Talion

Crédit photo : Specna Arms, @specna_arms_4s, Unsplash.com

La voix de Rapace crisse dans l’oreillette.

— Identification confirmée, les gars. Bien joué. On laisse le relais aux locaux, ils gèrent.

Talion lâche le corps qu’il traînait à côté des autres. De la femme et son ventre proéminent, des deux gosses. Par terre non loin, le détonateur qu’elle tenait. Talion enlève ses gants tactiques maculés de sang. Sort.

Ça s’agite dehors, dizaines de soldats de la régulière qui passent en trottinant pour entrer dans la ferme à demi ravagée. Des ordres fusent. Talion s’éloigne de quelques pas vers les champs. S’accoude à un muret de pierre sèches, face à la mer d’épis dorés qui ondule sous la brise.

— Jeff. Eh-ho, Jeff.

Autre temps, autre lieu, autre uniforme.

Il se retourne. Tracy lui tend une bière.

Elle s’accoude à la barrière à ses côtés. Ils trinquent du goulot.

Derrière eux, dans la luxueuse villa Middle-West, le raffut d’une fête qui démarre ou qui se termine. Des éclats de rire défoncés.

D’après toi, avec tout ce qu’ils ont tapé hier soir, ils sont lancés jusqu’à quoi : 16h, 17h, demain matin… ?

Sans réponse. Elle remarque son air absent, perdu dans le vague, et n’insiste pas. Ils boivent, elle les yeux mi-clos, rougis de fatigue, et lui fixant les épis, ces épis dorés qui dansent, lentement, sous la brise.

Récepteurs

Crédit photo : Mike Cook, mikecook1, Pixabay

Une autre fenêtre se ferme, volets de bois ouvragés qui claquent à s’en décrocher des gonds. Ils n’essayent même pas d’être discrets, c’est la peur qui parle. Le bruit de fond de notre avancée : les sirènes des flics locaux, le raffut des moteurs des blindés et les habitants qui se calfeutrent.

Du coin de l’œil je vois Jeff qui tressaille à chaque bruit. Il est en nage sous son t-shirt et son porte-plaques, les pupilles trop ouvertes. Merde, je lui ai dit de pas autant taper, ce matin.

— On se calme, mec. Tranquille.

Il grogne, sombre, l’œil aux aguets :

— C’est ça, ouais. Putain de nid à embuscade cette rue.

— T’as entendu le speech des copains de l’intel, les vilains se sont calmés après la branlée d’avant-hier sur la FOB Al-Faj’. Et on a les flics en première première ligne.

Un grincement, la grille d’un commerce qu’on tire. Jeff sursaute, M4 déjà braquée. Je la lève aussi par réflexe, deux pointeurs rouges dansent sur la poitrine d’un type terrifié. Il se fige, lève lentement les mains. Je baisse mon arme, lui lance :

— Vaudrait mieux que vous partiez.

Il hoche la tête, tremblant, sort de son magasin. Jeff le garde en mire jusqu’à ce qu’il disparaisse dans une ruelle. Sa boutique reste à moitié ouverte, un petit débit de boisson avec ses machines à granita qui touillent leurs couleurs électriques en devanture.

— Tu veux quelque chose ?

Jeff me regarde et opine. J’entre dans le magasin.

La voix de Ramirez m’interpelle depuis son poste mitrailleuse sur le toit du humvee.

— Tracy, Jeff, vous foutez quoi, bordel ?

— Sécurisation de matériel. T’inquiète.

— Ramenez-moi un truc frais à y être. Un Fanta.

Je pose la monnaie qui traînait dans mon jean sur le comptoir. Y’a trop, je pense, mais ça vaudra pour le coup de trouille.

— Tropical ?

— Ouais, ok.

Je remplis un grand gobelet, ajoute une paille. Jeff couvre l’arrière-boutique comme si on sécurisait un point tactique. J’aspire une gorgée de boisson glacée.

— Putain, ce sucre. Tu sais que c’est les mêmes récepteurs que la coke, dans le cerveau ?

Il me fait son sourire de dur, narquois. Prend une lampée à son tour.

Bien trop calme

Crédit photo : Pawel Janiak, @pawelj, Unsplash.com

Le humvee ralentit, et le chauffeur se tourne vers notre traducteur, il désigne quelque chose. Les vocables slaves semblent inquiètes, bizarrement mêlées au blues de John Lee Hooker qui passe sur l’ordi de bord.

