Chapitre 11 – Une simple image

Le regard rivé sur le smartphone par terre, housse ouverte, écran contre le sol. Sa main est toujours crispée sur l’interrupteur de la lampe de chevet, tellement serrée qu’elle peut sentir le fil se tordre entre ses doigts, les ongles glisser contre le plastique lisse mais les sensations sont lointaines, perdues, étouffées par le vide terrible, le vertige glacé qui la saisit comme une chape, comme…

Des souvenirs qui affluent, une vague un ouragan qui recouvre et emporte, Alvina revoit des années avant un autre profil un autre mort une autre demande en ami. Brandon, sa photo de profil qu’il ne changeait jamais, elle se souvient des larmes, la vue brouillée de l’écran et sa main sur la souris pour cliquer sur « supprimer de la liste d’amis » et le dégoût d’elle-même l’impression de trahir, alors que non, c’était juste trop dur de le voir encore, de le trouver encore et toujours en haut de la liste – placé là par les statistiques d’interactions, de likes, partages et messages – mais elle ne pouvait juste plus le voir, il n’y avait pas encore le signalement de compte d’un défunt à l’époque mais est-ce qu’elle aurait seulement pu formuler la requête ? Et puis dans la nuit – elle se souvient de l’insomnie, des heures dans le noir à la lumière du portable qui détruit encore plus le sommeil dans un cercle vicieux mais à ce stade peu importait – cette notification, nouvelle demande en amie, 3h du matin mauvaise heure pour ça elle s’attendait à tout, un faux compte de bot, un pervers dragueur, mais pas à cette photo de profil tellement familière, tellement cible de ses clics pour ouvrir la conversation privée qui se déroulait comme un flot éternel de tchat, de délires, de petits secrets, de…

Brandon Spencer souhaite vous ajouter à sa liste d’amis.

Et avec le message qu’elle ne se souvient même pas d’avoir cherché à ouvrir, pas un mot, une simple image prise de webcam mais elle n’a pas compris tout de suite ce qu’elle y voyait ou plutôt ne voulait pas comprendre, ne voulait pas reconnaître la forme la silhouette flasque pendue le visage gonflé boursouflé tordu horrible et la langue qui…

Elle se rappelle son cri, rauque, la friction de l’air dans sa gorge et le téléphone qui rebondit contre le meuble en face (la vieille penderie de sa chambre chez ses parents) et même plus de larmes, juste ce même vide froid et comme mort et toute la pièce qui tourne, les fantômes bleutés des meubles à la lueur du portable encore allumé par terre distordus puis les hauts le cœur et…

Alvina fixe encore le smartphone sur le carrelage clair, là, maintenant, dans cette petite pièce impersonnelle et pas dans sa vieille chambre à San Francisco. Elle respire fort, très fort, livide, son front perle de sueur.

Ce n’est pas Brandon, ce n’est pas lui, ce n’est plus…

Une demande en ami d’un compte mort.

Manque d’air, elle hyperventile pourtant, mais sa gorge est serrée à étouffer…

Il faut réfléchir, analyser les choses, c’est un hacker, une sale blague, rien d’autre, comme pour Brandon même si on jamais rien prouvé, même si…

La nausée revient, brutale, soudaine. Elle se lève, sort précipitamment dans le couloir, main plaquée sur la bouche. Chancelante. Claque la porte de la première cabine libre dans les sanitaires. À genoux devant les toilettes, vomissant l’absence de repas depuis la veille.

Elle sort, tremblante, l’épuisement nerveux qui laisse cette sensation vide, béante, l’absence de pensées de la retombée de crise. Plus inerte qu’apaisante.

Face à l’évier, au miroir qui lui renvoie cette image pitoyable qu’elle ne veut pas voir, trop habituelle, trop bien connue. L’eau très froide sur le visage, plusieurs fois, elle plongerait presque la tête sous le robinet, se contente de s’asperger à pleine main. De rincer le goût de bile aigre.

Elle émerge des sanitaires, piteuse, les yeux irrités par l’eau et la fatigue.

La voix d’Hamir l’interpelle :

— Alvina ? Matinale, aujourd’hui !

Elle tressaille, se retourne vers Franck qui se tient au croisement des couloirs, un paquet de viennoiseries emballées à la main. Il fronce les sourcils en découvrant son visage défait, livide, les tremblements qui l’agitent encore.

— Est-ce que ça va ?

Non. Elle voudrait juste disparaître, retourner se terrer et ne pas rester là plantée en pyjama, lamentable, honteuse. Elle pourrait juste mentir, répondre quelque chose d’assez évasif pour qu’il laisse tomber et pouvoir s’éclipser. Mais il insiste, doucement, inquiet :

— C’est Herbert ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Elle voudrait juste oublier, dormir, s’écrouler mais ça n’arrivera pas, c’est trop tard, à ce stade. La réponse vient comme d’elle-même, sans qu’elle ne décide de parler, toute seule :

— Non. Pas Herbert.

Chapitre 12 à venir…

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