Préparer une autoédition papier sur Amazon : mon recueil Éclats de silicium

Un article au travers duquel je vais essayer de vous présenter de façon (relativement) concise les étapes à suivre pour autoéditer un livre broché sur Amazon KDP, en prenant l’exemple de mon recueil de nouvelles Éclats de silicium.

 

Les formalités côté Amazon : création de compte et déclaration pour l’administration fiscale américaine

Ce qu’il vous faut :

– un RIB du compte bancaire où vous souhaitez recevoir les royalties des ventes

– votre numéro fiscal, qui sera appelé par Amazon « TIN » (Tax Identification Number), qui est indiqué sur vos déclarations d’impôt avec la mention du « Déclarant ».

Tout d’abord, première étape : créer un compte Kindle Direct Publishing.

Le service n’est pas facilement accessible via le site de vente Amazon classique Amazon.fr, il vous passer par cette adresse, le portail de connexion à KDP Amazon.

Comme indiqué, vous pouvez tout à fait utiliser un compte Amazon déjà existant pour vous y connecter, ça n’impactera en rien votre utilisation habituelle du compte en tant que client d’autres services Amazon.

Il vous sera par la suite demandé un numéro de téléphone pour vérifier le compte et sécuriser les opérations liées aux coordonnées bancaires.

Enfin, pour que votre compte KDP soit opérationnel, il vous faudra lier un compte bancaire, et renseigner un formulaire destiné à l’administration fiscale américaine (IRS, Internal Revenue Service)

Les informations demandées sont simples, nom, adresse, etc.… et le fameux numéro de TIN dont je parlais plus haut.

Ces informations sont obligatoires mais concernent surtout, de ce que j’ai compris (via les pages d’aide Amazon) les ventes réalisées sur la plateforme Amazon.com.

Si vous êtes de nationalité française et basé en France, il semble que la retenue fiscale sur les revenus Amazon.com tombe à 0 % dans le cadre d’un accord fiscal passé entre les pays.

Passé ces étapes, et possiblement, un petit délai de validation des informations fiscales (j’ai créé mon compte en novembre, je ne me souviens plus s’il y a eu de l’attente…), votre compte devrait être prêt à publier votre premier ouvrage.

Publication d’un livre broché sur Amazon KDP

Nous y voilà !

La publication d’un livre broché sur KDP se déroule en trois étapes.

Certaines d’entre elles peuvent faire l’objet de modifications après publication, à certaines exceptions près. Je préciserai au cas par cas les points qui ne sont plus modifiables a posteriori.

1) Les informations sur le livre : le titre, nom d’auteur, thèmes, description… en gros, les métadonnées

2) Le contenu, qui comprend donc le chargement du fichier PDF mais aussi l’importation ou la création de la couverture

3) Le choix des sites de vente et du prix

Revenons sur chaque étape dans l’ordre.

1) Les informations sur le livre

Ici, rien de bien compliqué.

Sachez toutefois que les champs « Langue », « Titre du livre », « Numéro d’édition » et « Auteur » ne seront plus modifiables pour les éditions suivantes une fois le livre publié. Bon à savoir si par exemple, vous vouliez changer de nom d’auteur…

Les champs qui peuvent donner le plus de fil à retordre (pour moi du moins) sont la « Description » et les « Mots-clés ».

Description : ce sera donc la petite présentation que l’on retrouve sur tous les livres vendus sur Amazon, j’ai toujours peur de trop ou de ne pas assez en dire…

J’ai finalement opté pour mettre exactement le même texte que sur la quatrième de couverture, en me disant que dans une librairie papier, c’est tout ce qu’un potentiel lecteur aurait à disposition spontanément, et que cette accroche doit donc déjà être soignée au possible…

Je ne prétends pas que cela soit LA bonne méthode, mais j’ai tenté !

En ajoutant toutefois à la suite aussi, un court sommaire des nouvelles figurant dans le recueil.

Mots-clés : C’est une question épineuse. Vous ne pouvez en choisir que 7.

J’ai essayé de mêler mots-clés plus généralistes (science-fiction, anticipation, thriller) et plus spécialisés (hacking, cyberpunk, informatique, hacker) mais je lis souvent qu’il vaut mieux opter pour des mots-clés composés… de plusieurs mots.

Mon idée a été d’alterner entre caractéristiques assez basiques (mon recueil est indéniablement à la fois en thriller, anticipation et SF) mais aussi de cibler sur certaines thématiques que j’aborde et qui me semblent potentiellement porteuses d’une certaine « hype », comme le hacking, la figure du hacker…

2) Le contenu du livre et la couverture

Nous arrivons à une partie beaucoup plus technique, car elle implique d’avoir préparé son fichier de contenu, le corps du livre lui-même, à l’avance.

Pour la couverture, ce n’est pas une obligation, Amazon KDP propose un outil de conception très basique avec des modèles préétablis ou la possibilité de charger sa propre image.

Mais cet outil qui vise la simplicité présente aussi pas mal de défauts et de limites en contrepartie…

J’y reviendrai plus loin.

Ainsi que sur les longs moments à lutter contre les mises en forme automatiques…

La plupart des champs de cette section, à l’exception du contenu du livre et de la couverture, ne pourront plus être modifiés par la suite.

Si cela semble logique pour le code ISBN fourni par Amazon, il vaut mieux le garder à l’esprit pour le choix des options d’impression.

Intérieur et type de papier : Pour ma part, j’ai opté pour le « papier crème ». Plus encore que la teinte, c’est surtout pour sa texture : je le trouve très doux, comparé au papier blanc des livres Amazon que j’ai pu manipuler IRL qui a une texture presque légèrement glacée.

En bonus, le « papier crème » est composé à 30 % de papier recyclé, ça peut toujours être un petit plus sympathique…

Taille de coupe : j’ai choisi 13,34 x 20,32 cm après avoir comparé plusieurs ouvrages autoédités Amazon que j’avais sous la main. C’est un choix évidemment totalement subjectif là-aussi !

Bien entendu, le choix de la taille de coupe déterminera également les marges et la mise en page de votre fichier de contenu. Je reviendrai sur ce point plus loin.

Pour idée, c’est un format légèrement plus large et plus haut qu’un livre de poche, comme vous pouvez le voir ci-dessous :

Fond perdu : cette option n’aura d’intérêt que si vous incluez de grandes images à votre ouvrage, ou des motifs graphiques intérieurs (tours de page, par exemple, type enluminures ou autres) qui arrivent jusqu’au bord de la page.

N’étant pas concerné dans le cas de mon recueil, je n’ai pas creusé ce paramètre outre mesure, vous trouverez tous les détails (très) techniques sur cette page d’aide KDP.

Finition de la couverture : vous aurez le choix entre« Mat », et « Brillant ». J’aime bien le rendu mat de certains livres autoédités que j’ai pu voir passer, je le trouve très sobre et d’une certaine manière… cossu. La texture est très douce, mais prend en revanche énormément les traces de doigt, et le rendu des couleurs est plus terne.

Pour mon recueil, en écho au thème high-tech, j’ai finalement opté pour la couverture brillante qui rappelle davantage le miroir noir d’un écran, pour ne pas faire écho à une série bien connue…

Avantages : un rendu des couleurs très vif, et les traces de doigt s’effacent comme sur une surface lisse.

L’inconvénient : les reflets, forcément, pas toujours très flatteurs en photo…

Le manuscrit : là, on va commencer une partie technique. Si jamais vous n’avez pas déjà opté pour une mise en page, je vous indique à la suite celle que j’ai choisie pour Éclats de silicium. Bien entendu c’est une mise en page, je ne prétends pas du tout qu’elle soit mieux qu’une autre ou être un modèle à suivre !

AVERTISSEMENT : tous les exemples qui suivent sont sous le traitement de texte LibreOffice, car je n’utilise pas Word. Si vous êtes sous Word, les menus, etc, peuvent différer des indications que je propose.

Tout d’abord, la première chose à faire selon moi : régler la taille de page.

Vous pouvez établir des réglages personnalisés dans le menu Format : Page, comme ci-dessous.

format page

Les dimensions de la page doivent bien entendu être à l’identique de la taille de coupe !