Au milieu de la route à quelques dizaines de mètres, entre deux immeubles qui semblent déserts, un barrage de bric et de broc. Tonneaux, tôles, barbelés rouillés qui doivent remonter à l’ère soviétique.

Je tape sur l’épaule de Marasanev, qui observe les alentours, anxieux. À côté de moi, Jeff reprend son MP5k en main.

— On peut contourner ? Il doit y avoir une autre route ?

Marasanev traduit pour le chauffeur, avant de commencer à essayer de regarder sur le tactile du tableau de bord.

— Le GPS est brouillé, bien sûr, par ici, et…

Il attend que le chauffeur finisse et traduit pour moi :

— Il y a des routes de campagne qu’on devrait pouvoir rejoindre par les quartiers industriels, mais la zone est sous contrôle des milices. S’ils ont pu pousser jusqu’ici, en plus, c’est vraiment mauvais signe.

Je soupire. Coup d’œil aux façades identiques et hautes, tellement typiques. Volets fermés, quelques planches sur les portes, parfois arrachées. Toujours personne en vue. Le fameux « bien trop calme »…

— On peut pas prendre le risque de bouger ce putain de barrage, on a pas le choix, à moins d’annuler le transfert. Je vais demander confirmation.

J’attrape juste le talkie.

Série de chocs, lourds, terribles, contre les vitres. Le son éclate dans mon oreille gauche, tintement cristallin et vibration de caisse de résonance.

Les réflexes agissent à ma place le temps que le cerveau domine l’agression sonore. Je suis accroupie entre la banquette et le dossier avant, un genou au plancher, arme calée en main.

De l’autre côté, Jeff hurle en mode basse profonde :

— CONTACT !

Le verre blindé a tenu, gondolé et étoilé par une ligne sinueuse d’impacts. Juste le temps d’apercevoir la gueule du canon à une fenêtre du deuxième que la kalash balance une nouvelle salve. Baisser la tête, serrer les dents, pas trop, attendre. Le pare-brise prend aussi, des types émergent des deux bâtiments, ils s’alignent derrière le couvert bordélique du barrage.

Le deuxième humvee derrière nous a l’air d’échapper à peu près au déluge. Une portière avant s’ouvre, je vois Ramirez qui sort, lève sa M4. Des éclats de béton et de bois s’éparpillent autour de la fenêtre du tireur, l’arme disparaît hors de vue.

Un regard à Jeff. Il hoche la tête.

On sort.

Portière ouverte à la volée, je m’accroupis tout de suite derrière. Un coup au cœur quand la silhouette émerge à nouveau à la fenêtre dès que Ramirez a fini d’arroser. Le mec a du cran. Aligné au viseur holo, je bloque le souffle, rafale courte. Il me semble voir une éclaboussure dans l’ombre, l’AK tombe le long de la façade.

Les types du barrage continuent le stand de tir. Le crépitement du verre et du métal couvre totalement le vieux blues que la radio continue de balancer, et presque les cris du chauffeur quand une balle finit par percer le pare-brise. Un crachin de sang m’arrose par dessus son siège. Merde.

Nos copains de l’autre humvee font un nouveau tir de couverture qui calme un peu les ardeurs de ceux d’en face. Vu l’angle de tir, ça passe pas loin. Les claquements me font rentrer la tête, bien roulée en boule contre la portière. Je lutte contre l’instinct, il faut décoincer les muscles, calmer le cœur qui martèle les côtes… Collée au flanc du humvee, je trottine pour passer derrière, à l’abri du long coffre – tant que les hostiles restent sagement en face. Je suis en nage, des mèches me collent au visage malgré le vent glacé.

Jeff est déjà là. Bref hochement de tête. Il change de chargeur. Se penche pour tirer au jugé, assez haut. Maranasev nous rejoint à son tour, penché en avant, du sang sur sa barbe et son porte-plaques. Il s’écroule contre l’arrière du humvee, haletant, les yeux fous.

Notre deuxième véhicule commence à susciter l’intérêt des tireurs, même s’ils sont gênés par le premier.

Ramirez nous hurle, à la fois dans la radio, et en dehors :

— Amenez-vous, bordel, faut qu’on se casse d’ici !

Au niveau du barrage, entre deux salves nourries, ça gueule en Ukrainien. Des ordres, des invectives. Je comprends le mot « cible », et ça me suffit.

