Chapitre 10 – Murmures

Un regard en arrière sur les allées de serveurs désertes. Alvina fixe un instant le téléphone mural dans son halo de lumière. Une fois de plus. Quelques pas, elle recommence. Aux aguets, guette le moindre son qui se démarquerait du ronronnement continu des machines, des basses sourdes de l’orage. Quoi que ce soit qui indiquerait que Herbert rôde quelque part derrière elle ou dissimulé par les armoires de racks, qu’il la guette, qu’il…

Elle se force à secouer la boucle paranoïaque dans laquelle elle s’embarque. Il faut raisonner avec les faits. Hamir voit Herbert comme un grincheux instable. Sans doute même un peu cinglé. Mais pas foncièrement dangereux… n’est-ce pas ? Malgré elle une part de son cerveau estime les chances, les risques, analyse l’environnement en permanence pour évaluer les distances, les possibilités de fuite. Herbert est grand, très grand, mais n’a pas l’air physique, un ventre de quadra inactif… Elle est plus jeune, tient un bon rythme avec ses runnings au Golden Gate Park. Elle doit courir plus vite. Sera moins gênée par les obstacles en hauteur, les faux-plafonds bas, les gaînes de câbles.

Simplement traverser la salle en longueur pour gagner l’aquarium d’Herbert semble tellement long. Elle passe enfin la porte vitrée entrouverte. Odeur de café, d’électronique, d’un vague déo en fond. Quelques papiers éparpillés parmi les pièces informatiques, elle prend la première feuille. La lumière est ténue, elle distingue une écriture manuscrite, des chiffres. Des séries de valeurs hertziennes. Des fréquences ? Elle repose le document, pas là pour fouiner, pas le moment.

Elle prend place sur le fauteuil devant le terminal principal. Tendue, prête à bondir malgré tout, guettant par-dessus la rangée d’écran à travers la vitre épaisse. Le parfum de déo qui émane du sweat de Herbert abandonné sur le dossier la rend encore plus nerveuse, crée une présence inexistante, comme cette ombre qui semblait la surveiller derrière la vitre du bloc administratif la veille… Est-ce que c’était déjà Herbert ? Mais non, il était là-haut terré dans ce bâtiment supposément vide, à faire on ne sait quoi.

Il faut se concentrer, revenir là, maintenant. Elle sort l’ordinateur de veille et badge le lecteur de carte.

Identification incorrecte.

Allons bon. Et les clés du royaume ? Elle est sensée avoir accès à ces postes de supervision aussi, sinon comment… ? Mais bien sûr ce n’est pas du goût d’Herbert. Elle retente, essaye aussi de passer par un accès direct avec ses codes admin. Non.

Elle souffle plusieurs fois, lentement, tente de dénouer la tension qui vrille son ventre, son dos, son esprit. Pas d’accès aux terminaux de supervision, probablement aucun moyen de retrouver les plans en passant par les consoles des serveurs (ça serait absurde, conception totalement illogique). Ne reste plus qu’à se baser sur ses souvenirs, retrouver chaque fusible et chaque partie du système de protection.

Avec toujours Herbert qui erre quelque part et qui…

Appeler Hamir ? Il a dit qu’au moindre problème…

Non. C’est bon. Elle repense au gémissement d’Herbert quand le courant a sauté. Terrifié. Il est peut-être phobique, des orages, du noir, de l’autorité, des autres. Une agressivité déclenchée par la peur. Pas forcément si rassurant.

Des bribes de ses propos repassent, aboyés, incohérents…

Mais il y avait autre chose.

Une autre voix. Ou est-ce que c’était lui ?

Non, pas le même timbre, pas le même ton, pas le même…

Charognarde.

Le mot résonne dans sa tête comme un écho sans fin, juste un murmure pourtant. Imperceptible. Frisson glacial, une légère baisse de tension.

La voix de Brandon.

Elle repense à l’Allemand, son profil actif, le message (… est en train d’écrire…) et les images se mélangent, le profil devient un autre, devient un appel sur un téléphone volé dans la poche d’un mort qui sonne et qui…

Elle se lève du fauteuil, inspire fort. Marcher quelques pas, il ne faut pas laisser la crise d’angoisse monter, pas maintenant.

L’orage. Vérifier les protections.

Alvina sort du bureau, concentrée sur sa respiration, les exercices de focalisation. La boucle d’anxiété est trop proche, elle peut sentir les circonvolutions obsessionnelles qui bourdonnent, les marmonnements sous-jacents de cette part de son propre esprit hors de contrôle.

