éternel de tchat, de délires, de petits secrets, de…

Brandon Spencer souhaite vous ajouter à sa liste d’amis.

Et avec le message qu’elle ne se souvient même pas d’avoir cherché à ouvrir, pas un mot, une simple image prise de webcam mais elle n’a pas compris tout de suite ce qu’elle y voyait ou plutôt ne voulait pas comprendre, ne voulait pas reconnaître la forme la silhouette flasque pendue le visage gonflé boursouflé tordu horrible et la langue qui…

Elle se rappelle son cri, rauque, la friction de l’air dans sa gorge et le téléphone qui rebondit contre le meuble en face (la vieille penderie de sa chambre chez ses parents) et même plus de larmes, juste ce même vide froid et comme mort et toute la pièce qui tourne, les fantômes bleutés des meubles à la lueur du portable encore allumé par terre distordus puis les hauts le cœur et…

Alvina fixe encore le smartphone sur le carrelage clair, là, maintenant, dans cette petite pièce impersonnelle et pas dans sa vieille chambre à San Francisco. Elle respire fort, très fort, livide, son front perle de sueur.

Ce n’est pas Brandon, ce n’est pas lui, ce n’est plus…

Une demande en ami d’un compte mort.

Manque d’air, elle hyperventile pourtant, mais sa gorge est serrée à étouffer…

Il faut réfléchir, analyser les choses, c’est un hacker, une sale blague, rien d’autre, comme pour Brandon même si on jamais rien prouvé, même si…

La nausée revient, brutale, soudaine. Elle se lève, sort précipitamment dans le couloir, main plaquée sur la bouche. Chancelante. Claque la porte de la première cabine libre dans les sanitaires. À genoux devant les toilettes, vomissant l’absence de repas depuis la veille.

Elle sort, tremblante, l’épuisement nerveux qui laisse cette sensation vide, béante, l’absence de pensées de la retombée de crise. Plus inerte qu’apaisante.

Face à l’évier, au miroir qui lui renvoie cette image pitoyable qu’elle ne veut pas voir, trop habituelle, trop bien connue. L’eau très froide sur le visage, plusieurs fois, elle plongerait presque la tête sous le robinet, se contente de s’asperger à pleine main. De rincer le goût de bile aigre.

Elle émerge des sanitaires, piteuse, les yeux irrités par l’eau et la fatigue.

La voix d’Hamir l’interpelle :

— Alvina ? Matinale, aujourd’hui !

Elle tressaille, se retourne vers Franck qui se tient au croisement des couloirs, un paquet de viennoiseries emballées à la main. Il fronce les sourcils en découvrant son visage défait, livide, les tremblements qui l’agitent encore.

— Est-ce que ça va ?

Non. Elle voudrait juste disparaître, retourner se terrer et ne pas rester là plantée en pyjama, lamentable, honteuse. Elle pourrait juste mentir, répondre quelque chose d’assez évasif pour qu’il laisse tomber et pouvoir s’éclipser. Mais il insiste, doucement, inquiet :

— C’est Herbert ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Elle voudrait juste oublier, dormir, s’écrouler mais ça n’arrivera pas, c’est trop tard, à ce stade. La réponse vient comme d’elle-même, sans qu’elle ne décide de parler, toute seule :

— Non. Pas Herbert.

Chapitre 12 à venir…

Chapitre 10 – Murmures

Un regard en arrière sur les allées de serveurs désertes. Alvina fixe un instant le téléphone mural dans son halo de lumière. Une fois de plus. Quelques pas, elle recommence. Aux aguets, guette le moindre son qui se démarquerait du ronronnement continu des machines, des basses sourdes de l’orage. Quoi que ce soit qui indiquerait que Herbert rôde quelque part derrière elle ou dissimulé par les armoires de racks, qu’il la guette, qu’il…

Elle se force à secouer la boucle paranoïaque dans laquelle elle s’embarque. Il faut raisonner avec les faits. Hamir voit Herbert comme un grincheux instable. Sans doute même un peu cinglé. Mais pas foncièrement dangereux… n’est-ce pas ? Malgré elle une part de son cerveau estime les chances, les risques, analyse l’environnement en permanence pour évaluer les distances, les possibilités de fuite. Herbert est grand, très grand, mais n’a pas l’air physique, un ventre de quadra inactif… Elle est plus jeune, tient un bon rythme avec ses runnings au Golden Gate Park. Elle doit courir plus vite. Sera moins gênée par les obstacles en hauteur, les faux-plafonds bas, les gaînes de câbles.

Simplement traverser la salle en longueur pour gagner l’aquarium d’Herbert semble tellement long. Elle passe enfin la porte vitrée entrouverte. Odeur de café, d’électronique, d’un vague déo en fond. Quelques papiers éparpillés parmi les pièces informatiques, elle prend la première feuille. La lumière est ténue, elle distingue une écriture manuscrite, des chiffres. Des séries de valeurs hertziennes. Des fréquences ? Elle repose le document, pas là pour fouiner, pas le moment.

Elle prend place sur le fauteuil devant le terminal principal. Tendue, prête à bondir malgré tout, guettant par-dessus la rangée d’écran à travers la vitre épaisse. Le parfum de déo qui émane du sweat de Herbert abandonné sur le dossier la rend encore plus nerveuse, crée une présence inexistante, comme cette ombre qui semblait la surveiller derrière la vitre du bloc administratif la veille… Est-ce que c’était déjà Herbert ? Mais non, il était là-haut terré dans ce bâtiment supposément vide, à faire on ne sait quoi.

Il faut se concentrer, revenir là, maintenant. Elle sort l’ordinateur de veille et badge le lecteur de carte.

Identification incorrecte.

Allons bon. Et les clés du royaume ? Elle est sensée avoir accès à ces postes de supervision aussi, sinon comment… ? Mais bien sûr ce n’est pas du goût d’Herbert. Elle retente, essaye aussi de passer par un accès direct avec ses codes admin. Non.

Elle souffle plusieurs fois, lentement, tente de dénouer la tension qui vrille son ventre, son dos, son esprit. Pas d’accès aux terminaux de supervision, probablement aucun moyen de retrouver les plans en passant par les consoles des serveurs (ça serait absurde, conception totalement illogique). Ne reste plus qu’à se baser sur ses souvenirs, retrouver chaque fusible et chaque partie du système de protection.

Avec toujours Herbert qui erre quelque part et qui…

Appeler Hamir ? Il a dit qu’au moindre problème…

Non. C’est bon. Elle repense au gémissement d’Herbert quand le courant a sauté. Terrifié. Il est peut-être phobique, des orages, du noir, de l’autorité, des autres. Une agressivité déclenchée par la peur. Pas forcément si rassurant.

Des bribes de ses propos repassent, aboyés, incohérents…

Mais il y avait autre chose.

Une autre voix. Ou est-ce que c’était lui ?

Non, pas le même timbre, pas le même ton, pas le même…

Charognarde.

Le mot résonne dans sa tête comme un écho sans fin, juste un murmure pourtant. Imperceptible. Frisson glacial, une légère baisse de tension.

La voix de Brandon.

Elle repense à l’Allemand, son profil actif, le message (… est en train d’écrire…) et les images se mélangent, le profil devient un autre, devient un appel sur un téléphone volé dans la poche d’un mort qui sonne et qui…

Elle se lève du fauteuil, inspire fort. Marcher quelques pas, il ne faut pas laisser la crise d’angoisse monter, pas maintenant.

L’orage. Vérifier les protections.

Alvina sort du bureau, concentrée sur sa respiration, les exercices de focalisation. La boucle d’anxiété est trop proche, elle peut sentir les circonvolutions obsessionnelles qui bourdonnent, les marmonnements sous-jacents de cette part de son propre esprit hors de contrôle.

Retour dans la tiédeur régulée des serveurs. Elle ferme les yeux un instant, juste une seconde, projette mentalement le déroulé des câbles d’alimentation, des contrôleurs de tension… Trop flou, trop vague, il doit y en avoir un quelque part sur sa gauche, pas loin du deuxième bureau aquarium vide, quelques autres à mi-chemin vers le centre (là où une dérivation part alimenter le deuxième niveau de machines en suspension). En approchant du mur elle plisse les yeux sur les minuscules symboles techniques des gaines, hiéroglyphes spécialisés que la lumière tamisée n’aide pas à déchiffrer. En suivant, elle devrait retrouver le point du répartiteur, là où…

Un bruit métallique. Alvina tressaille.

Le son d’un rack qu’on tire ou d’une console déployée. D’un meuble qu’on déplace, quelque chose qu’on saisit comme arme improvisée, lourd, contondant ou…

Elle se force à inspirer lentement, encore. Pour dénouer sa gorge, pour calmer son cœur qui bat trop, beaucoup trop vite. Appelle :

— Herbert ?

La réponse vient, tellement inattendue qu’elle manque lui arracher un nouveau sursaut :

— Oui. Vous avez trouvé le premier panneau de contrôle ? Il doit être quelque part sur votre gauche. À l’endroit de la jonction.

Elle le voit émerger quelques rangées d’armoires plus loin, un ordinateur portable déplié au creux du bras. Méthodique, calme, il branche le câble réseau à une prise quelque part le long d’une autre gaine murale. Il lui lance un regard froid, celui qu’il avait lors de leur première rencontre, maussade, aigri mais sans trace de cette rage brûlante qu’il…

Alvina cille quand il lui adresse à nouveau la parole, toujours immobile là, à le fixer de loin.

— Il faut qu’on fasse vite, si certaines protections n’ont pas tenu, il peut y avoir du dégât.

Les images de son visage tordu de haine lui reviennent encore, flashes tonitruants, déjà flous, gommés par le choc. Son gémissement de panique pure quand les lumières ont sauté. Et maintenant si posé, juste son aigreur habituelle…

Péniblement, elle se tire de sa torpeur stupéfaite. Passe les mains sur son visage, soupire :

— Où est ce panneau de contrôle ?

— Cette trappe en face de vous.

Elle trouve l’ouverture coulissante, fait glisser le petit couvercle qui cache l’écran tactile. Comme à regret, Herbert ajoute :

— Je vous donnerai les codes d’accès. Pour le terminal central.

Elle ne sait pas quoi répondre. Dit juste :

— Merci.

Perdue entre tension, angoisse et le soulagement qui perce à présent, qu’elle n’accepte pas totalement, non, loin de là.

Tapotant sur l’écran, elle lance une vérification des statuts système.

*

Assise sur son lit dans l’obscurité, un infime rai de lumière du jour sous le rideau de la petite fenêtre de blockhaus. Incapable de dormir, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Sur les nerfs. Dans sa tête la nuit passe et repasse, la colère d’Herbert, le profil du jeune allemand mort, l’appel d’Hamir, l’angoisse… Et puis le retour au calme soudain, presque brutal, Herbert à nouveau professionnel, concentré sur sa tâche… La vérification de tout le réseau électrique avec lui, sous ses consignes sèches. Le trajet vers sa chambre dans la lumière pâle de l’aube, les premières éclaircies perçant le couvert de nuages encore sombres, reflétés sur les flaques immenses.

Mais aussi…

Ce murmure.

Une fois de plus elle attrape son portable, cède au vieux tic nerveux ravivé par l’anxiété qui rampe dans son crâne. Ne regarde même pas vraiment l’heure, plus la peine, elle sait qu’il est déjà beaucoup trop tard, elle reconnaît les symptômes et sent que l’insomnie va se poursuivre en nuit blanche.

Et alors qu’elle s’apprêtait à lancer une vidéo enregistrée sur la mémoire du téléphone, elle voit les petits logos, l’alignement qui se fait sur le haut de l’écran. Des notifications de messages, alertes de réseaux sociaux, demandes de mises à jour. Hasard de la météo, du passage d’un satellite dans un certain angle de l’antenne relais la plus proche peut-être : elle capte, à peine un minuscule flux mais qui suffit à raviver l’espace d’un instant un espoir qu’elle juge aussitôt absurde, le soulagement d’une addict qui entrevoit la perspective d’un shot. Ouvre la première notification, l’application se lance, le chargement prend du temps.