Ramirez insiste, il crie à nouveau :

— Allez, on vous couvre !

À côté de moi, Marasanev passe quelque chose à Jeff. Grenade frag. Geste d’athlète bien étudié, il lance. Ramirez comprend le signal, reprend le déluge de tir au jugé, tapis derrière la portière blindée. Une explosion métallique. Des cris. La confusion.

J’empoigne Marasanev. Le pousse devant moi. On court, penchés en avant, l’adrénaline qui brûle dans les veines les tripes tordues par la peur qui sourde, on dépasse Ramirez et son couvert, la portière arrière s’ouvre sur le client avec son porte-plaques attaché n’importe comment je pousse Marasanev et le client le tracte et…

— Le bâtiment à gauche, contact !

La voix de Ramirez, écorchée.

Je me retourne à temps pour voir la porte – ce qu’il en reste – de l’immeuble s’ouvrir et les treillis disparates en jaillir cagoules vestes de chasse AKS-74U qui se lèvent et visent et.

Je tombe en arrière la douleur éclate au plexus les côtes.

Irradie la poitrine le dos.

Plus de souffle.

Plus d’air.

Quelque chose se met à rugir, rafales assourdissantes.

Dans un brouillard noir les mecs de l’immeuble paniquent. Ils refluent dans l’entrée sous la pluie de plâtre et de béton.

Un engin nous dépasse, chenillé léger, sa tourelle rotative arrosant les positions du barrage.

Jeff apparaît à côté de moi, se penche. M’agrippant le bras, il me soulève plus qu’il me relève. Je titube, m’adosse au humvee. Il grogne. Ce qui doit être une pointe d’inquiétude dans son regard glacier.

— Ça va ?

Mon ricanement me déchire les côtes, il finit en sifflement aigre.

— Au top.

Je m’assied à moitié sur la banquette.

Autour de nous, plus de tirs. Le raffut des moteurs des engins de l’armée régulière, des soldats qui trottinent un peu partout et qui crient des trucs. Notre traducteur encore indemne se fait invectiver par un officier qui n’a pas l’air content d’avoir dû venir nous sauver la peau – je devine, du moins.

À côté de moi sur les sièges, le client me regarde d’un air contrit qui me ferait rire à nouveau si j’avais pas encore aussi mal. Me contente de grimacer vaguement. Il est livide, le visage en sueur. Il demande :

— Vous êtes blessée ?

Secouer la tête, économiser les mots. Je tapote mon porte-plaques qui a bien fait son taff. On dirait qu’il comprend.

— Ça a l’air douloureux quand même.

Là, même si ça lance et que ma voix crisse comme celle d’un vieux fumeur, je réponds.

— Notre chauffeur est mort.

Il mordille sa lèvre.

— Je suis désolé.

— J’espère juste que quoi que ce soit que vous voulez vendre au gouvernement d’ici, ça a vraiment de l’importance.

Il ne dit rien, détourne les yeux.

Je me laisse retomber doucement sur le dossier du siège, et ferme les miens.

Sans raisons, la mélodie de John Lee Hooker me revient. Je la fredonne intérieurement, sans siffler, trop mal. Pour me concentrer dessus. Pour oublier la douleur, la sueur de terreur aigre, l’acidité qui ronge le ventre.

Pas de ta faute

Crédit photo : Stefano Pollio @stefanopollio, Unsplash.com

— C’est pas de ta faute.

L’écho se répète, tourne.

Pas de ta faute.

Faute.

Faute professionnelle.

Faute grave.

Faute.

Dégât collatéral.

— … Problème au niveau de l’algorithme, ça serait arrivé pareil à n’importe qui…

Se tourner sur le lit. Encore. Les draps froissés, entortillés. Cheveux humides sur les joues. Chaud.

T’aurais rien pu faire cherche pas c’est normal, tu suis les instructions c’est tout comme on t’a appris comme on t’a dit. C’est l’algorithme qui donne les ordres, enfin non c’est une aide, c’est pas un ordre mais le mieux c’est de pas se poster de questions et de faire tout comme puisqu’après tout 99,87 % d’exactitude dans l’évaluation du risque alors pourquoi pas, pourquoi se priver, pourquoi hésiter.

Pas de ta faute.

Danger immédiat, cible prioritaire.

Danger.

Immédiat.

Les étoiles rouges sur le sweat blanc. Par terre, bruit lourd, pas un cri, les yeux ouverts et la bouche aussi avec la langue un peu sortie.