En revanche, le choix des marges est une décision personnelle. Pour ma part, j’ai procédé en examinant de nombreux livres que j’avais sous la main.

Parfois, je trouvais les marges trop grandes, et le texte me semblait perdu au milieu de la page.

Pour d’autres, notamment dans le format type livre de poche, je trouvais beaucoup trop compact et un effet « bloc » pas forcément très attractif.

J’avais commencé par mettre 2,00 cm partout, mais au premier tirage test, il s’est avéré que l’espace réservé au pied de page (pour indiquer le numéro de page) ajoute un peu d’espace qui s’additionnait en trop à celui de la marge du bas.

Sur ma version actuelle, l’espacement de marge en bas est donc à 1,50 cm.

En parlant de numérotation des pages : j’ai passé littéralement une ou deux heures à me battre pour essayer de ne pas faire entrer dans le décompte des pages la page de garde, de mentions légales, de sommaire…

Si vous êtes un peu maniaque sur ça vous aussi, je vous propose une solution artisanale et probablement pas super propre, mais qui fonctionne :

1) Créer un style de page qui ne fasse pas apparaître le pied de page (pour « gommer » la numérotation) des pages qui ne doivent pas être numérotées.

Pour ça, allez dans « Styles », « Gérer les styles », ce qui fera apparaître le panneau latéral que vous verrez sur la capture d’écran suivante.

onglet styles

Ouvrez les « Styles de page » (le nom apparaît en survolant avec le curseur de la souris) et avec un clic droit créez un nouveau style (vérifiez les tailles de page et de marge au passage, qu’elles soient toujours adaptées à votre taille de coupe).

Comme vous pouvez voir sur la capture d’écran, l’onglet « Pied de page » permet de désactiver ce champ.

pied de page désactivé

2) Insérez autant de pages affublées de ce style que nécessaire pour votre page de garde, mentions légales, sommaire…

Pour ça, allez dans « Insertion » (logique…), cliquez sur « Saut manuel », et sélectionnez dans le menu déroulant « Style » celui que vous venez de créer pour l’occasion.

3) Insérez une page dans le style standard à la suite de ces pages non décomptées dans la numérotation de page là où vous voulez que la numérotation commence.

Mais cette fois, optez pour le « Style par défaut » (ou le style que vous utilisez de base pour le corps du roman) et cochez la case « Modifier le numéro de page » en précisant à quel numéro vous voulez commencer.

BONUS : votre style de page sans numérotation pourra aussi servir d’intercalaire entre deux nouvelles si comme moi, vous allez autoéditer un recueil. Ceci expliquant au passage le nom que j’ai donné au style de page dédié sur mon propre fichier…

Alternance des pages droite et gauche

Pour une maquette de livre papier, la disposition des pages ne sera évidemment pas celle du « scrolling éternel » qu’on connaît de base sur un traitement de texte.

Pour disposer les pages comme dans un livre, il vous faut passer par « Format », « Page », et sélectionner l’option ci-dessous : « Mise en page : Droite et gauche »

format page

N’oubliez pas de le configurer aussi sur vos autres styles de page si vous en avez créés ou personnalisés !

Paragraphes et police de caractères

Là aussi, c’est une question d’équilibre entre la dimension de votre page et celle du contenu affiché. Pour exemple, voici la page de titre, des mentions légales, et celle d’un début de nouvelle.

SAMSUNG CSC

SAMSUNG CSC

SAMSUNG CSC

J’ai opté pour les valeurs suivantes, avec pour l’intégralité du texte la police Liberation Serif, car j’aime la sobriété quelque peu austère, je dois l’avouer… et qui plus est, libre de droits (sous Open Font License).

Titre : 26

Sous-titre : 12

Nom d’auteur : 20

Mentions légales : 9

Titre « Sommaire » : 16, gras

Sommaire : 12

Titres de nouvelles : 12, gras

Corps de texte : 11

Création de votre table des matières

Que votre livre soit un roman ou un recueil de nouvelles, vous souhaiterez probablement intégrer un sommaire ou une table des matières.

C’est très simple, et partiellement automatisé, je vous propose de suivre ces étapes :

1) Appliquer un style de « Titre » à vos titres de nouvelles ou vos chapitres (qu’ils soient titrés ou non).

Pour ça, sélectionnez simplement la zone de texte de votre titre, et appliquez l’un des styles de titre dans le menu déroulant des styles. Vous pouvez éditer le style du titre, au niveau police de caractères, etc, dans le menu des styles.

style des titres

2) Insérer une table des matières. Allez dans « Insertion », « Tables des matières, index ou bibliographie », en sélectionnant la case « Plan » comme affiché ci-dessous.

insertion table des matières

Je vous conseille au passage de décocher « Protégé contre toute modification manuelle », car cela vous permettra d’éditer à la main votre sommaire si jamais des titres intrus apparaissent à cause d’une fausse manipulation, sans avoir à chercher laborieusement comment modifier l’insertion automatique dudit intrus !

ATTENTION : si vous modifiez votre corps de texte APRÈS insertion de votre table des matières et que la numérotation des pages s’en trouve changée, pensez à faire un clic droit sur le sommaire et « Mettre à jour l’index », sinon il affichera toujours l’ancienne numérotation !

La couverture

Cette section ne sera que peu développée, car j’ai opté pour ce qui me semblait, alors, le plus simple : utiliser le créateur de couverture proposé par Amazon, en y uploadant une image libre de droits pour servir de base.

L’outil proposé par Amazon est effectivement très minimaliste et facile à cerner… Mais aussi extrêmement rigide.

Les emplacements de titre, nom d’auteur, etc sont prédéfinis selon plusieurs modèles proposés. Et si l’envie vous prend d’essayer de les personnaliser, vous allez devoir vous battre avec l’interface qui cherchera sans cesse à vous remettre dans le droit chemin du cadre établi.

Faites particulièrement attention à la taille de police ! Je ne compte plus le nombre de fois où j’avais choisi méticuleusement une taille qui me plaise ET soit acceptée par l’outil (qui peut s’opposer à vos choix en considérant que la zone de texte n’est plus respectée), mais dès que j’ai cliqué ailleurs pour sélectionner une autre zone, le créateur de couverture s’empressait de la remettre en taille automatique (et souvent minuscule).

De même, le contenu de certaines zones est lié et se reportera automatiquement entre la première de couverture et la tranche du livre, par exemple.

Enfin, faites attention à la résolution de l’image que vous souhaitez utiliser ! Le créateur de couverture n’acceptera que des images avec une résolution d’au moins 300 ppp (pixels par pouce), afin de proposer un résultat de bonne qualité à l’impression.

Si vous ne savez pas où trouver des images libres de droit, ces deux sites, Unsplash et Pixabay, en proposent d’impressionnantes collections.

Aperçu du livre

L’étape de prévisualisation est obligatoire (et nécessaire) avant de pouvoir enregistrer votre projet pour passer à l’étape suivante. Elle prend la forme d’une épreuve numérique qui vous indiquera les marges de découpage, et vérifiera automatiquement la présence de caractères non imprimables ou de problèmes de mise en page.

À noter : si vous téléchargez une épreuve au format PDF, la première et la quatrième de couverture n’y apparaissent pas, c’est normal et ne doit pas vous inquiéter.

3) Droits et prix du livre broché

Territoires

Cette partie permettra de sélectionner les pays dans lesquels votre livre papier sera disponible à la vente via les différents sites Amazon.

Étant donné que votre livre est au format papier, vous pouvez possiblement tomber sous le coup des lois qui concernent le dépôt légal obligatoire, selon les pays.

Il semblerait par exemple qu’un livre au format papier vendu sur le marché américain ou britannique feraient l’objet d’un dépôt légal obligatoire auprès de la Library of Congress et de la British Library.

Afin d’éviter le surcoût de l’expédition d’exemplaires papiers à l’étranger, j’ai opté pour ne proposer mon livre broché qu’en France.