Nouvelle demande en ami.

Elle voit cette photo, le sourire timide et triste.

Nausée.

Le nom.

Franz Wellimann.

Son portable lui échappe des mains, glisse de la couverture. La mise en veille s’enclenche quand il heurte le sol et elle se retrouve à nouveau dans le noir.

Haletante. Tremblante.

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Chapitre 9 – Charognarde

L’éclair illumine la pièce comme en plein jour à peine a-t-elle éteint l’interrupteur. Suivi presque immédiatement du grondement du tonnerre. Elle tressaille malgré elle, vestiges d’une vieille angoisse des orages qu’elle pense toujours avoir maîtrisée mieux que ça. Petit sac à dos sur l’épaule, Alvina referme la porte, deuxième sortie du jour et ce n’est même plus le jour, justement. 23H35, nouvelle nuit de boulot et il pleut à torrent. Dans le couloir toujours aussi vide et plongé dans la même chape de silence (vaguement le tonnerre en fond, assourdi par l’épaisseur de cette gangue de béton), elle se demande si l’antenne va attirer la foudre de la façon spectaculaire qu’elle a pu voir en photos parfois. Et une fois en vrai il y a longtemps, le souvenir est vague, à peine une image floue petite, la vue sur la baie depuis l’appartement de ses parents dans le Downtown : la pile centrale du pont frappée par une série d’éclairs qu’on aurait cru dessinés plus que réels, un ajout en montage pour représenter l’idée de la foudre. Presque caricaturaux. Elle se rappelle qu’elle n’avait même pas eu peur, juste cette fascination, image résiduelle d’un âge où l’insouciance primait encore sur la conscience de la puissance et du danger de ces forces à l’œuvre qui dansaient sur la structure métallique, familière, du Golden Gate Bridge.

Une porte claque quelque part et elle se retourne, nerveuse, s’attend plus ou moins à trouver Herbert et son regard haineux mais c’est idiot, il doit déjà être là-bas, parmi les rangées de serveurs. Dans son habitat naturel. Un genre de spectre aigri qui hante les alignements de racks comme des pierres tombales high-tech. L’esprit grincheux qui fait fuir les nouveaux habitants bien vivants. Ça la ferait sourire si elle n’appréhendait pas autant l’idée de le retrouver chaque nuit de travail pendant ces deux mois qui viennent, sans pour autant avoir la moindre idée de comment calmer les choses. Elle sent encore sa colère de la trouver là-haut près de ces bâtiments supposés abandonnés. Auxquels il a accès pour une raison ou l’autre, peut-être en fraude (et il craint qu’elle le dénonce) ou peut-être qu’il la déteste juste à ce point là. Ça la dépasse, elle n’a pas de problème avec les gens en général et l’inverse et la réciproque est assez vraie. Elle se souvient des avertissements d’Hamir… la veille, c’était juste hier oui, le souvenir est déjà flou et comme irréel, cette sensation particulière d’un changement de situation radicaux et soudains pour lesquels la mémoire semble hésiter entre les ranger dans la case des rêves et celle d’une réalité bel et bien vécue.

Badger pour déverrouiller la porte, le vent parvient à pousser le battant malgré sa masse de métal plein dans une bourrasque chargée de pluie. Elle sort, tente de maintenir sa capuche tant bien que mal. Un nouvel éclair déchire le ciel derrière le rideau de l’averse et elle espère à présent vraiment que l’antenne puisse jouer les paratonnerres, et qu’il ne vaut mieux pas tarder dehors pour le vérifier. Alors elle avance au jugé tellement la visibilité est inexistante, les lumières les plus proches forment un vague halo trouble, elle ne distingue même pas la colline ni les rampes d’éclairages qui bordent le centre de données. Accélérant le pas petit à petit jusqu’à trottiner, course maladroite vers l’obscurité. Elle retrouve le chemin en pente, devine les fantômes des buissons d’ornement et ceux (élancés, blafards) des lampadaires, avec l’impression plus que jamais de se transporter d’une poche de lumière à l’autre ou plutôt qu’elle quitte par intermittences le monde existant, réel, visible, pour un espace de ténèbres et de déluge où l’eau ruisselle littéralement jusque sur les bords de ses bottines (en simili-cuir plus ou moins étanche, mais elle sent déjà l’humidité s’infiltrer par les coutures).

Arrivée à l’abri du toit déformé et déformant du centre, elle ralentit un peu, à peine car c’est le froid qui la prend maintenant, elle est trempée, sa parka dégoutte en gouttelettes qui se mêlent au fin tapis liquide qui parcourt le béton lisse même ici, à l’abri. Elle retrouve l’entrée et sa caméra ronde, badge vers la providence d’un endroit chauffé, et surtout, au sec.

Le garde, le même qu’hier, ne lève pas les yeux de sa tablette à son entrée précipitée. Il attend simplement, comme la veille, n’établit un contact visuel que quand elle approche pour lui tendre son identification – pas de téléphone cette fois, elle ne l’a même pas fait suivre. L’air toujours épuisé, il lui rend le badge une fois scanné. Commente :

— Sale temps hein ?

— Pluvieux.

— Prenez pas le jus, là-bas dedans.

— Je vais essayer.

Sur cet échange bizarre, là, au milieu d’un nulle part improbablement high-tech, elle passe le portique et le regard électronique qui sonde ses traits, enregistre cette nouvelle version d’elle grelottante, cheveux aplatis et trempés.

Dans le bruit humide de ses chaussures sur le carrelage, elle retrouve les deux bureaux-aquarium toujours aussi déserts (elle remarque que les ordinateurs sont en veille, le logo PanOpt Inc promène son monde-cible en 3D sur l’économiseur d’écran bizarrement rétro). Et puis la salle de pause, sans aucune trace d’Herbert en vue. Coup d’œil à l’horloge murale basique qu’elle n’avait même pas remarquée hier tant le modèle est passe-partout. C’est bon, dans les temps. Elle se laisse tomber sur le canapé, son sac à dos à côté. Sort sa paire de running, un sweat épais et des chaussettes bien sèches. Elle laisse ses bottines trempées près du chauffage avec sa parka et le sac à dos, et rejoint la double porte du sanctuaire monolithique vrombissant. Se préparant mentalement à l’accueil d’Herbert. D’une façon ironique elle a plus ou moins le même accoutrement à présent, en oubliant les mèches mouillées qui sortent de sa capuche et la quarantaine de centimètres en moins. Le bruit blanc la nimbe et elle jette immédiatement un coup d’œil vers l’antre vitrée de son collègue. Le fauteuil est vide, une veste posée sur le dossier. Sur le grand espace de travail envahi d’écrans, de disques durs et de circuits entassés, un mug fume encore. Elle soupire, sent un peu de tension remonter à l’idée de le voir surgir à l’improviste au détour de n’importe quel alignement de serveurs.

Elle retrouve sa console de travail et son tabouret, c’est par là qu’il faut commencer, vérifier si les algorithmes ont continué correctement leur boulot sur cette partie des systèmes. Leur brassage des profils, de toutes ces vies décortiquées, quantifiées, recoupées, analysées octet après octet pour les regrouper par ensembles, cibles, priorités, contacts, liens forts et liens faibles. Elle déverrouille sa session (phrase de passe et badge, encore une fois) lance une série de protocoles de vérification et les fenêtres de terminaux égrènent leurs commentaires, tout a l’air dans le vert, quelques messages d’erreurs mineures, des détails à configurer tout au plus, quelques heurts entre les anciens paramètres et cette nouvelle couche logicielle qu’elle est venue ajoutée à l’ensemble. Le temps de vérifier les derniers rapports, elle pourra passer au prochain groupe, poursuivre le déploiement et si tout se passe aussi bien, qui sait, peut-être rester ici moins longtemps que prévu à empiéter sur les platebandes de Monsieur Herb…

En surbrillance comme pour marquer une nouvelle notification, elle remarque une fenêtre en fond. Oubliée de la veille, celle de son test de l’outil de surveillance des analyste. Toujours ouverte sur…

Le visage de l’allemand apparaît, son sourire timide figé à tout jamais dans cette forme numérique d’éternité. Alvina tressaille malgré elle. Il lui semblait avoir refermé tout ça hier, pourtant… Le souvenir flotte un instant alors qu’elle fouille les recoins de sa mémoire, mais l’oubli est possible, probable même vu son état d’épuisement et…

Elle vient de comprendre ce qui a lancé l’alerte de l’interface de surveillance en temps réel. Une conversation en cours. Une nouvelle demande en ami lancée. Sa gorge se noue, elle sent des larmes venir et se traite d’idiote. La blague de mauvais goût du hacker ou de qui que ce soit qui aurait pu détourner le compte continue mais ce n’est pas Brandon dont il s’agit, c’est ce pauvre jeune type, ça ne te regarde pas, ça ne…

Mais elle clique malgré tout sur la conversation qui apparaît dans un pop-up singeant l’interface (ou plutôt la détournant telle qu’elle) de la messagerie privée du réseau social.

Reiner Cederbaum : c’est qui à la fin ???

Franz Wellimann est en train d’écrire…

Franz. Le mort. Le connard qui s’amuse avec son compte.

Alvina guette la réponse, fixe l’écran sans savoir elle-même ce qu’elle espère, ce qu’elle attend.

— … charognarde…

— Quoi ?

Elle se retourne sur le tabouret pivotant, tellement vite qu’elle heurte du coude le tiroir du clavier (la douleur est aiguë, elle a frappé un nerf). À temps pour voir Herbert passer l’angle de la rangée voisine et se tourner vers elle. Il allait dire quelque chose mais elle l’interrompt net, lui lance :

— Vous avez dit quoi !?

Sa propre intonation la surprend, et lui aussi a l’air sidéré l’espace d’un bref instant, il bredouille :

— Je n’ai…

Puis c’est la colère qui revient, cette haine venimeuse qu’il semble lui vouer, ses yeux s’étrécissent et il s’avance, lentement, très raide, des câbles débranchés du faux-plafond frôlant son crâne rasé.

— Vous êtes là pour ça, n’est-ce pas ? C’est ça votre mise à jour, ces nouveaux algos… vous…

Alvina se lève, sent le monde tourner et ce n’est pas que la peur que lui inspire ce cinglé, qu’elle sent là comme un nœud sourd et froid… Herbert continue mais elle ne l’écoute même plus, il y a autre chose encore, quelque chose ici qui…

— … m’en doutais, vous êtes avec eux !

Elle recule encore et heurte du dos l’armoire de serveurs bourdonnante. Herbert approche toujours, il grogne à présent et son regard étincelle :

— Depuis le début je le sens, je sais ce qu’ils ont prévu ici, ce qu…

Un flash. La lumière s’éteint. Une fraction de seconde ils se retrouvent dans le noir.

Elle tressaille, un cri mourant au fond de sa gorge. Herbert gémit, une plainte animale, aiguë.

Immédiatement l’éclairage de secours prend le relais, les rangées de lampes diffusent un halo blanc terne. Maintenus par les batteries secondaires, les serveurs ne se sont pas interrompus un seul instant maintenant que les générateurs s’enclenchent.

Alvina entend les pas précipités d’Herbert s’éloigner comme s’il courait, sa voix affolée résonne entre les machines impassibles :

— Pas maintenant, bordel ! Pas maintenant !

La sonnerie de la ligne interne à la base arrache un nouveau sursaut à Alvina. Le son résonne en double dans la grande salle, un premier hululement électronique loin (probablement dans le bureau d’Herbert) et l’autre bien plus près. Quelque part sur sa droite. Elle sonde la pénombre, ses yeux s’habituent peu à peu, distinguent mieux les formes. Le combiné est là fixé au mur, au niveau de la perpendiculaire à l’allée centrale. Sa main tremble quand elle décroche, et la voix d’Hamir la rassérène un peu (seulement un peu).

— Herbert ? Le courant vient de sauter sur tout le complexe. Il va falloir vérifier de votre côté si rien n’a été endommagé au niveau des anti-surtensions.