Se tourner encore, dans l’autre sens, sur le dos. Sur le ventre. L’oreiller disparaît tombe happé par le noir. Trop noir. Tourne. La lumière électrique sous les volets. C’est mieux.

Mais il y a le sang sur l’asphalte qui forme une flaque. Les gens qui crient qui hurlent, ceux qui courent, ceux qui filment.

Pas de ta faute.

Il faut finir le job, approcher tenir en joue hurler les ordres, les avertissements, des flashball qui passent en sifflant et puis le bruit sourd des impacts.

Tourner, une jambe prise dans les draps. La main qui heurte le mur.

Retourner le corps du pied, le sac, il faut éloigner le sac, il tombe, s’ouvre et la gourde tombe par terre. La gourde, pleine d’eau. Elle tombe. Encore. Encore. De l’eau qui se vide qui lave le sang qui. Elle tombe.

Pas de ta.

C’est.

De.
Ta.

Faute.

Impossible, chercher, il faut fouiller encore, il a une arme, forcément, il a une arme, l’algorithme a dit… On filme autour, des gens crient encore, ils crient d’horreur, ils crient de douleur, des balles de plastique frappent des os des torses avec des bruits de fruit trop mûr.

Pas d’arme.

Faute.

— Vous l’avez buté, bordel de merde, buté !

Il crie, avance malgré les gaz, les boucliers se lèvent et frappent, les matraques se lèvent frappent et il crie encore.

— Putain d’assassins, vous êtes des putain d’assassins !

Dégât collatéral.

Des mains sur tes épaules, on te tire. Un projectile vole et d’autres en réponse, plus de flashballs, plus de grenades.

— … rester là…

— Il était flag en cible prioritaire, putain de merde, je te dis qu’il était flag en cible prioritaire… Il doit avoir une putain d’arme, il en a forcément une.

— Laisse tomber. C’est pas de ta faute.

Ta faute.

— Je dois trouver l’arme, merde, il faut qu’on trouve la putain d’arme.

La main gantée tapote ton épaule, le bras qui t’encercle en même temps.

Gémissement dans le noir, c’est peut-être ta voix.

— Tracy.

Tracy.

— Laisse moi y retourner, putain, l’arme… !

Tracy, écoute moi.

La banquette arrière du blindé urbain. La radio crépite et le capitaine parle, il te fixe et ses yeux sont graves.

Garde tout, la cagoule, le casque.

Garde tout.

Les cris contre les vitres pare-balle, étouffés, lointains, les visages, les regards indignés, haineux. Les caméras les smartphones les appareils photo comme des yeux qui suivent.

Vous.

L’avez.

Tué.

Se tourner encore.

Ma main se tend vers l’interrupteur, tâtonne, l’actionne. La lumière arrache les bribes de rêve, cauchemar, hallucination, quoi que soit cette merde.

Il fait chaud malgré la fenêtre ouverte, malgré le ventilateur qui tourne doucement. Tellement chaud.

Sur la table de nuit, l’hydroxyzine attend.

50 milligrammes de plus. De trop pour la dose.

Ça fait une semaine ?

Peut être.

Tant pis.

Vallée dérangeante

Crédit photo : Ben Sweet, @benjaminsweet, Unsplash.com


Un léger flash. L’air au-dessus de la scène semble trembloter un instant, puis la forme apparaît, bleutée sur le fond d’un noir uniforme. Un smiley géant, casquette à carreaux stylisée sur la tête, couleur du logo de Worldwide Professional Systems. Et puis la bouche de l’hologramme s’anime, et il parle :

— Ah, très bien, je vois la salle et… oui, je crois que je vous entends ! Comment est le son, de votre côté ? (Il se racle la gorge.) Un… deux… Test…

Sa voix est chaude et calme, limite vaguement sensuelle.

— Alors c’est ça, SHERLOCK ?

Jeff a sa tête du mec blasé, à qui on ne la fait pas.

— Un smiley de cinq mètres de haut qui fait sa star, et sans déconner, il s’est raclé la gorge ?

Je ne dis rien. Les rares moments où Jeff s’exprime, autant le laisser continuer.

— Je comprends juste pas l’intérêt. On sait que c’est une IA de putain de haut niveau, il parle comme un humain, pas de problème, si j’avais les yeux fermés je pourrais croire qu’il y a vraiment un type en train de se balader sur scène avec son micro. Mais ils lui mettent une gueule de vieux smiley de tchat façon MSN.