ATTENTION : En France, le dépôt légal est obligatoire pour tous les livres imprimés. Vous pouvez retrouver toute la procédure détaillée et expliquée sur cet article de Bookelis.

Prix et redevances

Attention : le prix que vous devez entrer est hors-taxes ! Amazon indiquera automatiquement la transposition en prix TVA comprise.

Et… voilà, je pense avoir fait le tour ! Il ne vous reste plus qu’à attendre que votre livre broché soit vérifié et validé par Amazon, vous recevrez une notification par email quand il sera en boutique.

S’il vous pensez qu’il manque quelque chose, ou si une étape vous semble floue, n’hésitez pas à me le faire savoir sur Twitter ou par email (keot[@]netcourrier.com)

Cyberspace local : quelques alternatives aux mégacorpo du web

Images d’origine par Sara_Torda et Peggy_Marco sur Pixabay.

Si les mégacorporations en ligne (GAFAM et autres acteurs plus en retrait, Microsoft, IBM…) offrent pléthore de services dont il devient de plus en plus difficile de se passer, il existe pourtant certaines alternatives d’ampleur bien moins gargantuesques, plus « production locale », engagés pour le respect des données personnelles, et qui proposent des fonctionnalités d’une excellente qualité.

Je vous propose de découvrir quelques uns de ces « petits producteurs » du cyberspace dont je suis, personnellement, extrêmement satisfait, classés par catégorie.

 

Cloud

Si je ne suis pas adepte de la sauvegarde permanente sur cloud distant (je préfère avoir plusieurs supports de sauvegarde en local), le stockage en ligne reste un incontournable ne serait-ce que pour partager des fichiers volumineux.

Étant le principal photographe des sessions de murder party, jeu de rôle ou jeu de plateau avec des ami.e.s IRL, je me sers régulièrement de Cozy Cloud pour les partager par la suite aux convives. Cozy est un service français et hébergé en France, qui propose en offre gratuite 5 Go de stockage (moins que Google Drive, mais bien plus que les 2 Go de Dropbox par exemple, pourtant très plébiscité). J’aime bien l’interface, très propre, je la trouve simple à prendre en main.

Dans le cadre du confinement pour le COVID-19, j’ai initié ma mère (professeure de français en lycée) à utiliser Cozy pour partager les documents de cours et devoirs à ses élèves.

L’entreprise s’engage à une politique de confidentialité solide, et présente un rapport très détaillé de tous les services sous-traitants et des données auxquelles ces derniers ont accès.

Sur le plan des services, je n’ai pas testé autre chose que le Drive, mais je sais que Cozy propose l’interconnexion avec plusieurs comptes officiels (Ameli, les Impôts…) afin de rassembler ses documents numérisés dans un seul point, ainsi qu’un album photo, une appli de notes et en version beta actuellement, un gestionnaire de mot de passe.

L’application Cozy étant également disponible sur smartphone, je pense tester prochainement Cozy Notes pour garder trace de mes brainstorms itinérants, je mettrai à jour cet article après l’avoir essayée.

E-mail

L’adresse e-mail, si elle ne sert plus autant à la communication interpersonnelle qu’à son âge d’or des années 90-2000, reste malgré tout un élément essentiel de notre vie numérique, à la base de tous les autres services : vous en faites l’expérience probablement régulièrement, à l’exception des réseaux sociaux qui peuvent se contenter d’un numéro de téléphone, toutes les autres plateformes demandent une adresse e-mail d’inscription.

En outre, en tant qu’auteur, l’e-mail reste le moyen principal par lequel je soumets mon travail à des maisons d’édition ou des revues, par lequel le ping-pong des corrections se déroule, et idem la plupart du temps pour les beta-lectures.

J’utilise depuis plusieurs années l’un des pionniers du domaine en France : Mailo, autrefois nommé Net-C ou encore NetCourrier.

L’entreprise propose une offre gratuite, mais c’est pour l’abonnement premium que j’ai opté. À 12€ pour l’année, je trouve la somme parfaitement abordable, et payer pour un service en ligne que je considère aussi essentiel me semble une sortie très saine du règne du « gratuit, donc c’est toi le produit » qui domine largement le web.

Ce que j’apprécie particulièrement chez Mailo, outre que l’entreprise gère ses serveurs en France (ça fait du bien de changer des services basés outre-Atlantique) et prenne de bons engagements en faveur de la privacy, c’est la possibilité de créer des alias.

Un alias, qu’est-ce que c’est ?

C’est une adresse e-mail alternative à celle qui permet de vous connecter à votre boîte de réception. Tout message qui est envoyé à une adresse alias atterrit dans votre boîte, mais vous ne pourrez pas utiliser l’adresse alias pour vous y connecter.

Par exemple, l’adresse que je laisse accessible sur ce blog pour me contacter, keot@netcourrier.com, est un alias.

L’avantage de l’alias, c’est qu’en gardant secrète votre « véritable » adresse e-mail (celle qui permet d’ouvrir votre boîte), je pense que la tâche de pirater votre boîte e-mail devient plus ardue – je suis loin d’être expert en sécurité, mais ça me semble logique face aux méthodes classiques de credential stuffing par exemple, où un programme d’attaque teste méthodiquement une foultitude d’adresses e-mails fuitées.

En outre, si vous vous apercevez qu’une de vos adresses alias commence à recevoir trop de spam (ça peut arriver si elle a été fuitée et circule sur le marché noir des listes de spamming), vous n’avez qu’à supprimer cet alias et en recréer un autre.

Partage d’un fichier volumineux

Pour partager une pièce jointe qui ne contient pas dans un e-mail, je recommande sans hésiter l’excellent service proposé par Framadrop, qui chiffre intégralement le transfert et ne conserve aucune donnée personnelle pour des fichiers jusqu’à 3 Go de volume.

Toutefois Framasoft ne se destine pas à devenir une nouvelle plateforme centralisatrice, et encourage à tester aussi les alternatives basées sur les mêmes termes et du logiciel libre, visibles à cette page.

Visioconférence et audioconférence

Un outil qui peut bien servir dans cette période de confinement. Pour ma part, j’utilise régulièrement Jitsi, une plateforme open-source qui propose un service d’appel vidéo et audio, ainsi qu’un tchat et un partage d’écran intégré, le tout sans créer de compte et avec la politique de conserver aussi peu de données que possible (une Privacy Policy claire est en cours de préparation après l’explosion du nombre d’usagers selon ce post).

Jitsti Meet fonctionne directement sur navigateur, en autorisant l’accès à votre micro et/ou votre webcam. Sur smartphone, il faut installer l’application dédiée, disponible sur Android et iOS.

Je l’ai personnellement testé avec 4-5 personnes connectées, et tout marche bien.

C’est également la plateforme vers laquelle j’ai dirigé ma mère pour ses cours en audioconférence pendant le confinement, et avec une dizaine voire vingtaine d’utilisateur.ices connecté.e.s la conférence restait généralement claire (avec les problèmes inhérents de micros inégaux, bruits parasites sur smartphone, etc toutefois).

En conclusion

Voici pour ce petit tour d’horizon des services alternatifs que j’utilise personnellement si ce n’est au quotidien, du moins régulièrement, pour changer de ceux proposés par les géants du web.

Les raisons sont multiples : chercher à promouvoir des petites entreprises plutôt que des multinationales déjà tellement influentes, le respect des données personnelles, chercher à favoriser des groupes français…

Si vous testez aussi ces services, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, ou à m’indiquer d’autres services que vous utilisez !

(Par e-mail, message WordPress ou sur Twitter, je n’active pas les commentaires car en utilisant le WordPress gratuit je ne peux pas bien contrôler ce qui serait fait de vos données personnelles pour respecter le RGPD.)

Pages fantômes

Le web est plein de fantômes.

Presque littéralement, si l’on considère le fantôme, le spectre, l’esprit, comme une trace, le reste discret de ce qu’a été une personne, et qui manifeste souvent une seule de ses facettes.

Des restes de ce qu’a été le web, cachés dans ses tréfonds.

Des restes de personnalités, aux travers de blogs, de forums, de pages perso figées à jamais. Des voix numériques qui parlent toujours, jusqu’à ce que leur serveur ferme.