Elle soupire doucement, souffle pour calmer la tension.

— OK, on s’en occupe.

— Alvina ? Est-ce que ça va ?

— Oui…

— Tu as l’air bizarre… Il y a un problème ?

Elle hésite, est-ce qu’elle doit dire qui est le problème, mais dire quoi, qu’Herbert est fou, qu’il lui fait peur…

Hamir marmonne quelque chose.

— Je dois te laisser, j’ai un double appel de nos gars à la centrale des générateurs. S’il y a quoi que ce soit, tu me rappelles, tu me dis, d’accord ?

Il raccroche avant qu’elle ne réponde et elle reste là le combiné entre les mains. Le silence bourdonnant est retombé. Plus aucun signe d’Herbert, où qu’il ait disparu.

Les systèmes de protection contre la foudre. Elle se repasse en mémoire le plan qu’elle a essayé d’apprendre, par principe, mais le souvenir est flou.

Dans un réflexe qu’elle regrette tout de suite, elle lance au hasard :

— Herbert ?

Aucune réponse ne vient.

Continuer vers le chapitre 10

Chapitre 8 – Hors du monde

L’ordinateur portable fait son petit bruit de mise en veille quand Alvina referme l’écran. Elle le pose sur le lit à côté d’elle, étire ses jambes. Soupire. Aucune série qui l’accroche, pas de film, pas de jeu qui l’inspire. Impossible de se concentrer, l’attention flottante, une migraine de fatigue comme sensation latente et sourde, pesante. Elle se tord le cou pour apercevoir un coin de ciel sombre, terne, par l’angle de la fenêtre minuscule. Même pas 17h, il fait presque nuit. Des gouttes de pluie sur la vitre.

Elle finit par se lever, marche quelques pas dans la pièce – le peu que permet la distance au placard et au mur opposés du lit. Tend la main vers son téléphone, effleure l’écran puis se ravise, marmonne. Agacée de se surprendre avec ce tic encore, encore, encore et encore. Alors il faut une zone blanche de réseau pour comprendre à quel point on est accro ? La tentation de retourner au café cyber revient une fois de plus. Lancinante. Et une fois de plus, elle ne voit pas seulement ce qu’elle irait y faire. Errer sur un réseau social ou l’autre. Se perdre au fil des renvois hypertextes. Dans l’hypnose des mosaïques de vidéos, des suggestions de contenus ciblées qui en entraîne une autre, et une autre, et une autre ad nauseam pour dévorer l’attention, cette marchandise rare, précieuse. Les données sont le nouveau pétrole, c’est ça le crédo des plateformes. Les données de personnalisation qui permettent de voler cette richesse tarie par les logiques de flux, de notifications, les bombardements de pings d’alertes de messages de nouveautés qui livrent cette guerre invisible pour le contrôle d’un instant. D’une seconde, peut-être même d’un dixième pendant lequel tu vois même rapidement et tu cliques, la page de vente s’ouvre, conversion ou non c’est déjà le premier pas et le subliminal fait le reste avec son marquage inconscient, on a réagi, tu as réagi et là c’est fait, le cerveau est déjà ferré. Pris.

Qu’est-ce qu’on peut essayer de te vendre après avoir regardé les vidéos d’un mort qui joue la musique d’un mort ? Quand on stalke des internautes au hasard, la seule particularité commune entre elles et eux étant d’avoir un acte de décès à leur nom ?

Elle frotte son visage.

16h53, le premier jour (au sens de moment de la journée, d’un moment sous la lumière du soleil plutôt que les rampes de diodes) et elle tourne déjà littéralement en rond.

On s’y fait. C’était ça que disait Doug ?

Elle pense un moment à retourner à la cafétéria prendre un café ou quelque chose. En espérant tomber sur lui, sur Hamir, sur un visage connu (peut-être pas Herbert). Mais après le repas en solitaire – personne, juste un passage bref d’une fille en sweat-shirt qui a pris une portion de pain et s’est éclipsée aussitôt, le regard baissé, presque furtive. Collation réchauffée au micro-onde – personne en cuisine, les bacs de légumes et les viandes, sauces en libre service sous les rangs de néons antiques.

Sur une impulsion elle passe une parka épaisse, fourrée au col, son écharpe. Besoin de sortir, de voir un peu de lumière (le ciel bleu sur la baie, le contraste rouge du pont… Alors San Francisco te manque déjà…?), au moins autant que le ciel orageux en propose…

Téléphone inutile en poche. Elle referme la porte de sa chambre et remonte le couloir sans encore savoir exactement où elle compte aller. La forêt, autour, peut-être qu’on peut sortir par le portail des véhicules ? Il y aura bien un garde à qui demander – après tout pourquoi pas, c’est entrer qui est interdit, pas l’inverse.

Mais en passant la porte blindée du bloc d’habitation, levant la tête, elle revoit l’antenne. Squelette d’acier qui pointe vers les nuages bas, vestige d’une ère géopolitique qui n’a même pas connu sa naissance. Les espions et leurs codes au gré des ondes courtes, fil d’Ariane électromagnétique porté de réverbération en réverbération, de rebond en rebond, un écho fantôme et – peut-être comble du mystère, de l’inconnu d’une autre époque – analogique.

Elle n’hésite plus.

Au niveau du bloc administratif, elle remarque l’absence de lumière allumée à l’intérieur. L’antre de Frank semble vide. Sans la lueur aux fenêtres, sous ce ciel de crépuscule avant l’heure, c’est tout le petit blockhaus qui semble éteint, bizarrement inerte. Dépassant la dernière petite ouverture vitrée. Le bord de sa vision capte un mouvement, une variation de teinte derrière le verre. Elle s’arrête, quelque chose de froid dans le ventre. Mais il n’y a rien, n’y a sans doute rien eu de spécial d’autre que la forme d’un meuble derrière en nuance plus claire, la paroi d’un cubicule peut-être, ou un casier à tiroirs. Son cœur bat, elle n’arrive même pas à décider pourquoi. Le malaise de cette impression visuelle fugace, illusion de… une silhouette ? Et, persistante, cette sensation particulière, quasi télépathique, d’un regard fixé sur soi, qui ne quitte pas, qui observe. Quelque part derrière cette petite fenêtre obscure. Elle se force à se détourner à lutter contre cette remontée de peur enfantine que quoi que ce soit apparu là se manifeste à nouveau. Stupide.

Le vent glacial l’accueille quand elle passe le couvert du bloc. Mord ses joues, les piquette de minuscules gouttes de pluie qui ne doivent plus aspirer qu’à devenir des flocons.

À l’assaut de la route pentue, elle rabat la capuche avec sa fourrure de tenue d’exploratrice arctique. Ses chaussures de ville à semelle plate et lisse (heureusement pas de talons) dérapent un peu. Les graviers qu’elle projette crissent et crépitent sur l’asphalte inégale à mesure qu’elle monte. L’air froid lui fait du bien, toute Californienne qu’elle est, elle ne craint pas l’hiver, la pluie, le mauvais temps qui ne mérite pas son nom. À chaque pas face aux bourrasques elle sent la chape qui l’enserre depuis le réveil trop matinal se dissiper. Chassée, à l’inverse des cumulo-nimbus d’orage qui n’ont pas l’air décidés à suivre le mouvement des masses d’air.

De la hauteur qui domine le complexe, elle peut voir au-delà des grilles la forêt qui s’étend, dense, les nappes de brouillard et de crachin comme hérissées des pointes vert sombre de la pinède. Et plus loin les fantômes d’autres collines et de sommets massifs rendus éthérés par la nappe d’humidité blanchâtre.

Le vent arrache sa capuche quand elle atteint le plateau et son ciment antique perforé d’herbe et de ravinements, et ses cheveux explosent en un chaos cuivré. Un sifflement strident monte comme elle s’avance entre les bâtiments bas, parpaing brut et toits de tôle rouillée, le souffle des rafales qui se prennent dans le squelette d’acier de l’antenne immense dont elle peut à présent entendre les grincements lourds, mécaniques, profonds, les craquements de métal d’une coque d’épave prise dans la roche et échouée là sous l’assaut des vagues et l’espace d’un instant elle se sent ailleurs (ou encore plus ailleurs) perdue hors du monde, de son monde et seule, incroyablement seule et pourtant dans une certaine paix. Par l’absence de soi, la sérénité qui découle de ne plus être dans son propre esprit (étriqué, fatigué, hanté par…) mais seulement des sens, la perception du froid, de ses cheveux malmenés par les bourrasques, de cette immense monolithe décharné que le changement d’époque a rendu muet, les chiffres et les codes lancés au hasard des ondes remplacés par le chiffrement de bout en bout à la pulsation des veines lumineuses de fibre optique. Pourtant il gronde et parle toujours, ce vestige qui persiste à dominer son mastodonte numérique plus bas, l’antenne satellite en parabole dont elle peut voir le bord blanc et lisse se détacher en contrebas, il grogne face au vent et d’une façon obscure elle pourrait y voir un autre message.

Un claquement sur sa droite, comme une porte, un volet qui bat. Elle n’y prêterait pas attention mais la sensation revient, celle d’une présence, d’un regard qui fixe, qui pèse, lourd. À nouveau ce malaise qui noue, viscéral. La voix l’interpelle avant qu’elle ne se retourne.

— Ah, c’est vous.

Herbert Williams, son timbre aigre – encore plus qu’hier soir –, il n’est pas content de la voir. Il vient de sortir du petit bâtiment. Un jeu de grosses clé encore en main. Toujours ce gros sweat noir. Il a rabattu la capuche sur son crâne rasé à la tondeuse. Les yeux rivés sur elle. Presque de la hargne.

— Je voulais voir cette antenne, Alvina s’entend répondre.

— Je m’en doute. Pas grand-chose d’autre à faire ici.

Et lui, qu’est-ce qu’il fabrique là ? Ce n’est pas sensé être désaffecté, cette partie ? Elle prend conscience qu’elle a reculé d’un pas. S’en veut que ce pauvre type jaloux de son poste lui fasse peur comme ça.

Il range la clé dans sa poche d’un geste brusque, comme s’il réalisait son oubli. Soupire.

— Bon. À ce soir.

— À ce soir, Herbert.

Déclic d’un briquet quand il s’éloigne, une bourrasque renvoie la fumée de sa cigarette en volutes éparses. Ses tennis ne font pas un bruit sur le béton. Il se retourne une dernière fois, vite, torve.

Et elle reste seule, l’instant de paix évaporé comme l’odeur de tabac. Face à la porte d’où il est sorti avec ces vieilles clés. Un battant métallique épais, peint de vert armée. Des éclats de rouille autour des rivets.

Continuer vers chapitre 9

Chapitre 7 – Souvenirs

Sur le coin de la table plastifiée, le téléphone vibre. Elle soupire, on la regarde en coin, la bibliothèque est trop calme trop silencieuse alors ça résonne, un écho de cathédrale distordu qui s’étire, s’étire, s’étire.

Son sac sur une épaule dans le hall, les livres rangés trop vite n’importe comment elle regarde l’écran, la notification d’appel qui s’affiche encore et encore. Elle ne veut pas décrocher, qu’est-ce qu’il se passerait si elle ne répondait pas après tout, c’est son droit, elle travaille, un gros dossier à préparer, alors…

Mais la voix apparaît sans qu’elle n’y puisse rien. La voix déchirée, brisée, de Megan.

Trois mots.

Il.

Est.

Un seul compte.

Mort.

Mais le téléphone vibre encore et elle sursaute. Une mélodie s’élève, un son électronique neutre, standard, impersonnel. Ce n’est plus le même, plus trapu, épais, l’écran petit. À l’écran quatre simples lettres gravées dans son esprit, un numéro inconnu qui le suit.

« Papa. »

Elle fixe cet appareil étranger, cet appel qui ne lui est pas destiné.

Dans la poche d’une veste polaire, il sonne, sonne et sonne encore. Les pans flottent sur une silhouette amollie, inerte. Un souffle de vent doux, l’air du printemps, des buissons en fleurs.

La corde grince.

