Froid

Un appartement. Disposition familière, quelques changements de forme. Anormalité des proportions. La vue sur les toits d’un vieux centre-ville, depuis la chambre : grande fenêtre à volets roulants.

(Des rues immenses, la pente est raide, ville érigée sur des collines voisines, alignées, hauteur de dénivelé impressionnante. Ill faut aller vite, le rendez-vous approche.)

Sensation de froid mordante, le vent siffle et secoue les stores. De la neige gelée sur les toits en face, des paillettes cristallines emportées par les bourrasques. Mais le froid entre et il va falloir fermer, calfeutrer les ouvertures.

(Sur la grande allée de graviers noirs, qui glisse un peu dans la côte, un demi-tour pour faire face aux autres, le groupe qui devait guider. La ville en toile de fond vertigineuse, les toits des buildings qui semblent très près. Altitude et pente impossibles.)

La chambre est immense, les ombres projetées de l’ampoule nue au plafond. Il y a de la poussière, quelques cartons à demi préparé. La plupart des objets sont en place. Mais forte impression d’abandon, des bourres de tissu noir qui s’accumulent au sol, sur les surfaces, dans les angles. Des livres. Le lit encore fait. Des paquets de biscuits encore ouverts. Le goût chocolaté est faible, un peu passé.

(Ils ont fait erreur. Il y a eu quiproquo. Le groupe suivait son propre chemin, il ne fallait pas les suivre. C’est un peu tard pour comprendre, l’heure du rendez-vous est déjà là. Les autres s’éloignent, et il faut repartir. Demander la route à quelqu’un, qui désigne l’autre colline, là-bas, à l’opposée du parcours traversé. Résister à la tentation de courir, le gravier glisse et dérape.)

Le froid est encore plus fort, et il y a cette odeur dans les pièces. Traverser le salon vide, très vite, la lueur des bougies qui vacille entre les piles de caisses. La cuisine, les deux grandes fenêtres n’ont pas de volets. Ue pellicule blanche s’est amassée contre la vitre, le froid irradie à travers. Il faut calfeutrer, empiler les lourdes cantines, les recouvrir de tissu, draps, tapis, pour créer un tampon. L’une des caisses heurte trop fort le verre gelé, qui éclate. Tintement cristallin. La caisse bascule dans le vide, le bruit sourd lorsqu’elle s’écrase en bas. Le ciel bleu, vide, les petits immeubles et vieilles maisons sous leurs copeaux de glace. Les bourrasques qui s’engouffrent sont mordantes, mortelles. Maintenant il faut dégager l’accès, dégager la fenêtre pour mieux colmater la brèche. La bille tinte dans le pulvérisateur, le spray a une odeur très forte, sucrée, vaguement caramélisée. Les blocs de mousse grise, parpaings englobés de ciment, se forment en commençant par les angles. Balayage méthodique.