— La vallée dérangeante.

Un mec de chez WPS, avec chemisette officielle et ordi portable maison sur le bras. Il vient d’émerger du couloir des coulisses à notre gauche. Le regard qu’il nous lance derrière ses lunettes connectées n’est pas méprisant, ni quoi que ce soit. Juste celui du nerd en plein dans le trip de sa vie.

— Je sais pas si vous connaissez le concept ?

Jeff le fixe comme une possible menace qui pourrait se révéler mortelle d’une seconde à l’autre. Je souris :

— Vous savez, nous on est juste là pour que tout le monde se tienne tranquille.

— Ouais, j’ai déjà vu de vos gars à la boîte, NingirSecurity…

Il avait l’air sur le point d’ajouter quelque chose à ce sujet, mais renonce. Oui, on a fait les trending tweets pour des trucs pas forcément glorieux, si c’est ce que tu penses, je confirme.

Tout en faisant quelque chose sur son ordi, il reprend sur son sujet :

— C’est une notion super importante en robotique, pour l’interaction avec l’utilisateur final. Si l’apparence d’une intelligence artificielle se rapproche trop de celle d’un humain, disons, biologique, la moindre différence que vous percevrez par rapport à ce que vous attendez d’un humain va devenir terrifiante. Tant qu’on aura pas atteint le niveau d’un test de Turing parfait, si on veut qu’un robot soit sympathique, il faut lui donner un style qui joue sur le côté artificiel, genre qui soit un peu rigolo ou kawaii, si possible !

— Pas mal. Vous êtes un ingé du projet SHERLOCK, j’imagine ?

Mais quelqu’un l’appelle et il disparaît à nouveau dans les coulisses, avec un vague geste d’excuse.

Je regarde Jeff, qui ne me le rend pas.

— On sera toujours sortis quelques secondes de l’invisibilité des agents de sécu.

— Le pouvoir de la femme en uniforme…

Pince-sans-rire style maussade. Je lui file un petit coup de coude.

— Pitié.

Sur la scène, on dirait que les techies ont fini de régler la sortie son de SHERLOCK, ou quoi que ce soit qu’ils lui paramétraient.

À présent ce sont les musiciens qui entrent pour la répétition finale. Flot de costumes, robes et tailleurs noirs. Violoncelles, violons, quelques autres trucs, ils sont nombreux. Je remarque les sortes de bandeaux noirs en plastique mat qui cerclent les coiffures impeccables à hauteur de front. Et parmi tous ces cheveux bien sages, une cascade bouclée d’un bleu plus électrique que celui de SHERLOCK détonne.

Je glisse à Jeff :

— Eh, c’est VigCello, là-bas !

Il fronce un peu les sourcils, la référence ne lui parle pas.

— Cette fille, sur YouTube… Viviane. Elle fait des reprises d’OST de jeux, et de métal aussi, au violoncelle. Je t’ai jamais fait écouter, sérieux ?

— Pas que je sache.

— Il faudra.

— Ouais. Si tu veux.

Ils se mettent en place, ordonnés, rapides. Les dos se redressent, les archets se posent sur les cordes. La voix de SHERLOCK s’élève, enthousiasme tranquille qui résonne dans les voûtes ornementées de la salle d’opéra.

— Je suis heureux de vous retrouver toutes et tous ci, ce soir. Ce concert sera fantastique, comme les précédents, je n’en doute pas un instant !

Je chuchote à Jeff :

— Avec tout ce qu’on entend sur ce truc, je suis curieuse de voir ça.

Il répond presque à contrecœur :

— Moi aussi.

Château de Crystal

Crédit photo :cerqueiraricardo, Pixabay


— Il faut dire ce qui est : ça a de la gueule.

Face aux portes monumentales de l’entrée du château fourmillante de touristes, c’est un autre terme qui me venait. Plutôt, « quelle galère ». Mais je suis le regard de Jeff vers les pointes des tours, la succession des deux rangs de remparts majestueux. Et je ne peux que rejoindre son point de vue. Oublie l’espace d’un instant le contexte, l’attention constante, l’œil aux aguets en permanence, la faute aux Français qui sont sur les dents tout le temps, on se sent obligés de suivre.