Au-dessus du nœud très serré, énorme, un visage livide. Terne.

Il y a une mouche posée sur sa langue.

Elle ouvre les yeux. Un rai de lumière autour de la fenêtre au volet fermé. L’écho d’une télé ou d’une radio quelque part, et le fond de la ventilation, régulier, monotone, une version soliste discrète du chant bourdonnant des racks de serveurs.

14h26. Beaucoup trop tôt, elle a mis son réveil pour 17h, c’est au moins ce qu’il faudrait après deux nuits aussi courtes. Elle recale sa tête sur le petit traversin, referme les paupières, ses globes oculaires secs frottent derrière. Elle essaye de se concentrer sur son souffle mais la sensation est là, persiste, ces grosses billes qui roulent contre un papier rugueux.

Les yeux du pendu avaient l’air secs aussi.

Ils étaient sombres, vitreux. Est-ce qu’il n’y avait pas une mouche posée au coin ?

Nouveau soupir. Elle regarde l’heure à nouveau, deux minutes ont passé, sournoisement lentes.

On dirait que c’est fini pour le sommeil. Elle connaît trop bien les signes, cette agitation nerveuse, l’écoulement laborieux de chaque seconde, l’une après l’autre, et encore l’une après l’autre… (Comme si les restes du cauchemar n’étaient pas assez, ces images fantômes, persistance plus mémorielle – traumatique ? – que rétinienne.)

Elle se redresse et se lève par étapes, lentement, pour éviter les vertiges. Ils viennent tout de même un peu, ce brouillage de la vision périphérique, la légère sensation de malaise qui l’accompagne… Elle souffle lentement, inspire, ça va un peu mieux.

Enroulée dans un peignoir, un sac avec quelques affaires sous le bras, elle sort dans le couloir pour rejoindre les douches. La pièce est carrelée de blanc, sol au plafond, l’impression est étrange. Les petites fenêtres hautes, embuées, lui rappellent vaguement une vieille piscine de l’Excelsior District. La plus au fond, entrouverte, laisse entrer un courant d’air glacé.

Les cabines sont petites, individuelles, et elle préfère ça.

L’eau chaude fait du bien. Elle reste un moment la tête levée sous le jet, yeux clôts, comme si ça pouvait effacer les cernes, laver la fatigue en même temps. L’effet psychologique agit un peu.

Habillée, cheveux séchés, un peu de fond de teint, quelques derniers coups de brosse sur ses ondulations décolorées, sur les longueurs. Elle se regarde dans les yeux, un instant, liner en main, puis renonce.

Un détour pour poser ses affaires à sa chambre, puis direction cette faille de l’espace temps des années 2000. Cyber-café.

Derrière la double porte coupe-feu, une petite pièce en longueur, très vide. Cinq postes alignés sur des bureaux d’aggloméré clair basiques. Une petite table avec de quoi percoler du café, ce qui va être son premier objectif du jour. Sur l’un des ordinateurs, un homme en uniforme NingirSecurity déroule un fil d’actualités de réseau social. La molette grince, encore, encore, et encore, en suivant le flux éternel d’images, vidéos, publications écrites. Casque sur les oreilles, il ne remarque Alvina que quand elle passe derrière sa chaise pour rejoindre le coin café, lui adresse un signe de tête amorphe qu’elle lui rend sur le même mode.

Le premier mug de la journée remplit, elle rejoint l’un des bureaux de l’extrémité pour laisser un peu d’espace avec l’agent de sécurité. Un clic de souris réveille l’ordinateur, qui lui demande de créer un compte avec numéro d’employé et mot de passe. Elle fait défiler les conditions d’utilisation et les rappels au règlement, colonnes de textes interminables qui se résumeraient facilement en « merci de ne pas utiliser ce poste pour vos activités professionnelles classées secret défense, et tout ce que vous y ferez sera enregistré et susceptible d’être analysé, stocké, fiché à jamais, bonne journée ».

En mode automatique, elle ouvre le navigateur, se connecte sur sa boîte mail et sur ses différents comptes. Laisse l’hypnose du fil d’actualité la prendre elle aussi, comme le garde deux bureaux plus loin. Et puis un instant plus tard elle a tapé le nom d’hier enfin de cette nuit, Giedermann, l’allemand blond à la reprise de Nirvana. Mort il y a deux semaines dans un accident de voiture.

Sa vidéo de musique se lance dès qu’elle la survole, les premiers accords de guitare lancinante. Le son du casque est meilleur que le haut parleur intégré du terminal. Elle la regarde jusqu’au bout une nouvelle fois, puis elle réalise que le compteur de vues va afficher son compte à présent. Sans compter les algorithmes de profilage publicitaire, première couche avant toute la série des autres déployés par PanOpt Inc et tous les autres courtiers de données. Sur la constellation des graphes de contacts de ce point nodal mort, sa propre étoile vient probablement d’apparaître, minuscule, un lien faible du hasard des réseaux sociaux.

Ce visage mort vivant, cette voix qui chante à tout jamais dans cette bulle temporelle figée la met brusquement mal à l’aise. Son regard gentil timide le genre de garçon avec qui elle aurait pu être amie sans doute, fixé vers la caméra, fixé sur elle. La voix d’un mort, c’est bien la même chose pour la chanson originale par Kurt Cobain pourtant mais là c’est autre chose, plus intime, plus…

Elle ferme l’onglet et retourne sur son fil d’actu. La gorgée de café qu’elle prend est amère.

Notification. Un message privé de Megan.

Des bribes de son cauchemar lui reviennent, la voix brisée de son amie pour lui annoncer…

Elle ouvre le tchat.

Megan : Heyyy =)

Megan : On dirait que tu as du réseau finalement

Megan : Je peux t’appeler ?

Elle tente de chasser le malaise qui l’a prise, sans succès, cherche et ajuste la petite webcam accrochée en haut de l’écran.

Alvina : Oui

Megan lance un appel vidéo.

La sonnerie retentit. Elle accepte la visio.

Le visage souriant de Megan apparaît à l’écran, ses boucles brunes en large halo qui retombe jusqu’à ses épaules.

— Saluuuut ! Tu vas bien ?

Alvina tente de sourire, d’après la petite fenêtre de retour de sa propre image, ça ne marche pas.

— Hey, oui, ça va. Ça va. Et toi ?

Megan plisse les yeux.

— Ouhla, ça n’a pas l’air.

— Si, si. Je suis juste un peu fatiguée.

— Tu as travaillé cette nuit ? Tu es arrivée au centre, ça y est ?

— Oui, j’ai commencé, je suis arrivée dans la soirée et j’ai pris mon poste à 11h.

— Alors, le boulot ? Les collègues ? Je sais que tu peux pas m’en dire grand chose, mais ça va ?

— Ça s’est bien passé.

Megan approche le visage de son écran, Alvina remarque les cernes qui marquent ses jolis yeux verts. Sans pour autant ternir leur éclat pétillant.

— Tu es sûre ?

Alvina hésite. Soupire. Sa voix s’enroue un peu.

— Je n’ai pas très bien dormi.

On dirait que son amie devine immédiatement. Elle s’assombrit, demande doucement :

— Les cauchemars ?

Alvina hoche un peu la tête. Son amie reprend :

— Il me manque aussi, tu sais. J’ai pensé à lui ce week-end à la soirée avec Dennis et Lucy.

Elle marque une pause.

— Ce rêve… Il n’y avait pas que ça, si ?

À son intonation, elle sait déjà la réponse, elle connaît bien cet autre spectre qui la hante, plus loin, enfoui.

— Les deux s’entremêlent, c’est souvent comme ça.

Megan opine lentement, semble peser ses mots.

— Je te l’ai déjà dit un million de fois, mais… Tu n’as pas à t’en vouloir, vous n’avez pas fait grand-chose de mal… Enfin, vous étiez gosses quoi, c’était pas malintentionné, pour vous c’était juste un téléphone et…

— Le téléphone d’un mec pendu.

— Et c’était pas toi qui a eu l’idée, d’abord.

— C’est Jeff qui l’a pris mais on a rien dit, on aurait pu…

— Jeff, c’était la forte tête du groupe, vous auriez rien pu faire une fois qu’il avait une lubie en tête.

— C’est lui qui a embarqué le portable car c’était lui le caïd, oui, mais on aurait peut-être tous fait la même chose sinon.

Un silence flotte. Megan semble attristée, fatiguée elle aussi à présent.

— Tu devrais arrêter de penser à ça, tu n’as rien fait de mal, et c’est passé, tout ça.

— Je crois que c’est même pas la question d’avoir mal fait. J’y pense pas spécialement la plupart du temps. Ça revient juste, parfois, tellement précis… Quand j’essaye d’y penser, euh… rationnellement, on pourrait dire, tu vois, en état d’éveil, consciente, je n’ai pas d’image aussi nette. C’est toujours en rêve, les sons, les odeurs, tout revient. Il y avait des mouches dans sa bouche.

À l’air écœuré de Megan, Alvina regrette d’être revenue encore sur ce sujet, de remuer la poussière de son cerveau encore et encore.

— Je suis désolée, Meg, j’aurais pas dû en parler.

— Tu sais que tu peux discuter de ce que tu veux avec moi.

Nouveau silence. De l’autre côté de l’appel visio, Megan se déplace avec son téléphone, le décor tourbillonne derrière elle, des murs blancs d’un bureau, un distributeur de boissons, des plantes vertes quelconques. Alvina reprend pour briser cette chape qui tombe, sa voix l’est aussi, cassée, un peu rugueuse.

— Lucy et Dennis, ça va ?

— Oui. Le petit a été malade mais c’est en train de passer. Tu devrais les appeler aussi, ils seraient contents de t’avoir.

— J’y penserai.

— Il faut que j’y aille, ma pause est finie. On se reparle plus tard, d’accord ?

— À plus tard, Meg.

En l’espace d’un instant, Alvina réalise qu’elle a encore monopolisé la conversation, n’a rien demandé à son amie, pas de nouvelles de la promotion qu’elle attendait, le nouveau copain qu’elle fréquente. Rien.

Megan coupe l’appel et le bruit blanc électronique étouffé du casque revient, ponctué par quelques crépitements du câble son endommagé.

Continuer vers chapitre 8

Chapitre 6 – Ne pas connecter

Herbert Williams l’interpelle dès qu’elle émerge du temple des serveurs. Il se tient près du percolateur, à attendre un café de plus. Les quelques heures d’éveil supplémentaire ne semblent avoir rien changé chez lui, elle se demandait si son aigreur s’aggraverait. Elle ne s’est pas arrangée non plus.

— Alors ?

— Ça va.

— Pas de problème à signaler ?

Elle marque une hésitation, se ressaisit, elle a envie de partager l’anecdote du statut publié post-mortem, mais elle sait bien qu’elle ne le fera pas. C’est la règle dans la transgression institutionnelle des règles, on le fait tous mais personne n’en parle.

— Non. Je vous ai transmis les logs principaux de la mise à jour et des protocoles de test. Vous n’aurez pas à chercher.

— Ah, merci.

Ça l’a pris au dépourvu. Elle s’en amuserait si elle n’était pas aussi épuisée.

— Bonne nuit, Herbert.

— De même.

Elle le laisse là avant qu’il ne pose d’autres questions, elle veut sortir, respirer un peu l’air frais – il devrait l’être, frais… – et surtout dormir, dormir, dormir, même si l’odeur du café est tentante. Elle pense avoir lu quelque part qu’après une nuit blanche, le cerveau réagit comme pour une commotion cérébrale. Et n’en parlons pas après presque deux. Des hormones et des signaux d’alerte, tous les voyants au rouge, l’alarme qui indique qu’il y a vraiment un problème… c’est exactement son ressenti, des sirènes qui hurlent en silence, une lampe écarlate de vieux sous-marin qui clignote façon gyrophares.