Les forums morts sont les villages fantômes façon western, revus au XXIe siècle. Ou façon film d’horreur. En traversant les rues désertes devant les façades poussiéreuses, la peinture qui s’écaille, les murmures t’entourent : échos de voix d’un autre temps.

Des questions désespérées qui résonnent dans l’église au toit défoncé. Les lamentations solitaires qui filtrent des maison sans fenêtres.

Les cris grossier d’un topic de flaming quelque part dans l’hôtel de ville en cendres.

Le rire dément d’un troll, dissimulé derrière le bois pourri d’une porte.

Mais les forums morts ne sont pas le seul lieux où les fantômes digitaux se font entendre. Comme dans les histoires d’horreur, même les endroits encore habités ne sont pas à l’abris de la visite des esprits sans corps.

Les forums techniques (aide informatique générale, ou sur des logiciels spécifiques) permettent l’observation fréquente de voix revenantes. Sous une forme particulièrement déprimante : cette question sur laquelle tu tombes enfin après des heures de googling (ou maintenant, dans mon cas, de qwanting) intensif, qui sollicite de l’aide pour un quelconque bug dont tu souffres toi aussi, précisément.

Et puis, tu vois qu’elle n’a jamais eu de réponse.

Et puis, tu lis la date.

Alors, tu comprends le destin terrible de ce voyageur solitaire. Fatigué, maladif, qui vit enfin les lumières de la ville après une longue nuit d’errance. Mais s’est écroulé à ses portes, incapable de continuer à marcher. Son appel au secours déchirant qui n’a jamais été entendu, figé à jamais entre l’espace et le temps, gelé dans le silicium.

Et ce voyageur, tu le vois comme un frère ou une sœur, toi qui es là avec ton bug que tu ne sais toujours pas résoudre.

Source de l’image : Taylor Vick sur Unsplash

Massively Multiplayer Empty Roleplaying Game

Je ne suis pas un grand joueur de MMORPG. Ce ne sont pas des mécaniques qui m’attirent. Mais le concept à la base de la partie « Massivement multijoueur » ne manque pas d’une certaine aura magie technologique : les mondes persistants, ces univers générés par la réalité câblée de serveurs distants.

Persistants, ces mondes peuvent l’être dans un autre sens du mot.

Je suis retourné sur Guild Wars hier. Le premier opus, l’un des deux seuls MMORPG auxquels j’aie vraiment joué, et l’un des grands titres vidéoludiques de mon adolescence.

Presque 15 ans après sa sortie, les serveurs tournent toujours. Une décision annoncée par ArenaNet, qui déclare avoir trouvé moyen de maintenir le titre en vie bien qu’il ne représente plus rien d’un point de vue économique.

Le jeu est désert. Ses grands espaces de « ville » (hors des zones PvE instanciées) sont vides. De vastes places, les décors majestueux prévus pour accueillir les foules qui se croisaient, la diversité chatoyante des armures et des skins, et le chaos permanent du chat local dans lequel peu se souciaient de l’existence d’une catégorie réservée aux échanges commerciaux. La criée des mareyeurs version armes magiques gold et vertes. À présente, le silence. No human’s land peuplé de PNJ figés en l’attente d’une interaction qui ne vient jamais ou errant sur les chemins définis par leur pattern. Les boucles de leurs bulles de dialogues automatiques destinés à rendre les lieux plus vivants, et qui maintenant font peut-être l’exact effet inverse. Des échos, visions fugaces. Des fantômes.

D’une certaine manière, plus qu’une impression de « vide » au sens péjoratif de la vacuité, de l’obsolète, c’est une autre atmosphère qui prend le dessus. Celle des bâtiments abandonnés encore pleins de traces de la vie – des vies – qui se sont interrompues et figées. Celle d’un monde qui s’éteint, dont le personnage héroïque qu’on incarne serait peut-être le véritable sauveur. Tel cet Envoûteur rencontré par hasard dans la Cité d’Ascalon. Silhouette solitaire qui contemplait les ruines, perchée sur une colline.

J’ai fait par de mes impressions à ce frère humain connecté. Je n’ai jamais eu sa réponse, il semblait AFK.

Pour écrire cet article, je suis revenu sur le jeu encore une fois, cette fois au Monastère Shing-Jea. Un autre personnage est apparu en ligne sur l’immense place centrale. Toute une alliance d’humains encore actifs se retrouve toujours sur le jeu, m’a-t-elle appris.

Persistance.

Encore un autre sens pour le terme.

L’une des guildes du groupement m’a accepté dans ses rangs.

Des mondes figés : les ordinateurs hors-ligne vus comme des espace-temps refermés sur eux-mêmes.

Débranché. Coupé des réglages d’heure automatique et des mises à jour logicielles. Un état courant pour nos ordinateurs, il n’y a encore pas si longtemps. J’ai grandi avec des ordinateurs hors-ligne, pourtant j’arrive depuis peu dans la deuxième moitié de la vingtaine.

À présent, c’est si étrange de le concevoir. Un système déconnecté. Moi-même, le monde en ligne a fusionné avec mon existence. Mon ordinateur semble vide, si ce n’est presque « mort », quand il n’est plus relié au réseau.

Hors-ligne. Concept troublant. Solitaire. Mystérieux.

Fascinant.

Un ordinateur est une minuscule bulle qui renferme un monde virtuel. Notre univers à tou.te.s, notre travail, nos échanges, notre créativité, nos loisirs, nos glandouillages… Des mondes fictifs aussi, l’espace-temps numérique des jeux vidéo. Des univers complexes, vivants presque. Mais maintenant le cybermonde est dehors. Le monde est le réseau. Le monde tourne dans des datacenters.

Non loin de moi se trouve un ordinateur de bureau MsNet de la fin des années 90. Mes parents l’utilisaient pour travailler, et moi j’y jouais à Duke Nukem 3D.

Les documents Microsoft Works sont toujours là. Avira Antivirus attend sa mise à jour depuis son installation avec un CD-ROM. Des pages internet aussi, sauvegardées au cours d’une navigation payée à la minute sur un modem Olitec 56k. Elles s’ouvrent avec Internet Explorer 4.0. Et le « Duke » traque toujours les envahisseurs extraterrestres tout en sortant ses punchlines débiles.

Figé dans le temps.

Les documents les plus récents affichent pour date de dernière modification août 2003. Le mois où l’espace-temps de ce MsNet s’est refermé. Mais la plupart de ses programmes sont des versions bien plus anciennes, qui ne seront jamais mises à jour.

Depuis plusieurs années, je rassemble des ordinateurs portables des années 90. Une sorte de petite collection. Ce sont bien plus que des ordinateurs. Ce sont des mondes, figés, gelés à jamais, peuplés de logiciels immuables.

PNJ hostiles en jeu vidéo, de la diversité dans l’adversité

Un article hors du thème direct de l’écriture, mais qui reste toutefois dans mes centres d’intérêt en fiction qu’elle soit vidéoludique, littéraire, cinématographique… Le propos que j’avance ici vaut pour toute forme de récit et d’univers quel que soit le support, je n’en pense pas moins pour les romans et nouvelles, et j’essaye d’appliquer moi-même ce que j’aimerais voir évoluer dans ces arts en général.
Je l’ai écrit initialement début 2017, mais revu pour adapter aux quelques nouveautés que j’ai pu voir passer entre temps sur le sujet.

C’est dur, d’être un PNJ hostile. Tous ces gens faits en pixels qu’on frappe, qu’on mitraille, qu’on découpe à l’épée dans tous les jeux vidéo un minimum violents. J’ai toujours eu un grand respect pour ces PNJs. Une grande attention. Ils font partie intégrante de l’atmosphère et de l’intérêt d’un jeu pour moi. Leur variété, leur crédibilité, le soin apporté à la modélisation, etc, sont aussi importants que la musique, le décor, l’histoire même.

Vraiment.