Une dizaine de militaires répartis dans la foule, sillonnant les touristes avec leur arsenal de guerre. C’est ce que j’ai vu avant d’analyser le décor lui-même, de laisser resurgir la gamine qui jouait avec des catapultes et des chevaliers Playmobil pour refaire les attaques de château fort de Stronghold et de Age of Empires II.

Certains des soldats ont l’air de remarquer notre arrivée, pas étonnant en même temps, on détonne avec nos gros Humvee entièrement noirs au milieu des bus de séjours organisés. Juste curieux, sans plus, le petit instant qui brise l’ennui de la patrouille – en plus avec cette chaleur, et avec un barda pareil. Rien qu’avec le blouson d’uniforme NingirSecurity et le holster dessous j’en peux déjà plus. J’imagine même pas pour eux.

D’autres portières claquent, et l’ordre vient dans nos oreillettes.

— On y va, les gars, intervalle de trois mètres, cordon régulier. Barnes et Murray, passez en protection rapprochée.

Autour de nous, les autres men in grey se déploient. Jeff et moi attendons le client et sa fille. Mr Robins nous rejoint, souriant et détendu avec son chapeau de touriste sponsorisé Worldwide Professional Systems. Crystal suit, son portable déjà levé pour une photo du pont levis, ses deux tours massives derrière. Petit bruitage d’obturateur. C’est drôle de l’avoir laissé, c’est le premier truc que je désactive.

Elle me sourit, hoche la tête. C’est bon, on peut y aller. J’avance à ses côtés, Jeff près du père. Les talons de Crystal claquent sur les planches du pont levis, escarpins hors de prix pour aller avec le tailleur à la fois sobrement pro et haute couture. Toujours plus stylée que son père comme pour préparer la succession, l’irrémédiable ascension de CTO vers CEO.

Plus on approche de l’entrée, plus la foule est dense, deux flots parallèles qui s’entremêlent un peu au fil des entrées et sorties. Les collègues fendent la masse quelques mètres plus loin, les distances tactiques malmenées par la cohue. Des voix en français, en espagnol, en chinois. Quelques autres anglophones. À la sortie du pont-levis, trois soldats en faction nous regardent passer. Les yeux s’attardent sur le logo NingirSecurity, une curiosité vague, plus machinale qu’autre chose. Tuer le temps. Je connais – oh, tellement – ça. Les touristes nous jettent des coups d’œil en coin plus ou moins furtifs, aussi. On murmure vers des oreilles attentives, dans différentes langues. Ils doivent se demander quelle star du showbiz a droit à un tel encadrement, ou peut-être même carrément un politique de haut vol. Vous n’y êtes pas du tout, dignes badauds, c’est encore plus : le maître d’un empire corporate, le nouveau grand conseiller des gouvernements et des chefs d’États, vizir transnational.

On s’engage sur la gauche, vers les lices – je crois que c’est comme ça que ça s’appelle, cet espace de circulation entre les deux premiers remparts. Un peu moins de monde. Le cercle reprend sa formation. Le vent se lève, sec et chaud, vaguement parfumé des garrigues qui entourent la ville. Bruits de circulation, des sirènes étrangères. De la colline que le château occupe, on domine toute l’agglomération, typiquement française, vieilles maisons en dédale de rues chaotiques et petits immeubles bas.

— Ces tours… C’est magnifique.

Crystal semblait s’adresser à moi, alors je me retourne vers elle. Elle continue :

— Je reviendrai hors saison, à l’automne, ou cet hiver, ça doit être encore plus beau avec un peu plus de calme.

— Je suppose que oui.

Elle approche des créneaux pour prendre une photo de l’étendue de petites bâtisses qui s’étirent en cercle désordonnés autour d’une église en pierre, massive.

— Ça me rappelle un vieux jeu vidéo… (Elle sourit.) Warcraft 3… Vous connaissez ?

Crystal Robins, une gameuse aussi, sur des jeux des années 2000. Je ne m’y attendais pas. C’est vrai qu’on est à peu près du même âge… Mais il y a le tailleur corporate, la situation, je me sens d’un autre monde, ou plutôt, à la frange extrême du sien, dans l’ombre, les serviteurs et les gardes qui protègent et servent.

— J’étais plutôt Age of Empires 2.

Quelques images de Warcraft reviennent, lointaines, un peu vagues. C’est vrai que ces maisons vu de trois quart haut ont quelque chose…

— Mais j’y ai joué aussi, en LAN, chez des amis.