En retrouvant les cernes du garde à l’entrée, elle se demande vaguement quelle tête elle-même peut avoir. Il a rangé sa tablette, a posé une sacoche sur le bureau, on dirait qu’il se prépare à partir lui aussi. Elle lui adresse un sourire de compagnons d’infortune, mi complice, mi compatissant. Il récupère son téléphone dans le meuble à casiers, le lui tend en marmonnant quelque chose qu’elle comprend comme « voilà, merci, à demain ».

— Merci. Reposez-vous bien.

Il est déjà revenu au rangement du bureau, ne lève même pas les yeux pour répondre.

— ‘rci, vous aussi.

Avant même de sortir elle rallume son téléphone, le geste est machinal, c’est presque comme reprendre son souffle ou chasser un truc qui gêne sur la peau. 7:12AM, et toujours aucun réseau.

Par l’injonction de son badge, la porte s’ouvre sur une aube encore terne, des nuances de ciel pâlissant sur le bleu nocturne ponctué des dernières étoiles. Comme prévu il fait froid, elle avance vite, en rentrant la tête, mais il n’y a plus de vent, ça serait presque supportable. Elle traverse cet improbable espace de jardin qui sépare le centre de données des autres bâtiments, les buissons parfaitement figés, comme les arbres qu’elle distingue petit à petit au-delà des grillages, nimbés d’une chape de brouillard. Quelques chants d’oiseaux discrets, l’éveil d’une nuit (presque) d’hiver et dans le lointain des cris grincheux de corbeaux, ou de corneilles, il y a une différence mais elle ne la connaît pas. Un bruit de roues sur du goudron, distant, elle se retourne et suit du regard un 4×4 NingirSecurity qui descend la route sinueuse menant à l’antenne satellite. Aux antennes plutôt, il y a l’autre, immense perche de métal qui perce les arbustes du haut de la colline. Immuable, comme une sorte d’obélisque d’une ère industrielle révolue, un autre avatar, ancien, daté, obsolète du temple militaro-industriel qu’il domine méprisant comme s’il s’en foutait du changement d’époque, des technologies, qu’il fallait toujours envoyer des séries de nombres aux infiltrés dans des appartements de blocs soviétiques parfaitement réguliers et austères (aussi brutalistes en fait que les bâtiments qu’elle rejoint).

En passant devant le bunker administratif, il y a de la lumière aux fenêtres. Elle imagine Hamir déjà en poste avec l’indispensable mug de café, à consulter les rapports d’état des systèmes, les routines de sécurité diverses.

Comme si elle l’invoquait, la porte métallique s’ouvre sur Frank, serré dans son blouson en cuir, paquet de cigarette entre les doigts. Un petit signe de tête, elle s’arrête à son niveau, il souffle une bouffée de fumée vers le jour naissant.

— Ça a été ?

— Oui, ça va.

Il opine lentement.

— Vous avez rencontré Herbert.

Elle essaye de garder une neutralité polie.

— Oui.

— Sacré bonhomme hein. Il fait bien son boulot mais je crois qu’il part en vrille. Ça fait déjà quelques temps qu’il est là et je pense que ça commence à lui peser, même si, de vous à moi, il devait déjà avoir un grain au départ. Vous fumez ?

Il lui tend une cigarette.

— Non, merci.

— C’est bien. Quelque chose à boire ? J’ai pas encore commencé mon horaire, il me reste un peu de temps.

Il faudrait aller dormir, mais l’air frais, les premiers rayons du soleil à l’horizon, l’ont déjà tirée de l’essentiel de la torpeur, elle est épuisée mais ce sont les nerfs qui tiennent. Les alarmes de dysfonction qui sonnent au rouge dans le cerveau.

— Pourquoi pas.

Hamir lui ouvre la porte, s’apprête à moucher sa cigarette mais elle l’interrompt :

— Ne vous dérangez pas, je vais me servir.

— Sur votre gauche, après le premier cubicule.

— Merci.

Elle entre dans la chaleur informatisée, l’odeur de circuits, meubles en aggloméré, un fond de paperasse aussi, nuances de papier et toner d’impression. Il y a quelques employés cette fois, elle en compte trois (ils lèvent les yeux vers elle, un fauteuil se tourne, un signe de tête, puis la curiosité retombe et ils reviennent à leurs écrans), mais l’open-space semble assez vide. Alvina dépasse le bureau vacant, comme indiqué, trouve une table en longueur avec un clone du percolateur de Williams, des boîtes d’infusions, thé, café diverses, des mugs et une bouilloire électrique sur laquelle quelqu’un a écrit « Ne pas connecter au wifi ». Elle se demande vaguement pourquoi avoir opté pour un modèle « smart » dans ce cas, tout en appuyant sur les boutons physiques, concrets, qui activent la chauffe du lait qu’elle a trouvé dans le petit frigo adjacent. Qui lui n’a pas l’air spécialement voué à se connecter à quoi que ce soit.

Le cacao versé d’un sachet souple orné d’un lion façon dessin animé monte en petits îlots de terre sombre. Elle improvise de touiller avec une de ces pailles en conglomérat végétal compostable parce qu’il n’y a plus de cuillère propre, le service administratif a l’air moins porté sur l’ordre et la précision des stocks que Williams, dont elle voit à présent la maniaquerie sous un jour plus compréhensif. Le félin de l’emballage a l’air de particulièrement savourer sa boisson. Elle prend une gorgée, il faut reconnaître que la dose de sucre fait du bien.

Un coin de ciel jaune orangé et l’odeur de tabac d’Hamir l’accueillent à l’extérieur. Elle frissonne, mais avec le mug bien chaud entre les mains, elle sent déjà moins le froid. Frank la regarde avec un petit sourire.

— Vous ne regrettez pas trop la Californie ?

Il lui faut un petit instant pour se souvenir qu’il a eu son dossier en main, qu’il connaît déjà pas mal d’éléments factuels qui la concernent sur le plan professionnel. Personnel aussi peut-être, mais c’est dans la partie à laquelle elle n’aura jamais accès.

— Pas encore. J’imagine que ça viendra.

— Pour avoir passé quelques années à Palo Alto, je peux te le garantir, oui.

— Tu as été à Stanford ?

— Oui, mais j’ai travaillé une dizaine d’années là-bas aussi. Une petite boîte de sécurité, on avait des contrats avec quelques gros poissons.

— Et après, PanOpt Inc ?

— Ouais, enfin, j’ai commencé en sous-traitant de PanOpt, qui sous-traitait pour le gouvernement. Puis j’ai remonté d’un échelon, et je suis parti dans le Maryland. Un poste avec la CIA.

— Ça doit déjà changer un peu de la côte Ouest…

— Au moins, c’était plus progressif avant de me retrouver ici. Et toi, Stanford aussi, c’est ça ?

— Oui.

— Et directement PanOpt ?

— Au centre de données de la branche de San Francisco, oui.

Elle hésite, boit un peu de chocolat chaud.

— J’ai participé au développement, là-bas.

— Le nouveau système que tu viens installer ?

— Oui.

Hochement de tête admiratif.

— Pas mal.

On dirait qu’il se retient d’ajouter : « pour ton âge ». Elle apprécie qu’il ne le fasse pas, répond sans trop savoir pourquoi :

— Merci.

Un silence. Le soleil est apparu derrière les arbres, quelques rayons doux filtrent au travers des pointes de conifères. Hamir exhale une longue bouffée, fumée et vapeur mêlées.

— Et après ?

— Après ?

— Tu es là pour un mois, c’est ça ?

Elle opine.

— Ah, oui. Peut-être un peu plus, ça dépend comment ça se passe. Puis retour à San Francisco.

— Tu penses y rester ?

— J’aimerais bien, mais je pense que ça dépendra du boulot.

— Si tu veux l’avis de l’ancien : évite le Maryland, reste là où on bosse avec le secteur privé, entreprise à entreprise.

— Pourquoi ?

— C’est pas le même budget niveau confort et aménagement des locaux. Regarde ici : c’est une ancienne base militaire, et on le sent. Et puis, les gens sont ennuyeux. La petite famille pavillonnaire semi-rurale, ça va un moment.

Alvina agite la paille pour terminer le fond de son chocolat, onctueux comme une pâte à tartiner.

— Et toi ? Tu restes encore combien de temps ?

— Un mois.

— Tu seras peut-être parti avant moi. Tu sais déjà où ?

— Le Maryland, pour changer. Ma femme et mon gosse y sont restés, on a une baraque là-bas. (Un sourire en coin.) Quand je te dis que les gens sont ennuyeux, je sais de quoi je parle.

Il écrase sa cigarette. Alvina étouffe un bâillement. La fatigue revient petit à petit, comme un brouillard, une chape poisseuse. Hamir commente :

— Il va falloir que je me mette au boulot. Et toi, que tu ailles dormir, je crois.

— Oui, je suis morte.

— Repose en paix.

Les commentaires de deuil sur la page de l’Allemand lui reviennent comme un flash fugace. Ce dernier post incohérent, la date impossible. Ce sentiment de malaise, trouble, profond, la reprend.

Elle se force à sourire.

— Merci. Bonne journée, Frank.

Continuer vers chapitre 7

Chapitre 5 – Veines de photons

3h48. Le terminal égrène ses lignes (gris clair sur noir en légère transparence sur les autres fenêtres ouvertes, contrôles et retours diverses) et le fond qui reste dans le mug n’est plus qu’un sirop épais couleur café. Elle touille un peu la cuillère dont le métal fait écho au logo métallisé PanOpt Inc avec la forme qui évoque vaguement une cible ou une mappemonde vue comme telle.

À l’écran, le processus de vérification se termine. Elle s’adosse contre la paroi métallique (vibrante et presque ronronnante) d’un monolithe, doucement, avec respect. Ferme les yeux, juste un instant, elle peut se le permettre, l’avancement du boulot d’installation est déjà respectable et c’est la consigne de base du protocole, échelonner pour ne pas tout planter en cas de problème, laisser les analystes de toutes les agences, entreprises, et autres encore sur la touche sans leurs flux d’interceptions, la sève de données de surveillance.

Et là, la tête en arrière appuyée contre un de ces mastodontes de calcul, elle pourrait sentir ce cœur immense battre, sourdement, ces artères de fibre parcourues de signaux d’information lumineux, débit fluide et presque comme liquide, et elle se trouve ici au sein même du ventricule ou plutôt d’un ventricule qui se remplit, assemble, rejette. Se remplit, assemble, rejette.

Le système sanguin d’un démiurge aux veines de photons.

Parfois on peut se dire qu’on a créé un monstre…

Qui disait ça ? Souvenirs d’une conférence de hack, un expert en sécurité, ceux qui sont quasiment du camp en face en fait à ce stade, qui chiffrent et protègent quand on (PanOpt Inc, l’entité militaro-industrielle) casse et compromet.

— … signé le pacte.

Elle tressaille et rouvre les paupières en sentant la perte d’équilibre, vertige hypnagogique qui aurait pu s’avérer pour une fois bien réel vu qu’elle est perchée sur un haut tabouret sur roulettes. La voix, cette voix… ?

Brandon.

Son regard parcourt les couloirs de serveurs et elle se sent stupide, bien entendu qu’il n’y a personne, que c’était juste une de ces hallus qui viennent aux frontières du sommeil – après tout tu connais bien ça, c’est pas la première et ne sera pas la dernière.

Alvina se lève, prise d’une certaine honte, tomber presque littéralement de fatigue dès la première nuit de boulot ça ne le fait pas du tout, est-ce que Herbert l’épie derrière des caméras perdues quelque part dans ce faux-plafond ultra high-tech ?

Pour le principe, elle entame une ronde méthodique des machines mises à jour avec le nouveau protocole. Relance chaque terminal, quelques lignes de commande classiques, les vannes ont l’air ouvertes, les systèmes d’agrégation des données suivent leurs processus attendus sans encombre.

Bien.

Elle retourne au tabouret qu’elle n’a pas fait suivre, l’écran attend, fond grisé neutre des terminaux du dérivé Linux maison. Maintenant, passer le temps, essayer de le rendre utile malgré tout. Juste une vérification pratique. Juste une… La culpabilité sourde, une sensation de malaise diffuse, mais elle le fait taire, ça fait partie du job, rien d’autre. Presque malgré elle, ses mains entrent les commandes qui lancent le programme. La demande d’identification s’affiche avec l’assortiment des sigles, niveau d’accréditation aux acronymes à l’agressivité toute fédérale. Elle entre les codes administrateur. Les clés du royaume.