À l’été 2016, dans l’attente de la sortie du jeu, j’ai vu quelques trailers de Watch_Dogs 2. Et au milieu des habituels gros bras aux gros XY, je les ai vues, elles. Les non moins badass gros bras au double chromosome identique. Costume et lunettes noires, le flingue entre les mains, en alerte, patrouillant la zone comme les homme-ologues masculins.

Et c’était vraiment vraiment mothafucking cool.

Des ennemiEs. Enfin. Vous m’avez tellement manqué dans la grande majorité des jeux, filles qui voulez ma tête. Vous existez pourtant, depuis longtemps déjà. Certaines catégories de jeux vous sont plus ouvertes. Quelques titres me viennent : des RPG, uniquement. Aux deux Guild Wars, avec lers armées mixtes. À la série des Elder Scrolls (à partir de Morrowind du moins, je n’ai jamais joué les premiers grands ancêtres). Et puis, bien sûr, The Secret World.

Je ne fais pas mention des jeux de stratégie, car s’il y a bien parfois des ennemiEs parmi les unités adverses, elles peuvent aussi apparaître du côté jouable, selon la civilisation/race/camp que l’on choisit.

Mais dans les jeux de tir, les jeux d’action, peu importe la personne troisième ou première ? Jamais. Jusqu’à des titres récents, du moins.

Il y avait bien quelques boss, quelques unités spéciales, des exceptions. Une Xenia Onatopp particulièrement badass dans GoldenEye N64. Les gardes du corps de la corporate Cassandra de Vries dans Perfect Dark. Une unique mercenaire augmentée et particulièrement psychopathe dans Deus Ex : Human Revolution. Une prostituée de l’hôtel de Jack Lupino dans le premier opus des Max Payne.

Voilà tout. Du moins selon mon expérience vidéoludique.

Et puis, vint l’année 2016.

Mirror’s Edge : Catalyst. Ces forces spéciales de KrugerSec en armure stylée et fusil d’assaut rutilant, il y en a d’un peu plus petite taille dans leurs rangs. Des silhouettes très légèrement différentes… Et puis, la voix confirme. Le double chromosome diffère, pas leur rôle, ni leurs capacités véritablement létales. Un SWAT corporate super high-tech et MIXTE. Hell yeah. Je regrette seulement que les agents en XX soient cantonnés à ce seul groupe des forces KrugerSec. Pourquoi pas les ninjas, les enforcers aux gantelets à champ de force, ou même les simples agents de contrôle façon flic de quartier ? J’ai un peu peur de la réponse. Mais allez, considérons : parce que les autres combattent au corps à corps ? Une telle logique ne serait pas logique dans l’univers du jeu même. Nous incarnons Faith, spécialiste d’arts martiaux. Nous croisons d’autres runners. Mixtes.

Non, je ne comprends pas la limitation de ce choix des développeurs. Mais saluons déjà la présence des forces spéciales. C’est déjà un très bon coup de fraîcheur dans les mondes virtuels.

Et puis, est arrivé Deus Ex : Mankind Divided. Les flics de Prague, toujours en armure intégrale digne d’interventions de contre-terrorisme. Les exo-armures géantes, dont les pas font trembler le sol. Les activistes (ou terroristes selon le point de vue) pro-droits des augmentés. Des forces neutres ou hostiles, hommes comme femmes, côte à côte pour casser du Jensen.

Et enfin, Watch_Dogs 2. C’est sans doute le plus fort symboliquement : le sexe du PNJ hostile semble être du même type de critère que sa couleur de peau, son nom, ou son profil ctOS (qui nous informe s’il/elle a déjà tué un dauphin, est sous surveillance électronique, ou appelle sa grand-mère tous les dimanches, et oui ce sont de vrais profils du jeu). Un critère aléatoire. Ce qui conduit à des situations totalement variables et multiples : des sites surveillés uniquement par des agents féminins de la Umeni Corp. Des interventions de gangs menées par deux latino bardées de tatouages et surarmées. Et puis bien entendu, l’inverse aussi. Du mélange. Des cas spécifiques mixtes et non mixtes, qui varient selon les parties.

Watch_Dogs 2, je t’aime.

J’espère sincèrement que cela marque une évolution de la mentalité des concepteurs de jeu vidéo. Que ce trio bénéfique de 2016 ne répond pas juste à un effet de mode. Vraiment.


Je n’ai pas suivi l’intégralité des titres sortis depuis lors, mais il semble y avoir encore un peu de fraîcheur de ce côté dernièrement.

Dans Insurgency : Sandstorm, sorti récemment, des combattantes inspirées des escouades féminines Peshmerga semblent apparaître.

Dans MORDHAU, la possibilité de créer des avatars de guerrières devrait être ajoutée prochainement, et peut-on supposer par la même occasion, des hostiles de chromosome XX dans le mode Horde.

Elles m’ont tellement manqué, ces tueuses, dans le premier Watch_Dogs. Dans le premier Mirror’s Edge. Dans Deus Ex : Human Revolution (sérieusement, même les punks des rues, PNJs parfaitement « inutiles » narrativement, étaient armés… mais pas les femmes, elles, c’étaient des PNJs civils basiques). Et même pourquoi pas dans les Max Payne : les femmes gangster, c’est une réalité. Terrible, comme celle des gangsters masculins. Mais une réalité. Des gangs ultraviolents uniquement féminins (notamment latinos). Des « hitta » des rues de Chicago, qui ont gagné le respect des frères d’armes. Puisqu’elles existent, pourquoi ne pas leur faire face aussi et les inclure dans le bodycount frénétique qui s’accumule sous les balles de Max ?

Ce n’est pas qu’une « lubie » de gamer qui aime la variété des PNJ et la diversité dans l’adversité, très très loin s’en faut. C’est une question de représentation. De représentation de pouvoir. Car avant d’être un tas de corps de pixel, une liste de frag ou un drop de loot, un PNJ hostile est une menace. Or dans tous les jeux, une menace est l’exact opposé d’un personnage civil, cantonné au rôle de victime. C’est une force d’opposition, capable de se défendre, et de combattre pour sa cause, ou au minimum, sa vie.

Des filles badass aux fusils rugissants en tant que personnages hostiles quelconques, c’est donc abattre pour de bon le cliché de la demoiselle en détresse. Car, d’accord, des héroïnes comme Lara Croft et Faith sont excellentes aussi, des personnages exceptionnels. Mais c’est bien là le problème : ce sont des exceptions. Tout comme les quelques boss féminins déjà évoqués plus haut. Elles sont les seules, parmi tous les hommes en armes. C’est pourquoi je crois que c’est vraiment par les masses anonymes de PNJs hostiles que passe la destruction des stéréotypes de sexe et de genre en jeu vidéo. La véritable représentation que n’importe qui, peu importe son nombre d’X ou d’Y, peut prendre les choses en main et être un élément actif d’une entité plus grande, détenir le pouvoir de la défendre et de se défendre.

Et ça, c’est badass aussi.

Tuer le narrateur : la quête de l’interface directe – Partie 5 – Finale

Tuer l’entité « narrateur ».

C’est sur ces termes que le précédent article de mon dossier se termine. Les coups de hache assenés au style de mon roman de 2013 étaient bien voulus. Ils se trompaient simplement de cible.

Je pense que c’est le Nouveau roman et les « tropismes » de Nathalie Sarraute qui m’ont fait trouver les mots pour cette idée. Je ne peux pas dire que j’aime aucun des deux romans que j’ai lu de Sarraute. Même moi, avec mes idées tordues sur le style, je trouve rapidement imbuvable et je me lasse. Encore que, je pense que ça ne tient pas tant à la fameuse disparition des personnages incarnés au sens traditionnel du terme, mais tout bêtement aux thèmes abordés.

Sarraute aurait écrit de la SF, du fantastique, ou encore, allez, pourquoi pas : de la fantasy, je pense que je serais un adorateur inconditionnel de son œuvre.

Toutefois je ne partage pas sa cible. Je me sens souvent très proche de personnages présentés de façon plus « traditionnelle ». Vraiment, je n’ai rien contre les personnages. Certains de mes meilleurs amis sont des personnages.

Euh.

Je m’égare.