Crystal hoche la tête, l’air perdue dans des souvenirs elle aussi, le sourire en coin.

— C’est mon premier jeu en ligne. Je jouais les Orcs, surtout ! J’avais un « pseudo de fille » comme certains disaient, et ça en faisait rager quelques uns quand je les battais en 1vs1 ranké.

Un regard vers moi, les yeux plissés, joyeusement.

— Mais Age of Empires 2 était très bon aussi, c’est vrai.

On reprend la marche, en silence. Mr. Robins plongé sur son iPhone 15, à partager tout ce qu’il voit sur Instagram. Jeff me lance son regard inexpressif qui veut tout dire.

La protection rapprochée, ou quand on visite une forteresse française médiévale en parlant jeux rétro avec la future impératrice de la high-tech (matériel, robotique et cloud confondus) pendant que son père joue les seniors connectés. Le tourisme version top 10 fortunes de Forbes. Une aura d’improbabilité banale.

L’ombre dans ma tête

Sofia Sforza @raisedheroes, Unsplash.com

Je retire mes lunettes pour essuyer la sueur de mes sourcils. Ce bref intervalle de temps passé sans protection solaire vrille mes rétines. Mur blanc, sol blanc, graviers blancs du chemin. Soleil de plomb. Pas un souffle d’air. On commence à peine le tour de garde extérieur que je cuis déjà. La sangle du holster brûle ma peau jusqu’à travers le t-shirt, chaque accessoire du ceinturon, lampe, gaz de poivre, semble avoir décidé de constituer sa propre source de chaleur indépendante. À quelle température une bombe aérosol sous pression explose, déjà ? Je m’arrête, lance :

— On va peut-être abréger, non ?

Jeff me fixe de son air habituel, dans une nuance encore plus maussade. Depuis qu’on est arrivés ici, sa peau de blond a viré nuances crevette ou écrevisse. Étape qui doit être bien douloureuse avant le peu de bronzage qu’il peut avoir. Mais un peu de hâle sur ses muscles bien faits, c’est pas désagréable à l’œil.

— Si tu ne le sens pas, on peut toujours juste refaire un tour côté intérieur. À l’ombre.

Je souris en coin, monsieur sort son orgueil de mâle, c’est moi qui dois initier le repli tactique face aux conditions météo extrêmes. Je réponds avec un regard vers les pylônes réguliers qui percent les buissons de maquis, les sphères miroitantes des caméras blindées perchées tout en haut.

— Vu l’attirail électronique, on verrait bien des invités surprise arriver dès qu’ils se pointeraient au bas de l’hacienda.

Il acquiesce sans rien dire, commence un demi tour vers le portail. S’interrompt en constatant que je ne bouge pas. Une pointe de doute perce ses basses posées.

— On rentre, alors ?

— Oui. Si tu veux.

Dit avec le plus grand sérieux. Il ne relève pas.

Les quinze mètres qui nous séparent de l’entrée sont un calvaire renouvelé, avec le soleil en face. Jeff me fait un peu d’ombre, de sa hauteur, pas assez quand même. Son t-shirt est tellement trempé sous le holster et les poches de chargeurs modulaires que lui, au moins, il n’a plus d’auréoles.

— Pourquoi tu rajoutes ces trucs ?

Il ne saisit pas tout de suite.

— Quels, « trucs » ?

— Les extensions de chargeurs.

— Ah. (Il hausse vaguement les épaules.) On sait jamais.

— C’est pas comme si on avait déjà eu besoin du deuxième chargeur de service, seulement. Toi oui ?

— Ici, non.

— Tu veux dire, dans la boîte ?

— Ouais.

On passe le portail dans une zone d’ombre salvatrice, et sans un mot de plus. Jeff, ce grand bavard. Encore une fois, j’en suis réduite à imaginer ce passé militaire qu’il évoque peu. Comme il évoque peu quoi que ce soit, en fait. Forces spéciales ? Probable.

De la première cour, on entend à nouveau les rires, les cris, les grandes éclaboussures. Entre deux arches on peut les voir, l’armada de golden boys et girls invités par la fille de l’employeur. Chahuts d’ados trentenaires autour d’une piscine, avec monoï de luxe, whiskey-coca, vodka-orange et lignes de poudre. Le bleu de l’eau, tellement tentant, apaisant, et les montagnes couvertes de pins derrière, presque à hauteur égale de la villa perchée sur son roc pelé. Je dis :

— Ça fait envie.