Et la fenêtre s’ouvre, sobre, une simple barre de recherche avec quelques menus déroulants, des lettres capitales rouges hurlent (en mode internaute) dans un coin DROITS ADMIN. Sans réfléchir elle entre simplement « test », pour commencer, car justement c’en est un – pour voir si tout fonctionne, et rien d’autre ,n’est-ce pas ?

La requête est à peine envoyée que les résultats se listent, défilement interminable, son regard ne saisit que quelques bribes de phrases, des mots, des noms, des adresses e-mails, numéros de téléphone.

…devine quoi, j’ai passé les tests 😀

De :Robert Galham

Objet : Re :Test ADN

Monsieur,

Je vous remercie pour…

KeHowleT : Oh oui !!!!:3 on pourrait carrément faire le test

SMS du…

ok, je fais le test

je te rappelle

Elle parcourt au hasard ces milliers, dizaines de milliers, centaines peut-être de messages, certains à peine envoyés, dans un fuseau horaire voisin ou de l’autre côté du monde. Les traductions automatiques sont bluffantes, presque indécelables (l’option proposée toujours en onglet de voir la version originale des fois qu’un analyste veuille faire preuve de zèle).

Les minutes s’égrènent dans ces fragments de vie, elle navigue aux flèches du clavier, alterne, par date, par expéditeur, par destinataire, par nationalité de l’un ou de l’autre. Le test de paternité de Robert Galham s’avère positif, l’information semble avoir soulagé ses derniers doutes. Le Français KeHowleT évoque le lancement d’un blog littéraire à création participative. Un échange de textos interminable confirme le fonctionnement de quelque chose, qui sera « prêt à temps ». Il y a des marqueurs d’alerte sur ces messages, un onglet propose d’ouvrir la fiche renseignée sur l’expéditeur, elle confirme et une série de données d’identité apparaissent, adresses physiques et courriel présentes, passées (il manque : à venir, ça ne devrait plus trop tarder mais chut il ne faut pas le dire c’est encore dans les murs confinés des équipes de recherche & développement), des photos selfies, une carte de localisation. Suspect de terrorisme. De quelle forme, ça reste à voir, mais ce n’est pas son problème, c’est le taff épineux des analystes ça, elle fournit juste de quoi faire le job. Sur une autre page le graphe complet des relations interpersonnelles se déploie comme une créature aquatique et gracieuse, couleurs de néons adoucis par le fond noir d’abysse. Elle dézoome sur l’entrelacs de lignes, nœuds, groupements, réseaux. Qui s’étendent, s’étendent, s’étendent, myriade d’étoiles, de points de lumière qui forment chacun une existence, chacun sélectionnable, chacun avec sa propre fiche, son propre graphe, ses propres listes. Elle compte par cercles de contacts, un, deux, trois, quatre, ça y est, elle doit déjà y être quelque part, dans la masse, statistiquement du moins, merci Karinthy, merci Milgram.

Et aussi Brandon. Une de ces petites lumières plus ternes, comme éteintes, les étoiles noires. Les défunts. La mort physique, celle du corps de chair, dans le monde éternel des données un concept étrange, troublant, flou.

Sans vraiment le vouloir elle a ouvert l’un des astres d’outre-tombe, un des plus présents encore sans doute, encore actif il y a peu de temps. Encore en vie il y a peu.

Un jeune homme, la vingtaine, sourire timide, les cheveux blond paille courts. Le statut renseigné automatiquement par l’algorithme indique la date du décès, à peine deux semaines. Il y a un document lié, l’adresse référencée de l’extranet sécurisé d’un hôpital allemand, elle ne l’ouvre pas, elle ne veut pas (plus ?) de détails macabres. Natif digital dans la moyenne, ultra connecté, ultra dépassé, il y a des messages sur un peu tous les réseaux sociaux, une vidéo cadrée de travers où on le voit guitare en main, timide. Une reprise de Nirvana, classique de classique mais il joue bien, il jouait bien, et jouera toujours bien en quelque sorte, même si son compte est supprimé un jour il y aura cette copie ici, en pleine montagne et encore ailleurs, d’autres clones. Elle fait défiler les dernières publications, jusqu’en haut, la plus récente, jusqu’à l’ultime. Un simple post sans image, succinct, bizarre. Une vague sentiment de malaise, d’anomalie, quelque chose…

Elle relit.

Ça je n’étais vous déjà il n’aurait pas c’est encore oui mais tu

Elle plisse un peu les yeux, affiche la version d’origine en allemand, mais elle n’en connaît pas un mot, ça ne sert à rien.

Et puis elle saisit ce qui ne va pas, outre le babillage incohérent.

La date de publication. Le jour. L’heure.

Il y a moins de dix minutes.

Elle revérifie une fois, accède à l’affichage des logs admin, rien ne semble erroné. Simplement impossible. Elle pense à un piratage, ces blagues dégueulasses d’usurpation des comptes d’un mort comme si c’était pas déjà assez d’endurer le deuil, la douleur, l’omniprésence des souvenirs et des illusions de vie ces fameuses portes qui semblent encore ouvertes, appeler à un contact et pourtant ne donnent plus que sur le vide… Mais non, les adresses IP correspondent, pas de nouvelle connexion depuis l’étranger, un autre état, une autre ville, non rien. L’imposteur vient de l’intérieur, quelqu’un chez ce pauvre mec, un frère, une sœur, un ami de passage, un parent au goût d’humour horrible ? Aucune réaction sur la publication pour l’instant, il n’est pas si tard que ça en Allemagne (Hofheim in Unterfranken, Bayern), le compte a plus de mille amis, plusieurs en ligne. Deux semaines, déjà oublié, enterré, passé ?

Elle guette, attend, l’indignation bouillonne, absurde – c’est toi qui es en train d’espionner, de te mêler de ce qui ne te regarde pas et non ne cherche pas d’excuse c’est plus un test à ce stade juste du voyeurisme, du…

Une réponse à la publication, à l’instant, elle vient d’apparaître, traduite instantanément.

Reiner Cederbaum. 7:09PM GMT+2

Qui s’amuse à faire ça ? Vous êtes malades bordel

Et oui, elle partage ce même avis, aurait presque envie de le dire à Reiner, qui que ce soit par rapport à Franz, le mort, un ami, un cousin… Ce qu’elle aurait aimé qu’on lui dise pour Brandon, quand là aussi quelqu’un s’est amusé…

Mais il ne faut pas y penser, pas refaire la même erreur, replonger dans les méandres des messages des e-mails des textos enregistrés là à tout jamais depuis ces combien, six ans déjà, et qui ont survécu aux changements de comptes, de profils, de téléphone.

Laisse.

Elle se contraint à refermer tout, les multiples fenêtres ouvertes à mesure, le flux de réseau social du mort, les graphes, les profils, la requête lancée (« test »…). Le vide grisé du terminal revient, rassurant, neutre, stable.

Fermant les yeux, elle s’appuie à nouveau en arrière contre la vibration du serveur, étrangement apaisante.

4h12.

Encore trois heures.

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Chapitre 4 – Équipe de nuit

— Et voilà, je pense qu’on a fait le tour.

Les mains dynamiques, osseuses, referment prestement l’écran rabattable du terminal. Le clavier en tiroir retourne dans son emplacement. L’homme se tourne vers Alvina avec un sourire bref. Herbert Williams, rappelle le badge qui oscille sur son sweatshirt zippé. Administrateur système, celui en poste, attitré, et il le lui fait comprendre. Les explications ont été rapides, cordialité nerveuse, assez froide.

— Des questions ?

Alvina secoue la tête, se dit que c’est ce qui était attendu d’elle vu le tour général de la discussion. — Non, c’est bon, merci.

Un hochement de tête sec. Herbert Williams semblait s’apprêter à partir, à la laisser commencer sa part du job, avant de changer d’avis.

— Un café, peut-être ?

Là, qu’il espère un refus ou non, tant pis, ça sera pareil. Elle se sent obligée d’accompagner sa réponse d’un sourire d’excuse, qui n’a pas l’air de le radoucir.

— Oui, je veux bien, merci.

— Suivez moi. Vous avez dû remarquer notre petit espace de pause en arrivant ?

— Oui.

Il baisse la tête en passant sous l’emplacement d’un rack de serveur vide d’où pendent quelques câbles. Williams est immense, même si plus dégingandé qu’impressionnant. Elle l’imagine essayer de circuler dans l’espace réduit des conduits de câbles emmurés. Lui continue, avec ses fréquents coups d’œil vers elle comme s’il craignait qu’elle s’égare en route, plus par respect d’un protocole quelconque que par réel souci pour sa personne :

— Vous pouvez vous servir librement là-bas, tout est là uniquement pour nous. Pensez juste à récupérer des capsules pour le percolateur, demain soir, si vous voyez que ça arrive à épuisement. On tourne sur les restes de l’équipe de jour. D’habitude, ça suffit, mais d’habitude, je suis seul en horaire de nuit.

— Je surveillerai le niveau.

Elle ne sait pas trop pourquoi elle dit ça mais la réponse a l’air, au minimum, de ne pas lui déplaire.

Ils émergent du labyrinthe de monolithes et son double aérien. Passent les doubles-portes, en laissant derrière eux une partie du vrombissement bas, entêtant, presque rituel (les basses bourdonnantes d’un culte ésotérique étrange, profond, perturbant). Un chœur, des voix désincarnées ou peut-être plutôt a-carnées, des gorges de métal en vibration… Ces longueurs d’ondes vibrantes, qu’elle sent résonner dans des petits cartilages de ses oreilles internes, jusque dans ses os.

Il lui faut un instant pour raccrocher le fil de ce que dit Williams.

— … ce niveau d’accès ?

Une capsule dans la cafetière, qui se met à ronronner doucement. Alvina s’appuie au meuble, à côté, en fixant le mug qui se remplit en espérant que sa question n’était pas vraiment importante. Mais il ne la quitte pas du regard, fronce un peu les sourcils.

— Vous savez, j’ai le même droit d’en connaître sur ces nouveaux programmes que vous venez implémenter ici.

Ça ne l’éclaire pas tellement. Elle doit se résoudre à avouer :

— Je suis désolée, je n’ai pas bien saisi votre question.

Il s’assombrit et elle regrette immédiatement même si elle ne voit pas comment elle aurait pu y couper. S’il avait une mauvaise image d’elle, c’est pas ça qui va arranger.

— Je disais que déployer un nouvel ingénieur pour cette implémentation me semble assez exagéré – ne le prenez pas contre vous. J’ai consulté les détails des mises à jour, rien ne me paraît particulièrement hors de mes compétences.

C’était donc ça.

— Je pense que personne n’en doute, mais il y a eu plusieurs fois des problèmes lors de la mise en service de ces nouveaux algorithmes, et ça a fait perdre du temps à des clients qui n’aiment vraiment pas ça. Perdre du temps, je veux dire.

— Et vous donc, dans tout ça ?

— Moi ?

— Pourquoi avoir choisi cette assignation ?

— Ce n’est pas tellement un choix. Ils avaient besoin de quelqu’un qui maîtrise bien le nouveau protocole, j’ai accepté.

Il lui tend le mug rempli à demi, café très serré, elle le devine rien qu’à l’odeur. La mine d’Herbert n’est pas moins amère, il attend autre chose, plus de justifications, est-ce que c’est juste parce qu’elle a dix ans de moins que lui et qu’elle est une elle, justement ? Pas que ça serait étonnant, non…

— J’ai participé au développement, j’étais ingénieure sur le projet.

— Ah. Je vois.