Pour être honnête, je suis incapable de dire exactement quand et surtout comment j’ai pris conscience de ma propre Némésis littéraire. Je pense que c’est simplement au fil des lectures, à force de décortiquer ce qui me rebutait chez certains auteurs, et au contraire ce qui s’illuminait comme une révélation nimbée de diodes (toujours, les diodes) chez d’autres.

Toujours est-il que depuis deux ans, sans doute, peut-être trois, le Grand Ennemi porte un nom. Oui, je l’ai déjà dit, le narrateur.

Mais c’est idiot, il y a toujours un narrateur, fondamentalement, ce n’est qu’un terme technique pour analyser, dans un récit, « qui parle ».

Disons donc plutôt : la présence du narrateur. La personnification du narrateur. Ces narrateurs qui ne savent pas rester à leur place strictement extradiégétique. Ces narrateurs qui se prennent pour la réincarnation de ces figures de la tradition littéraire orale : les conteurs.

Dans ma tête de lecteur un rien obsessionnel, les narrateurs sont de trois types. Trois ordres, auxquels j’accorde les privilèges de ma préférence radicale et absolue. Très Ancien régime, tout ça.

Histoire de pousser au plus loin l’arbitraire, je vais commencer les présentations en commençant par l’ignoble, le bas, l’ordre méprisable s’il en est : celui du narrateur-conteur.

3) Le narrateur-conteur

Ah, le conteur. Je me demande souvent si la figure d’un vieil homme ou d’une vieille femme racontant son histoire au coin du feu nous a tous.tes tant marqué.es que nous reproduisons de façon quasi inconsciente, spontanée, directe, son modèle.

Car de mon expérience de lecteur tout autant que d’auteur, je tends à croire qu’il s’agit là de la forme de narration la plus fréquente, et peut-être la plus « intuitive ». Les deux étant sans doute liés. La fréquence de son apparition dans nos lectures, d’enfant et d’adulte, ne peut que contribuer à modeler notre propre choix de narration, ou plutôt justement l’absence de ce choix.

Troisième personne. Passé simple des actions. Imparfait des descriptions.

KeoT soupira et commença la rédaction de son article de blog. Il était déjà 16h35. Depuis toujours, KeoT n’aimait pas se mettre à travailler tard sur un texte, cela le déprimait au plus haut point. Mais, n’étant pas homme de grande volonté, il procrastinait toujours tant et plus avant de se mettre à l’ouvrage, aussi se trouvait-il bien souvent dans cette situation.

Je caricature. À peine.

Disons que cette phrase d’exemple condense à un degré chimiquement pur, cristallin, tout ce que je hais chez le narrateur-conteur. En fait, cela tient en un mot. Sa présence.

TOUT dans ce style narratif indique la présence de quelqu’un, un intrus qui nous raconte, nous lit quasiment à voix haute – oui, littéralement – cette histoire. Qui, dans la vie réelle, raconterait quelque chose qu’il a vécu au passé simple ? Ou même un événement dont il a été témoin, ou même l’histoire d’un ami, d’un proche, d’une connaissance…

Mais le projecteur dirigé droit sur la forme sinistre du conteur, ce sont les phrases explicatives. Elles abondent en SF en particulier – à ma connaissance. Car certains auteurs se sentent obligés d’expliquer les éléments technologiques qu’ils font apparaître au lieu de les jeter au visage du lecteur pour qu’ils s’en débrouillent.

Oui, je suis partisan inconditionnel de la deuxième version, autant en tant que lecteur qu’en tant qu’auteur.

Un exemple d’explication façon SF :

KeoT soupira et commença la rédaction de son article de blog. Ce type de contenu en ligne permettait à n’importe quel utilisateur, professionnel ou non, de partager ses productions écrites avec le monde entier par le biais d’un hébergeur gratuit sur la Toile, et avait donc rencontré un succès croissant dans les années 2000.

QUI apporte cette information ? Ce n’est pas une pensée du personnage d’un narrateur bien sage et sachant se faire oublier nous rapporte. C’est sa propre observation. Son petit commentaire.

Le narrateur-conteur commente ce qu’il raconte. Il juge les personnages, les situations, apporte son petit grain de sel sur ce qu’il est sensé nous transmettre.

Et souvent comme ici, des fois qu’on se sente perdu face à un terme inconnu, il nous lit carrément sa page Wikipédia.

À ce stade, on ne brise plus le quatrième mur, on le ventile à la bombe sale.

Ce genre de phrase me sort instantanément du récit. Tout simplement. Leur lecture invoque une voix, âgée, chevrotante, qui expulse les images de rêve éveillé que savent susciter les mots et prend toute la place, obsédante, aigre, terrible. La voix du narrateur-conteur.

Je n’exagère pas. J’ai de plus en plus de mal à lire les récits à narrateur-conteur. C’est un effort de volonté de chaque instant, de chaque phrase, de chaque intervention sournoise du vieux barbu au coin du feu.

Dans ce genre de récit, c’est lui ou moi. Et souvent il gagne. Je laisse tomber beaucoup de lectures en n’en pouvant plus de ce genre de phrases.

2) Le narrateur-caméra

La forme la plus honnête de narrateur non-personnage, donc toujours extradiégétique. Parvenir à ce résultat est une combinaison adroite et complexe de troisième personne, de temps présent et d’un certain minimalisme de l’écriture.

Le présent et la neutralité froide d’une caméra objective, sans nécessairement imposer la focalisation externe. C’est un plus dans le sens d’une vision du personnage que je dirais cinématographique. Le narrateur ne commente pas, il rapporte. Ferme sa grande bouche, et filme.

L’exercice est périlleux. Des pas d’équilibriste, à chaque ligne. Il s’agit de tester chacune de ses phrases, de déterminer s’il n’y apparaît pas le moindre jugement, la moindre subjectivité non pas venue d’une pensée du personnage, mais de la pensée de quelqu’un d’autre sur la pensée du personnage. Eh oui. Autrement dit, la pensée du narrateur.

Je m’y suis essayé, sans grand succès pour le moment. J’arrive à obtenir cette distance photographique en narration totalement externe, quelques uns de mes plus courtes nouvelles s’y rattachent. Mais l’externe – juste les faits, pas de pensées, aucun monologue intérieur, rien – ne tient pas sur la durée selon moi, ça devient vite… lassant.

Quelques auteurs touchent à cet idéal toutefois, en y ajoutant les pensées des personnages. Deux noms me viennent en tête, deux titres. William Gibson et son Identification des schémas, bien que le narrateur refasse son apparition à plusieurs reprises. Et Claude Simon, dans La route des Flandres. Pour moi, la transcription la plus brutale et pure des flux de pensée bruts des personnages tout en ayant malgré tout recours à la troisième personne (et peut-être même au passé, oui, je crois qu’il est au passé).

1) Le narrateur-personnage.

Nous connaissons le terme dans les cours de français. C’est le plus légitime de tous. Le personnage a vécu le récit, ou est en train de le vivre. Il s’adresse à nous, ou nous voyons par ses yeux.

La première forme est fréquente chez Maître Lovecraft. Le narrateur-personnage-témoin. Il narre au passé et à la première personne, comme si nous étions ses confidents directs ou les lecteurs de ses notes, de son journal intime ou de sa lettre de suicide (so lovecraftian it is).

La deuxième me semble d’apparition plus récente, bien que je me trompe peut-être. Le narrateur-personnage-témoin s’exprime au présent. Toujours à la première personne.

C’est pour moi, à ce jour, la forme de narration la plus pure. Sans filtre. Directe. Faire part d’une expérience en usant du présent du début à la fin est un artifice d’écriture intégral. Dans la vie réelle, je crois qu’on ne raconte que très peu au présent. Ou sur de très brefs passages, pour le dynamiser, pour rendre la scène plus vivante.

Le contexte le plus réalisable pour une narration continue à la première personne du présent est celui d’une hypnose. Ou dans une perspective futuriste, un casque qui serait posé sur la tête d’un personnage et transcrirait par écrit, en temps réel, ses vagabondages cérébraux.