Jeff grogne plus qu’il ne répond.

— Ouais. Mais on est pas sensé faire trempette avec les clients.

— Demain matin, si on se lève tôt, on pourrait squatter un moment. Quand les derniers fêtards seront couchés et les autres pas encore levés.

— Ouais. Si on fait pas la nuit.

— On fait pas la nuit aujourd’hui. C’est Paulsen et Jacob.

On reprend la ronde, cette fois sous la fraîcheur relative des deux étages de l’hacienda. Un moment passe. La fête aquatique bat son plein. Quelqu’un a mis une musique house sur un son d’enceinte portables aux bonnes basses.

— Les unités d’intervention.

Je me tourne vers Jeff pour attendre la suite, s’il doit y en avoir une.

— Pour la CIA. Rapatriement des cibles pour les black sites. Entre autres.

— Entre autres ?

— Entre autres.

Je hoche la tête. Lui aussi. Ça sera tout, et c’est bien assez. Après tout si on est là, chez NingirSecurity, c’est pour nos raisons qu’on peut préférer taire.

Un moment, la fraîcheur toute relative de l’ombre semble s’accroître, pénétrer mes os. La forme d’un corps, les éclats rosâtres sur l’asphalte comme une fleur abstraite, le sang qui poisse sous les semelles…

Pas maintenant. C’est pas cette ombre que je veux.

— Tracy ?

Jeff m’attend. La tête me tourne encore, des mouches fourmillent. Je les chasse mentalement. Respire.

— Ouais ?

Je le rejoins. Ses yeux pâles me suivent avec leur froideur habituelle. S’il se pose des questions, rien ne le montre. Il triture la sangle de son holster, signe qu’il a vraiment, vraiment chaud.

— Demain matin 6h pour la piscine ?

— 5h30, pour compter large.

— Ça fait pas bien long pour dormir avant.

S’ils font la fête jusqu’à 4h43 dans toute la cour, comme hier, c’est un euphémisme. Je souris, plutôt un rictus.

— Depuis quand les forces spéciales ont besoin de sommeil ? T’as perdu depuis ?

— 5h30. Je gère les bières.

— Ok, Macho-man.

Il renifle, avec l’imperceptible étirement de lèvres qui chez Jeff, marque l’amusement.

L’ombre, celle dans ma tête, celle qui revient encore et encore, est repartie. Elle refera son apparition dans la nuit sans doute, quand je serai seule allongée sous un ventilateur pour ne pas suffoquer, pendant que les riches shootés s’amusent. Et la matinée de break, calme , piscine et bières fraîches, la fera taire.

NingirSecurity


Scènes éparses du travail d’un binôme de mercenaires employés par une entreprise de sécurité privée, NingirSecurity, contractée pour assurer la sécurité rapprochée ou opérationnelle de différentes corporations d’un monde presque semblable au notre, dans une légère anticipation futuriste.

Des textes courts initialement rédigés pour le défi Micronouvelles dont j’ai organisé la première saison sur Twitter pendant un peu plus d’un mois et demi (vous pouvez trouver les archives avec le tag #archivemicronouvelles en ajoutant à la fin un numéro entre de 0 à 50).

Un exercice d’écriture que je continue par ailleurs d’animer sur ce réseau.

AVERTISSEMENT : certaines scènes et propos violents sont à réserver à un public averti.

Image d’origine de la couverture par @ev sur Unsplash.com.

NingirSecurity

L’ombre dans ma tête

Château de Crystal

Pas de ta faute

Vallée dérangeante

Bien trop calme

Récepteurs

Talion

Urbex


« Le Maine. Brad, jeune adolescent de douze ans, part explorer une usine désaffectée avec sa cousine, Ashleigh, adepte de l’urbex. Une sacrée idée pour un soir d’Halloween, non ? »

(Résumé éditeur par les Éditions de la Caravelle.)

Une novella fantastique pensée comme un hommage aux Chair de Poule de R.L. Stine qui ont occupé mes lectures pendant une bonne part de ma jeunesse !

Disponible en format epub, Amazon Kindle et Fnac Kobo.

Illustration de couverture par Aline Rocheteau.

Plusieurs chroniques de cette histoire sont disponibles sur les Chroniques de Meryma, Le Monde enchanté de mes lectures, Lecture-love et la Bouquinerie de l’imaginaire. Merci à toutes les quatre pour vos commentaires !