Il attend son propre café sans rien ajouter, du moins verbalement. Alvina prend une gorgée du sien, se concentre sur le goût corsé qu’elle n’aime même pas véritablement. Elle voudrait dire à Herbert qu’elle n’est pas là pour lui voler son poste, qu’elle n’en a rien a faire et qu’elle fuira probablement cet endroit dès son mois d’assignation achevé, bien vite, qu’il n’a aucune raison de jouer cette version privatisée du flic local jaloux de l’agent fédéral qui vient chapeauter son affaire. Mais elle n’y arrivera pas, elle le sait, les mots restent bloqués, c’est encore pire avec la fatigue alors elle se contente de continuer son café le nez plongé dans la tasse, en fuyant son regard ce qui doit encore empirer ses soupçons quels qu’ils soient.

Le percolateur s’arrête, sa tâche achevée. Williams jette la capsule vide, dit à l’attention de la poubelle :

— Je serai aux postes de contrôle si vous avez besoin.

— Merci.

Il la laisse en emportant son mug fumant.

En regagnant le temple des serveurs WPS à son tour, elle sent son regard fixe, intense, derrière la vitre du bureau aquarium.

Continuer vers le chapitre 5

Chapitre 3 – Des milliards de vies

La lumière bleutée passe par l’interstice de la porte entrouverte, l’éclat d’un écran.

Elle toque, plus fort, au battant de bois et personne ne répond. Comme à chaque fois. C’est normal. Mais cette lueur…

Main sur la poignée. Le froid du métal.

Elle ouvre les yeux sur les premières notes de piano de In the end. Le plafond blanc, pas très haut, neutre. Ordinaire. Elle se lève tout de suite malgré sa vision encore trouble, la tête alourdie du sommeil trop bref. Ne pas penser, ne pas réfléchir, oublier les images du rêve. Il ne faut pas y penser, pas maintenant.

Il aimait Linkin Park, Brandon, aussi.

Alvina coupe la sonnerie de l’appli réveil. Masse ses paupières, ses mains sont gelées. Elle s’est endormie dans son manteau, il fait froid dans cette chambre, où est le chauffage ? Elle trouve un petit panneau de contrôle près de la grille de ventilation, explore le menu pour monter de quelques degrés.

Elle récupère son téléphone laissé près du badge. 23H17. Le temps de se rendre un peu plus présentable (pour qui, pour quoi, les racks de serveurs ?), de trouver un café, ça ira. Elle change sa chemise toute froissée dans le dos, ajoute un pull cachemire sombre. Son caban par-dessus, qu’elle secoue et tente de brosser pour arranger les faux plis. Quelques coups de peigne dans le reflet de l’application miroir de poche. Elle se concentre sur les gestes, prend le temps malgré tout, même si c’est un poste technique et qu’elle pourrait bosser en vieux sweatshirt. Il y a une sorte d’exercice méditatif là-dedans, pour achever de chasser les idées néfastes, ne pas penser encore à…

Non.

Elle emporte ses cartes d’accès, « clé du royaume » et celle de sa chambre. Son téléphone aussi, même si elle ne sait pas pourquoi, il va falloir le laisser au contrôle de sécurité mais trop tard, il est déjà dans sa poche, large et plat, rassurant.

Les verrous électroniques se ferment dans un claquement feutré, et elle est dans le couloir, remonte jusqu’à l’intersection où Hamir l’a laissée. Un peu moins d’une demi-heure avant son heure officielle d’entrée en poste. Le temps de passer rapidement au self pour dégoter du café ? Ils doivent bien en prévoir sur place pour les équipes de nuit, quel techie s’en passerait ? Et puis un peu d’avance pour un premier jour c’est pas plus mal, prendre les marques, faire un tour pour rien, explorer.

La nuit, le froid, dehors. On dirait qu’il ne pleut plus. Une bourrasque du vent des montagnes la frigorifie, elle serre son manteau, remonte le col. C’est ça, le vrai hiver, alors…

Elle traverse la clairière goudronnée, déserte, les super-lampadaires-projecteurs pour seule présence. C’est une petite piste de béton qui mène au centre de données lui-même, entourée d’herbe qu’on entretient rase. Silhouettes fantomatiques de buissons et de fleurs d’ornements. Les yeux ronds et fixes des caméras qui trônent sur chaque poteau du réseau d’éclairage. Le regard électronique la suit encore par intervalles régulières le long du mur tarabiscoté en sorte de prisme noir qui domine son chemin de ronde. Là-aussi le matériau est lisse et donne presque un effet miroir, l’éclairage par en-dessous renvoie la version distordue de sa silhouette, elle croise les orbites vides, énormes et sombres que le contrejour creuse dans la tache pâle que forme son visage. Dépasse une première porte qui doit servir d’issue de secours, sous alarme d’après les logos et marquages, surveillée par son propre cerbère omniscient dans une capsule rotative qui évoque une énorme bille de verre sans tain.

Et puis l’entrée, un nouveau battant métallique anonyme qu’elle peut badger cette fois, et qui s’ouvre à cette injonction d’autorité. Elle se tourne vers la clairière en contrebas, perdue dans l’obscurité et le halo de ses rampes de lumière qui semblent loin, petits, déjà, la nuit fausse les distances. Pas de lune, le ciel brille d’étoiles.

Un sas. La pièce est presque vide, un bureau où se tient un garde, l’uniforme NingirSecurity assorti au meuble métallique à tiroir derrière lui. Portique de détection autour de la porte suivante, une caméra-globe émerge de l’encadrement pour scruter les visages entrants. C’est drôle, pour une fois, tout va être traité sur place – ou du moins il y aura une première présence ici, les données biométriques comparées, compilées, agrégées au profil que PanOpt Inc a d’elle, de l’agent en faction, de tout le monde.

L’homme l’observe d’ailleurs, les yeux levés d’une tablette posée devant lui.

— ‘soir.

Elle approche, ne sait pas si elle doit spécialement dire quelque chose, expliquer qu’elle soit une nouvelle tête, se présenter, ou quoi que ce soit. Répond juste :

— Bonsoir

en déposant sur le bureau son téléphone portable qu’elle vient d’éteindre. Le vigile hoche la tête en remerciement de convenance tacite. Des yeux très fatigués, il cumule cernes et poches, mine d’insomniaque. Elle se dit que ça la guette avec le job de nuit, imagine déjà les questions alarmées de ses parents, de son grand-père, des amis. On dira que c’est la qualité d’image en appel vidéo, si appel vidéo il y a d’ailleurs vu l’absence totale de réseau, encore que peut-être dans cet espace aperçu dans les quartiers d’habitation, tellement désuet, résurgence d’un passé informatique partiellement oublié : cyber café.

Le pistolet-mitrailleur que porte le garde en bandoulière ballote quand il se retourne pour ranger le portable dans l’un des tiroirs. La gueule du canon, noire, béante, pointée à demi vers le sol comme le museau court et trapu d’un molosse féroce au repos, en attente du moment venu de se lancer sur une cible, une proie à réduire en miettes.

Le tiroir claque doucement, et le garde lui fait à nouveau face, prend maintenant son badge pour le passer dans un scanner laser. Opine une fois de plus, c’est terminé, ils en ont fini. Elle passe entre les deux arches du portique, traverse les rayonnements invisibles, impalpables, qui cherchent et traquent le moindre élément métallique qu’elle pourrait porter, l’espace d’un instant elle pense à son pendentif, le logo d’une faction vidéoludique dans un vieil Elder Scrolls mais non, c’est de l’or ça n’est pas pris en compte, et comme attendu rien ne se déclenche, pas d’alarme, juste un dernier coup d’œil du garde. Puis il ouvre la porte, quelque chose se déverrouille et le battant coulisse de lui-même comme dans le QG rétro high-tech d’un méchant de James Bond à l’ancienne, avec des moyens surdimensionnés. C’est ça que peut évoquer ce complexe, elle réalise, cette architecture bizarre isolée au milieu de nulle part, la débauche de technologies de protection.

Est-ce qu’ils seraient des villains possibles, eux dans le sens de cet ensemble privé, armée terrestre et armée cyber privées, mercenaires à louer du gouvernement fédéral ?

Elle oublie ces divagations le temps de dépasser deux bureaux-aquarium déserts qui flanquent le petit couloir où elle vient d’entrer (la porte se refermant derrière elle avec un son qui lui évoque quelque chose d’inéluctable, la réalité tangible d’une décision prise déjà quelques mois plus tôt). Il lui semble que le bruissement des machines lui parvient déjà en bruit blanc discret, presque subliminal, cet écho de soufflerie constante de milliers de disques et de systèmes de ventilation.

Le couloir continue sur une salle de pause tout aussi vacante, quelques fauteuils et un canapé autour d’une table-basse, un écran télé au mur, et oui, tiens, un percolateur de café. Sur une pulsion d’addict elle est tentée de se servir toute seule d’emblée, mais se retient, ça ferait mauvais effet quand même, attends au moins qu’on officialise que oui, tu es dans ton nouveau domaine pour toute la nuit et l’open-bar de caféine faut aussi pour toi.

Le vrombissement des serveurs la submerge en passant une dernière double porte à carte. Elle s’avance près des premiers alignements, des blocs parfaitement noirs, quelques touches de liserés et logos bleutés. Levant les yeux, elle comprend que ce qu’elle croyait être la limite d’un faux-plafond qui abriterait les systèmes de refroidissement est une passerelle d’accès à un deuxième étage, une seconde strate d’armoires de serveurs suspendue là au-dessus des autres, des monolithes aériens, le labyrinthe de carbone et d’acier d’une civilisation étrange qui l’aurait conçu selon une gravité inversée. Elle reste là sidérée devant l’ampleur de cette puissance de stockage, de calcul, de traitement en masse qui est littéralement empilée là, imbriquée dans chaque recoin de l’espace optimisable dans une densité de surface improbable. De l’extérieur, le centre aurait des dimensions dans une moyenne plutôt grande. Avec cette conception, c’est proprement le double. Et l’alignement, un seul parmi d’autres, tant d’autres, se poursuit, loin, loin, dans cette immense salle au carrelage gris qui porte presque autant que les machines elles-mêmes la marque du constructeur comme un temple à sa propre image. Une autre entité corporate qui imprègne le lieu de ces mégalithes de données, Worldwide Professional Systems, leurs trois lettres en sérigraphie stylisée en nuances bleutées sur chaque angle de métal brossé.

Dans l’entrée de cette pièce, le regard levé vers les tonnes de technologie en suspension, elle se remémore cette sensation rare, viscérale, profonde, que certains sites – naturels, humains, peu importe – suscitent, une vibration, un vertige qui doit tenir d’un rapport au divin (elle ne croit pas mais hésite, il doit bien y avoir quelque chose, agnostique peut-être) quel qu’il soit. Cathédrale, canyon au parois titanesques et immenses, de roche rouge du Colorado aussi bien que de ciment et de verre à Manhattan. Avec une dimension encore différente, sur un autre plan, plus forte peut-être mais en tout cas, autre. Car dans ces câbles, ces disques, ces processeurs, ces blocs, c’est l’ensemble de l’humanité, leurs avatars digitaux réduits à l’état de signaux, leurs messages, leurs souvenirs (photos, vidéos, statuts de blogs et de réseaux sociaux). Leur vie. Elle imagine ces flux permanents, continus, cette agitation électronique constante capturée partout, depuis chaque nœud du web mondial, chaque émergence des fibres sous-marines, chaque fournisseur de service, chaque opérateur…

Et puis un instant, juste, un éclair fugace, celui d’un blog toujours en ligne, figé à jamais sur ce jour de février où il…

Brandon.

Elle cille, essuie rapidement le coin de ses yeux.

Des milliards de vies. Et parfois, des morts.

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Chapitre 2 – Clés du royaume

Une bouffée d’air froid entre dans l’habitacle quand Kerrington baisse sa fenêtre pour badger une sorte de borne. Le portail métallique s’ouvre en arrière, l’impression bizarre d’entrer dans une villa de banlieue version pleine forêt. En oubliant les fameux panneaux rouges et les barbelés enroulés sur le haut, qui se poursuivent au sommet des pans de croisillons métalliques qu’Alvina peut distinguer de chaque côté. S’enfonçant dans les ténèbres.