Mais c’est évident, le simple recours au présent ne fait pas tout. Un personnage dont on lit les pensées au fil de leur flux spontané ne brise pas le quatrième mur. Il ne s’adresse jamais au lecteur, ne livre pas d’analyse rétrospective d’un point spécifique dans le seul but d’éclairer la lanterne de qui découvre l’histoire à ses côtés.

Le procédé est classique. Très commode. Les exemples sont faciles à trouver : un narrateur-personnage qui, sans raison, retrace l’origine de son goût pour telle ou telle chose. Se repasse des bribes de son passé commun avec un autre personnage, ou les circonstances de leur rencontre…

Mais attention, je ne bannis pas ces tournures de phrase. De telles introspections nous arrivent à tous sans que nous ne nous adressions à un supposé lecteur de nos pensées – en règle générale du moins.

Bien plus en subtilité, au contraire d’une adresse directe au lecteur sous la forme d’un apparté, ce qui détermine la compatibilité d’une telle phrase avec le flux de pensée directe est son contexte.

Il s’agit de tester au cas par cas chacune de ces phrases.

Est-il logique de se repasser telle ou telle scène dans cette situation précise ?

Le personnage aurait-il vraiment besoin de se remémorer ces détails techniques alors qu’il utilise un objet certes futuriste pour le lecteur, mais qu’il est supposé lu parfaitement connaître et maîtriser ? (Un écueil fréquent de la SF que des auteurs comme William Gibson ou L.L. Kloetzer évitent superbement, nous jetant sans pitié des termes parfois très techniques au visage, sans la moindre explication qui sorte de la diégèse).

En conclusion.

La narration en interface directe impose des contraines particulières. Elle retire à l’auteur des outils bien rodés et bien pratiques pour raconter son histoire.

Je la vois comme un concept. Un défi technique perpétuel dont je ne maîtrise moi-même pas encore toutes les ficelles. Je n’y travaille que depuis peu au final, la prise de conscience, la découverte est toute récente pour moi. C’est un work in progress, comme tout style d’écriture, mais j’ignore si tous les auteurs conceptualisent consciemment leur style. Je ne dis pas ça avec mépris. Je parle d’expérience.

Jusqu’à ces deux ou trois dernières années, je ne posais aucun concept sur mon style, à part les vagues objectifs de ne plus faire comme… Le rejet du pastiche. Plus ou moins consciente, la recherche d’une identité propre.

C’est bien sûr trop tôt pour le dire, mais je pense avoir mis le doigt sur ce que je recherchais à présent. Et c’est un soulagement, malgré les difficultés techniques.

Partie 4 – Minimalisme et lumières de diodes

Des lovecraftianas maladroites aux tentatives science-fantasy et contemporaines au style parfaitement oubliable. Voilà qui pourrait résumer les étapes franchies avant de commencer cette nouvelle partie.

Je ne me souviens pas exactement de l’ordre des découvertes qui allaient préfigurer la nouvelle orientation thématique et stylistique de mes tentatives romanesques d’alors. Car oui, c’étaient bien des tentatives romanesques. Je ne voulais plus donner dans la nouvelle, je voulais « plus ». Au final, ça n’a donné que des dizaines d’éclats, de fragments, pas particulièrement de rose mais tout autant en hologramme.

L’emboîtement chronologique des trois pièces n’est plus. Trois pièces de trois supports d’imaginaire différents, bien qu’autour d’un même univers : le cyberpunk.

Est-ce l’immense coup de coeur Deus Ex : Human Revolution qui m’a orienté vers le jeu de rôle si rétrofutur Cyberpunk 2020, lequel mentionnait dans les références incontournables la bibliographie de William Gibson ? Est-ce l’inverse ? Le jeu de rôle en premier ?

C’est frustrant de ne plus situer correctement. Mais peu importe ici. Ce qui importe c’est un nom. C’est tout ce qui compte.

William Gibson.

Une troisième révélation littéraire, après Lovecraft et Bertrand. Révélation plus que d’un univers, d’une approche, d’une construction narrative autour des thèmes, et puis surtout, un style.

Une patte à la fois détaillée, froide et précise dont l’apogée se trouve dans son excellentissime Identification des schémas, son premier roman de littérature (quasi) blanche.

Je sentais le feu sacré revenir, l’envie dévorante… de faire pareil…

Mais non, non, non. Plus jamais de pastiche.

Il a fallu combattre. Disséquer. Comprendre.

Disséquer ce que j’aimais chez Gibson. Ce qui ressortait le plus. Et surtout, pourquoi ?

J’en ai déduit qu’outre les thèmes qu’il aborde, c’étaient le rythme, la construction des phrases, qui savaient se faire abruptes, incisives, percutantes, là où mon style de l’époque pataugeait dans des élans pseudo-lyriques interminables et ronronnant et lourds comme des alexandrins roulés dans le beurre, la margarine et l’huile de tournesol. Saupoudrés d’un peu de parfum de rose pour faire poétique.

Là où je bombardais d’adjectifs et de tentatives maladroites de sonner joli, Gibson opte pour le less is more, et opte pour les mots qui frappent.

Je n’exagère pas. Il y a des phrases chez lui qui me sonnent, qui me laissent groggy un instant, sous le coup d’un flash, d’une image mentale que je n’ai pas à composer à partir de tout ce que l’auteur dissémine dans une description interminable, mais qui s’impose au contraire par son étrangeté visuelle et cinglante.

Less is more.

Je ne voulais pas faire du pseudo Gibson, une mauvaise imitation : je l’ai déjà dit, plus jamais ça.

Alors, j’ai gardé une part de l’influence, celle qui me semblait alors la plus marquante. Car c’est l’essence même du développement d’un style propre selon moi, un cumul, un patchwork d’idées, de réflexions, d’influences, de références.

Less is more. Et j’étais jusque-là tellement dans le more, que d’une idée d’épuration, je suis allé vers l’amputation pure et simple. Un découpage à la hache plus qu’au scalpel.

Je ne rejette pas fondamentalement le style de cette période. Tout autant que la période lovecraftienne, et bien plus que mes errances dans un style ultra-scolaire, il est constitutif de ce qui définit aujourd’hui mon rapport à l’écriture.

Une clé de voûte qui soutient la réflexion que j’ai développée et qui guide mes expérience stylistiques d’aujourd’hui.

C’est le style de mon premier roman achevé, rédigé en 2013 et envoyé alors à quelques maisons d’édition, sans succès.

On m’en a reproché, entre autres, le style trop concis, aussi bien mes bêta-lecteurs que l’unique retour détaillé d’un éditeur.

Et avec mon regard d’aujourd’hui, Ô combien je comprends.

« L’air froid s’engouffre dans le hall comme elle pousse le double-battant vitré. Elle descend les quelques marches du perron, menton rentré dans le col relevé de son caban. Nuit glaciale. Cryogénique. La rue est déserte. Plus encore qu’à l’accoutumée, pour un vendredi soir du moins. Roxane lève les yeux vers les hauts immeubles qui bordent l’asphalte, voisins du sien. Myriade de fenêtres illuminées. Taches claires dans l’obscurité que les lampadaires à LED colorent d’une aura bleutée. Visiblement, pas grand monde ne doit être de sortie ce soir. Ce qui peut aisément se comprendre. Les conditions climatiques ne sont pas exactement des plus favorables. De minuscules flocons glacés fouettent son visage. Tirent quelques larmes à ses yeux à demi plissés. Bien évidemment, la rue se trouve pile dans l’axe du vent. A moins que les bourrasques qu’elle entend hurler entre les immeubles ne trouvent la force de créer leurs propres courants contraires. Les alertes météo doivent être passées au rouge, en cours de soirée. Ambiance parfaite pour une petite balade solitaire, en somme. Elle espère qu’au moins le métro ne sera pas coupé. Techniquement, les rames automatisées ne craignent pas les engelures. Mais les quelques humains qui errent encore dans l’organisme mécanique (vigiles, techniciens, et quoi d’autre encore) risquent de sauter sur l’occasion. »

Temps présent. Univers d’anticipation en futur proche. Recherche de l’image qui frappe (je ne dis pas que je l’ai trouvée toutefois…). De nombreux éléments perdurent dans mon travail actuel, et je sens que cette période n’est encore pas si lointaine.