Retour dans la tiédeur régulée des serveurs. Elle ferme les yeux un instant, juste une seconde, projette mentalement le déroulé des câbles d’alimentation, des contrôleurs de tension… Trop flou, trop vague, il doit y en avoir un quelque part sur sa gauche, pas loin du deuxième bureau aquarium vide, quelques autres à mi-chemin vers le centre (là où une dérivation part alimenter le deuxième niveau de machines en suspension). En approchant du mur elle plisse les yeux sur les minuscules symboles techniques des gaines, hiéroglyphes spécialisés que la lumière tamisée n’aide pas à déchiffrer. En suivant, elle devrait retrouver le point du répartiteur, là où…

Un bruit métallique. Alvina tressaille.

Le son d’un rack qu’on tire ou d’une console déployée. D’un meuble qu’on déplace, quelque chose qu’on saisit comme arme improvisée, lourd, contondant ou…

Elle se force à inspirer lentement, encore. Pour dénouer sa gorge, pour calmer son cœur qui bat trop, beaucoup trop vite. Appelle :

— Herbert ?

La réponse vient, tellement inattendue qu’elle manque lui arracher un nouveau sursaut :

— Oui. Vous avez trouvé le premier panneau de contrôle ? Il doit être quelque part sur votre gauche. À l’endroit de la jonction.

Elle le voit émerger quelques rangées d’armoires plus loin, un ordinateur portable déplié au creux du bras. Méthodique, calme, il branche le câble réseau à une prise quelque part le long d’une autre gaine murale. Il lui lance un regard froid, celui qu’il avait lors de leur première rencontre, maussade, aigri mais sans trace de cette rage brûlante qu’il…

Alvina cille quand il lui adresse à nouveau la parole, toujours immobile là, à le fixer de loin.

— Il faut qu’on fasse vite, si certaines protections n’ont pas tenu, il peut y avoir du dégât.

Les images de son visage tordu de haine lui reviennent encore, flashes tonitruants, déjà flous, gommés par le choc. Son gémissement de panique pure quand les lumières ont sauté. Et maintenant si posé, juste son aigreur habituelle…

Péniblement, elle se tire de sa torpeur stupéfaite. Passe les mains sur son visage, soupire :

— Où est ce panneau de contrôle ?

— Cette trappe en face de vous.

Elle trouve l’ouverture coulissante, fait glisser le petit couvercle qui cache l’écran tactile. Comme à regret, Herbert ajoute :

— Je vous donnerai les codes d’accès. Pour le terminal central.

Elle ne sait pas quoi répondre. Dit juste :

— Merci.

Perdue entre tension, angoisse et le soulagement qui perce à présent, qu’elle n’accepte pas totalement, non, loin de là.

Tapotant sur l’écran, elle lance une vérification des statuts système.

*

Assise sur son lit dans l’obscurité, un infime rai de lumière du jour sous le rideau de la petite fenêtre de blockhaus. Incapable de dormir, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Sur les nerfs. Dans sa tête la nuit passe et repasse, la colère d’Herbert, le profil du jeune allemand mort, l’appel d’Hamir, l’angoisse… Et puis le retour au calme soudain, presque brutal, Herbert à nouveau professionnel, concentré sur sa tâche… La vérification de tout le réseau électrique avec lui, sous ses consignes sèches. Le trajet vers sa chambre dans la lumière pâle de l’aube, les premières éclaircies perçant le couvert de nuages encore sombres, reflétés sur les flaques immenses.

Mais aussi…

Ce murmure.

Une fois de plus elle attrape son portable, cède au vieux tic nerveux ravivé par l’anxiété qui rampe dans son crâne. Ne regarde même pas vraiment l’heure, plus la peine, elle sait qu’il est déjà beaucoup trop tard, elle reconnaît les symptômes et sent que l’insomnie va se poursuivre en nuit blanche.

Et alors qu’elle s’apprêtait à lancer une vidéo enregistrée sur la mémoire du téléphone, elle voit les petits logos, l’alignement qui se fait sur le haut de l’écran. Des notifications de messages, alertes de réseaux sociaux, demandes de mises à jour. Hasard de la météo, du passage d’un satellite dans un certain angle de l’antenne relais la plus proche peut-être : elle capte, à peine un minuscule flux mais qui suffit à raviver l’espace d’un instant un espoir qu’elle juge aussitôt absurde, le soulagement d’une addict qui entrevoit la perspective d’un shot. Ouvre la première notification, l’application se lance, le chargement prend du temps.

Nouvelle demande en ami.

Elle voit cette photo, le sourire timide et triste.

Nausée.

Le nom.

Franz Wellimann.

Son portable lui échappe des mains, glisse de la couverture. La mise en veille s’enclenche quand il heurte le sol et elle se retrouve à nouveau dans le noir.

Haletante. Tremblante.

Continuer vers chapitre 12

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