— Cette section n’est pas électrifiée, annonce Doug en suivant son regard. C’est surtout pour éviter qu’on se retrouve avec des bestioles rôties sur la deuxième partie de grillage où on balance la haute tension.

Elle ne voit pas quoi répondre, alors ne dit rien. Cille juste en fixant l’obscurité dans le lointain, et en hauteur, il lui semble distinguer un clignotement, un alignement vertical de lumières rouges noyées dans la brume et la nuit. Elle demande :

— C’est la parabole du réseau satellite, ces points ?

— Non. Le site est une ancienne station radio militaire. Elle ne sert plus vraiment à présent, je crois. Les bâtiments et l’antenne de l’époque y sont toujours. C’est une curiosité du paysage, si vous aimez le style architecture militaire de la Guerre froide.

— Interception de communications soviétiques ?

— Non, transmissions codées pour des agents infiltrés. Les fameuses stations de nombres.

— Je vois.

Et l’image mentale apparaît, portée par la fatigue. Des séries de chiffres, tard dans la nuit, la litanie d’une voix synthétique brouillée par les ondes et de l’autre côté de l’océan, dans la pénombre d’un appartement russe, une ombre solitaire penchée sur un petit poste radio, sa grille de déchiffrement sur la table. Est-ce que ça se fait encore, tel quel ou dans une version modernisée ? Des vidéos YouTube aux successions d’images aléatoires (en apparence) ou des pages web remplies d’informations sans queue ni tête ? Il y a un terme. Stéganographie. Oui, c’est ça. Plus ou moins…

Des graviers gémissent sous les roues. La route devient un chemin rempli d’ornières qui monte en serpentant le long de la côte. D’accord, ça explique le gros 4×4. Quelques gouttes de pluie parsèment le pare-brise. Doug enclenche les essuie-glaces, soupire.

— C’est reparti. Au moins ça vous habitue, mais d’ici la fin du mois ça sera carrément les premières neiges.

— Vous n’avez pas l’air de trop apprécier de travailler ici.

— Oh, si, ça va. J’ai grandi à Granite Falls, j’ai l’habitude. J’alterne entre Pine Hills et le complexe d’un autre grand groupe, à Seattle. On arrive au checkpoint.

Et effectivement, d’autres grilles. Plus hautes, les logos de voltage élevé et les avertissements qui vont avec. Pour interdire l’entrée, cette fois, une simple barrière. En arrière plan, une clairière s’étend, plusieurs constructions basses, design minimal dans une tendance un peu brutaliste, béton lisse et pâle. Une femme à l’uniforme gris NingirSecurity émerge du premier bâtiment qui flanque immédiatement l’entrée. L’air morne de circonstance pour les agents en faction depuis des heures. Kerrington lui fait signe, ça lui suffit, elle retourne à l’intérieur et la barrière s’élève.

Les roues du 4×4 accrochent les graviers d’un béton poisseux quand Doug stationne près de deux autres véhicules d’apparence similaire au leur. Il coupe le moteur et le silence tombe.

— Vous aurez besoin d’aide pour votre valise ?

— Non, merci.

Il se détache et ouvre sa portière. Ses bottes militaires crissent sur le ciment avec un bruit mouillé. L’air froid la cueille quand elle sort à son tour. Toujours un peu de vent, qui porte quelques gouttes de pluie. Alvina fixe l’éclat métallique de la barrière haute tension, frontière aussi physique que symbolique avant la masse obscure des arbres juste quelques mètres derrière. Les ombres portées des branches qui serpentent au sol sous les bourrasques. À nouveau cette impression de bout du monde, d’un dernier promontoire. Il y en a qui cherchent ça, « le calme », la paix loin de la foule urbaine, érémitisme moderne un peu branché… Ou plutôt débranché, ici, pas de réseau, tu te souviens ? Elle a pris son ordi, sa tablette, son portable…. Une sorte de vague angoisse la prend, sourde, viscérale. C’était quand, sa dernière zone blanche ? Les souvenirs ne reviennent même pas, le passage d’un tunnel peut-être… Blanche comme une salle blanche, vide, inepte, espace fermé et en quelque sorte scellé sur l’extérieur, le monde, la vie. Hors-ligne. Les machines semblent vides, comme son téléphone qui n’a plus accès à quoi que ce soit, vidéo, podcast, messages, actualités, recherches. Le flux numérique comme une sève vitale.

La voix de Kerrington lui arrache un petit sursaut.

— Miss Wright ?

Elle cille, se sent stupide, citadine, californienne à outrance, tout à la fois. Plantée là face à la nuit champêtre comme si c’était la première fois qu’elle sortait de son suburb. Nerd en début de crise de manque. Le garde attend derrière le 4×4, il a déjà sorti sa valise. Il sourit, des joues pleines et rondes que cet éclairage rend presque luisantes.

— On vous attend à l’administration pour enregistrer proprement votre arrivée. On va vous remettre les badges de sécurité, et la carte pour votre chambre aussi. (Il marque une pause.) Vous êtes en poste dès cette nuit, si je me souviens bien ?

— Oui. Minuit – sept heures.

Moue compatissante, ça lui donne quelque chose d’un gentil nounours protecteur.

— Si les bureaucrates ne vous tiennent pas trop la jambe, vous aurez le temps de vous poser un petit peu pour souffler. Courage !

— Merci. (Elle essaye de sourire à son tour.) Bonne soirée.

Les roues de sa valise tressautent sur l’asphalte parsemée de minuscules éclats de pierre. Suivant les indications de Kerrington, elle dépasse l’un de ces bunker version réduite et peut-être vaguement vidéoludique, comme les pixels lisses d’une texture brillante et haute résolution. Celui des bureaux administratifs ressemble aux deux autres, PC sécurité et quartiers d’habitation. Et en arrière, plus haut sur la colline ou plutôt s’imbriquant dans la pente, une forme asymétrique et longue, obscurité ponctuée du halo régulier de lampes murales placées haut. Les dimensions d’un petit supermarché d’une planète alien, ou d’un futur imaginé par des fans de SF et de designs minimalistes d’inspiration possiblement suédoise.

Elle contemple un instant cette disposition en strates, l’alignement des spots qui marquent les rampes de lampadaires (version fédérale, fonctionnelle et brute), le centre de données et sa parabole perchée plus en hauteur. Et trônant au sommet de Pine Hills, l’ancienne antenne militaire. La nuit efface les perspectives, laisse les taches et chatoiements des lumières, des variantes bleutées des diodes aux signalétiques rouges destinées à prévenir la collision avec un hypothétique hélicoptère en perdition dans ces tréfonds de l’état de Washington.

Il faudra monter voir ces fameuses installations de la Guerre froide, là-haut. De jour. Mais pas demain, non, demain il faudra surtout dormir.

La porte du bâtiment administratif s’ouvre, étonnamment, sans un bruit. Un battant de métal épais et d’aspect blindé. Dans une sorte de révélation, Alvina réalise que c’est peut-être ça, les restes de la base U.S. Army des années 60. La question s’évapore en même temps qu’une chaleur assez agréable la nimbe. Elle entre dans un petit open-space aux cubicules assortis aux tons de gris de l’extérieur – et un peu de même forme. Des postes de travail ordinaires avec le style secret défense : lecteurs de cartes, bureaux vides du moindre papier flottant ou dossier abandonné là jusqu’à la reprise, broyeuses de documents et placards métalliques renforcés. Une pénombre assez agréable flotte, les plafonniers sont éteints ou en mode « veille nocturne ». Personne en vue. Alvina s’avance, abandonne sa valise près de la porte.

— Hé, bonsoir.

La voix émerge d’un cubicule sur sa droite. Cette fois elle n’a pas sursauté, mais c’était pas loin. Un homme d’âge moyen se lève d’un fauteuil à grand dossier style PDG. F. Hamir, Responsable de la sécurité des systèmes d’information, indique le badge qu’il porte autour du cou.

— Alvina Wright, je suppose ?

— C’est bien moi.

— Frank.

Une poignée de mains rapide. Il a l’air fatigué, sa chemise blanche est un peu froissée. Il prend le document qu’elle lui tend et l’examine un instant. Plutôt sévère. Elle tente un sourire contrit.

— Désolée d’arriver aussi tard, j’ai dû vous faire attendre…

Il retourne à son bureau pour passer la feuille au scanner.

— Ne vous inquiétez pas pour ça.

À gestes vifs, il récupère plusieurs autres papiers dans un dossier, les transfère dans un autre qu’il referme tout de suite. Sans vraiment le vouloir, elle intercepte les capitales en haut de page, le niveau d’accréditation est quasiment maximal. Comme le sien, en fait, elle réalise avec cette sorte de distance étrange, presque onirique.

Hamir badge un tiroir verrouillé, récupère deux cartes à l’intérieur, avec un autre assortiment de housse plastique et dragonne. Il passe les deux au lecteur de son poste, et les lui tend.

— Votre carte de sécurité, et celle pour votre chambre.

Il se détourne pour verrouiller la session de l’ordinateur.

— Vous n’attendiez vraiment plus que moi…

— Effectivement. Mais c’est bon, j’ai fini ma journée maintenant. (Il enfile un blouson de cuir à l’air coûteux.) Vous voulez faire un tour du propriétaire ?

— J’aimerais bien ranger ma valise. Et me reposer un peu, aussi.

Frank éteint les dernières lumières, et ils sortent. Il appuie sur quelque chose près du lecteur de la porte, et le battant se verrouille avec un bruit sourd.

— Comme vous voulez.

Ils continuent ensemble vers ce qu’Alvina suppose être le bloc d’habitation. Nouvelle porte à badger. Hamir s’écarte pour la laisser approcher.

— Testez le votre, tant qu’à y être.

Elle passe sa propre carte, ouvre. Frank hoche la tête.

— Une seule clé pour tout le royaume. Dans votre cas c’est particulièrement vrai, vu les accès qu’on m’a dit de vous accorder. Presque tout le royaume, disons. En même temps il vous faut bien ça.

Son enthousiasme semble mêlé d’une pointe de curiosité. Elle hésite avant de répondre.

— Vous connaissez le projet ?

— Juste les grandes lignes, ce que je dois connaître pour continuer de faire mon boulot sans qu’on se marche sur les pieds. Mais tout ce qui est vraiment du domaine du traitement de données de masse, vous avez le champ libre, c’est vous qui gérez.

Il ajoute avec un sourire en coin :

— Mais on est dans l’un des principaux centres de PanOpt Inc à l’international. C’est pas bien difficile de se faire une idée.

Ils s’arrêtent à une intersection après une série de quelques portes aux mentions diverses, laverie, café cyber (vraiment ?), cuisines. Hamir désigne le couloir de droite.

— C’est par ici pour vous. Moi je continue jusqu’au self.

— Merci. Bonne soirée, Frank.

— Vous aussi. Bon courage.

Il la laisse là, et elle continue vers les chambres, dont elle définirait les portes à mi-chemin entre un style hôtelier relativement quelconque et de cellules haute sécurité. Numéro 7.

Elle passe son autre carte. Pourquoi une deuxième, d’ailleurs ? Elle demandera à Frank si elle y pense.

Une odeur de propre et de lessive. Trouver l’interrupteur… Un plafonnier à LED couleur chaudes s’allume. Murs blancs, une petite fenêtre cubique comme celles qu’elle voyait depuis l’extérieur. Meubles minimalistes avec une dominante au bois clair, armoire, bureau, le petit lit contre un mur.

Elle laisse sa valise debout au milieu de la pièce, se laisse tomber sur le matelas. Trouve le courage d’enlever ses chaussures malgré tout, les glisse sous le lit. Allongée sur la couette, elle pose le badge sur la table de nuit, niché dans les longueurs enroulées de sa dragonne comme un écrin de tissu synthétique rouge.

Les clés du royaume.

Dans un demi-sommeil comateux lui apparaît l’image (vaporeuse, irréelle) d’une grande salle de château ancien, armoiries électroniques aux reflets irisés d’une galette de silicium et trône composé de blocs serveurs parsemés de leurs câbles réseau.

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