Toutefois. Tudieu. Ces. Phrases. Tellement de points, de coupures, du non verbal comme s’il en neigait des pixels couleur de diode.

En me relisant, je comprends ce que je cherchais à faire. Je n’en étais pas conscient au moment de rédiger ces textes. Ou plutôt, je me trompais de cible. Probablement toujours un contrecoup du traumatisme post-lovecraftien : détruire les phrases longues. Un rejet de ce style tellement scolaire que j’ai eu par la suite.

Pourtant, l’ennemi était déjà celui d’aujourd’hui.

Un intermédiaire. Un messager. On dit qu’il ne faut pas le prendre pour cible, mais c’est bien ce que je fais. Une revendication, un concept de chaque nouveau projet d’écriture. Mon intention est simple pour cet intermédiaire.

Le tuer.

Tuer l’entité « narrateur ».

Partie 3 – Relancer les bases

Pour résumer les épisodes précédents : l’ère lovecraftienne s’achevait sur fond de doute permanent, et d’un nouvel horizon au travers de la fantasy mâtinée de science-fiction ou de références contemporaines.

C’est la période qui a vu mes textes parvenir à s’achever à nouveau. Des nouvelles, toujours. Quelques tentatives de projets de plus longue haleine, mais rien de persistant. Mais je ne cherchais pas tellement plus loin, la satisfaction de pouvoir enfin, à nouveau, juste écrire, était là.

Juste écrire.

Non, plus comme avant le choc HPL. Je le disais : la conscience du risque du pastiche a mis fin pour de bon à mon innocence d’écrivain. À la spontanéité du geste, se lancer, sans penser au style, juste emporté par l’histoire, les personnages qui prennent vie comme mes créatures…

Mais non, à présent, toujours, le doute. J’ai commencé à fuir la première personne, de peur de retomber dans les schémas lovecraftiens. Dans mes fragments de cette époques, il y a bien des soubresauts, des tentatives, des retours au passé-première-personne-témoignage-ampoulé. Mais le poids du pastiche les a écrasés avant de dépasser une seule page.

C’est donc là qu’est née chez moi la recherche d’un style. Pas en critères positifs : le choix d’un effet, d’un rendu, calculé en fonction de telle ou telle focalisation, etc. Non : par la négation de l’inflluence HPL. Je ne pensais pas « il faut que », mais « il ne faut surtout pas que ». Un style adopté par rejet d’un autre, par la crainte phobique de retomber dans le travers du pastiche inconscient.

Le résultat est fade. Tellement fade.

Rétrospectivement, c’est ma période la plus insipide, la plus plate, la plus scolaire. Faute de style défini, c’est bien cette absence qui ressort, pas une patte personnelle. Une troisième personne ordinaire, interne, parfois omnisciente, tournée à l’alternance passé simple/imparfait. Des phrases rondes, longues, découpées bien comme il faut, avec les jolis termes et des inversions syntaxiques pour faire poétique (vous savez, la « tiède douceur » et non la « douceur tiède » d’une brise marine).

Les pensées rapportées au style indirect libre ou entre guillemets proprets, accompagnées de leur verbe introducteur. Le narrateur omniprésent qui venait apporter des informations sur les personnages, la situation, la pluie, le beau temps, avec ses petites phrases types :

« Unetelle aimait bien regarder le lever de soleil sur l’océan, les matins d’été, quand la tiède douceur de la brise marine soufflait sur la côte. Elle se rappelait toujours se que son père disait… »

J’ai déjà utilisé le terme. Scolaire.

On me disait que j’écrivais bien. Et ce n’était pas un mensonge, à mon sens, loin de là. C’était bien écrit, oui, comme une composition en français. Un exercice d’écrit d’invention qui aurait eu une note rondelette. Mais j’étais fier de ces textes. À l’époque. J’ai même tenté de participer au Prix du jeune écrivain de langue française.

Je n’ai pas été pris. Le jury les a trouvés bien écrits (encore!), bien faits, bien tournés. Mais l’un était trop violent, l’autre ne portait pas suffisamment de sens, n’avait pas de message.

J’étais conscient de ce deuxième point. Je m’en faisais une fierté à l’époque, une petite revendication : l’art pour l’art, le droit de prétendre à ne pas porter de philosophie, de vision du monde, de réflexion sur le sens de je ne sais quoi, dans la fiction.

C’est toujours le cas aujourd’hui, même si j’ai compris entre temps que tout texte porte intrinsèquement de multiples messages. Ce qui rend l’art pour l’art, insensé ou plutôt dé-sensé, fourbement complexe à à obtenir. Alors, j’essaye simplement de les rendre discrets, furtifs, subliminaux. Et pas jetés comme un pavé à la façon de la SF engagée (que je respecte comme toute oeuvre, mais ne supporte que très difficilement en tant que lecteur).

« Functionless art is simply tolerated vandalism.

We are the vandals. »

Hell yeah, Peter Steele, old buddy.

Sage comme je suis, je n’aurais jamais pensé me voir attribuer le titre de vandale.

Partie 2 – L’adieu au Maître

Suite du dossier sur l’évolution et la recherche de mon style d’écriture, commencé avec « La terreur du pastiche ».

À la suite de cette découverte (nommons la, la Révélation du Pastiche), je suis resté tout simplement bloqué pendant une période que je ne parviendrais pas à déterminer exactement. Plusieurs mois, peut-être six mois. Six mois d’envie d’écrire insatisfaite, de l’addiction au flux qui ne pouvait ni se sevrer ni se satisfaire…

Une période très riche en petits morceaux de textes éparpillés, des débuts, des milieux, rarement de fins, sans queue ni tête. Un peu comme un disque dur mort qui s’amorce, qui essaye de tourner, mais qui bloque tout de suite, avec un bruit crispant. Et je faisais des bruits crispants aussi quand j’abandonnais mes tentatives de textes, des jurons et des lamentations, beaucoup.

Dans ma tête, il y avait un schisme.

Chaque récit s’amorçait inlassablement dans la veine HPL, car c’était toujours tout ce que mon cerveau obsessionnel arrivait à faire. Une fidélité dogmatique, religieuse, un zélote du Mythe, du début en attaque directe et des phrases interminables stylé dix-neuvièmant (néologisme du crû, libre de droits, servez-vous).

Mais de l’autre côté, c’était du pastiche. Et ça, c’était mal. C’est mal. Non, je n’ai rien contre le pastiche, c’est un travail intéressant, et un hommage tout-à-fait plaisant à ses auteurs préférés, ou ceux qu’on veut gentiment railler pour leurs tics parfois (ou les deux). Mais ça doit être conscient, assumé, une démarche. Pas ce que tu fais de base. Non.

Alors, c’était non. Un début, quelques lignes. Puis plus rien.

Alors il a fallu tuer le Maître, arrêter les nouvelles, le fantastique, tout, passer à autre chose.

C’est à ce moment que j’ai découvert la poésie bousingote d’Aloysius Bertrand. Le romantique frénétique par excellence, avec des diables, des ombres, des châteaux en ruine, des cathédrales gothiques, des sorciers… Ça ne pouvait que me plaire.

Ça a été un troc de pastiche, sur quelques petits essais, je me suis mis aux poèmes en prose. À la Bertrand. Mais ici, c’était assumé, volontaire, je voulais pasticher autre chose que le Maître des tentacules. Pasticher autre chose, pour me le sortir de l’esprit, et réparer mon imaginaire qui se retrouvait amputé de son appui bien solide, tout déjà fait, tout déjà construit.

C’était aussi une transition vers la fantasy médiévale, qui me plaisait beaucoup à l’époque. Je suis devenu horriblement difficile pour ce genre, depuis. Pas que, d’ailleurs, mais la fantasy a bien réduit de ma pile de lectures.

Ce n’est pas le sujet.

La fantasy, donc. Dans sa forme qui me séduit toujours autant, toutefois : mâtinée de futur, de machines, d’armes automatiques, d’engins volants à propulsion thermique.

La science-fantasy.