Chapitre 9 – Charognarde

L’éclair illumine la pièce comme en plein jour à peine a-t-elle éteint l’interrupteur. Suivi presque immédiatement du grondement du tonnerre. Elle tressaille malgré elle, vestiges d’une vieille angoisse des orages qu’elle pense toujours avoir maîtrisée mieux que ça. Petit sac à dos sur l’épaule, Alvina referme la porte, deuxième sortie du jour et ce n’est même plus le jour, justement. 23H35, nouvelle nuit de boulot et il pleut à torrent. Dans le couloir toujours aussi vide et plongé dans la même chape de silence (vaguement le tonnerre en fond, assourdi par l’épaisseur de cette gangue de béton), elle se demande si l’antenne va attirer la foudre de la façon spectaculaire qu’elle a pu voir en photos parfois. Et une fois en vrai il y a longtemps, le souvenir est vague, à peine une image floue petite, la vue sur la baie depuis l’appartement de ses parents dans le Downtown : la pile centrale du pont frappée par une série d’éclairs qu’on aurait cru dessinés plus que réels, un ajout en montage pour représenter l’idée de la foudre. Presque caricaturaux. Elle se rappelle qu’elle n’avait même pas eu peur, juste cette fascination, image résiduelle d’un âge où l’insouciance primait encore sur la conscience de la puissance et du danger de ces forces à l’œuvre qui dansaient sur la structure métallique, familière, du Golden Gate Bridge.

Une porte claque quelque part et elle se retourne, nerveuse, s’attend plus ou moins à trouver Herbert et son regard haineux mais c’est idiot, il doit déjà être là-bas, parmi les rangées de serveurs. Dans son habitat naturel. Un genre de spectre aigri qui hante les alignements de racks comme des pierres tombales high-tech. L’esprit grincheux qui fait fuir les nouveaux habitants bien vivants. Ça la ferait sourire si elle n’appréhendait pas autant l’idée de le retrouver chaque nuit de travail pendant ces deux mois qui viennent, sans pour autant avoir la moindre idée de comment calmer les choses. Elle sent encore sa colère de la trouver là-haut près de ces bâtiments supposés abandonnés. Auxquels il a accès pour une raison ou l’autre, peut-être en fraude (et il craint qu’elle le dénonce) ou peut-être qu’il la déteste juste à ce point là. Ça la dépasse, elle n’a pas de problème avec les gens en général et l’inverse et la réciproque est assez vraie. Elle se souvient des avertissements d’Hamir… la veille, c’était juste hier oui, le souvenir est déjà flou et comme irréel, cette sensation particulière d’un changement de situation radicaux et soudains pour lesquels la mémoire semble hésiter entre les ranger dans la case des rêves et celle d’une réalité bel et bien vécue.

Badger pour déverrouiller la porte, le vent parvient à pousser le battant malgré sa masse de métal plein dans une bourrasque chargée de pluie. Elle sort, tente de maintenir sa capuche tant bien que mal. Un nouvel éclair déchire le ciel derrière le rideau de l’averse et elle espère à présent vraiment que l’antenne puisse jouer les paratonnerres, et qu’il ne vaut mieux pas tarder dehors pour le vérifier. Alors elle avance au jugé tellement la visibilité est inexistante, les lumières les plus proches forment un vague halo trouble, elle ne distingue même pas la colline ni les rampes d’éclairages qui bordent le centre de données. Accélérant le pas petit à petit jusqu’à trottiner, course maladroite vers l’obscurité. Elle retrouve le chemin en pente, devine les fantômes des buissons d’ornement et ceux (élancés, blafards) des lampadaires, avec l’impression plus que jamais de se transporter d’une poche de lumière à l’autre ou plutôt qu’elle quitte par intermittences le monde existant, réel, visible, pour un espace de ténèbres et de déluge où l’eau ruisselle littéralement jusque sur les bords de ses bottines (en simili-cuir plus ou moins étanche, mais elle sent déjà l’humidité s’infiltrer par les coutures).

Arrivée à l’abri du toit déformé et déformant du centre, elle ralentit un peu, à peine car c’est le froid qui la prend maintenant, elle est trempée, sa parka dégoutte en gouttelettes qui se mêlent au fin tapis liquide qui parcourt le béton lisse même ici, à l’abri. Elle retrouve l’entrée et sa caméra ronde, badge vers la providence d’un endroit chauffé, et surtout, au sec.

Le garde, le même qu’hier, ne lève pas les yeux de sa tablette à son entrée précipitée. Il attend simplement, comme la veille, n’établit un contact visuel que quand elle approche pour lui tendre son identification – pas de téléphone cette fois, elle ne l’a même pas fait suivre. L’air toujours épuisé, il lui rend le badge une fois scanné. Commente :

— Sale temps hein ?

— Pluvieux.

— Prenez pas le jus, là-bas dedans.

— Je vais essayer.

Sur cet échange bizarre, là, au milieu d’un nulle part improbablement high-tech, elle passe le portique et le regard électronique qui sonde ses traits, enregistre cette nouvelle version d’elle grelottante, cheveux aplatis et trempés.

Dans le bruit humide de ses chaussures sur le carrelage, elle retrouve les deux bureaux-aquarium toujours aussi déserts (elle remarque que les ordinateurs sont en veille, le logo PanOpt Inc promène son monde-cible en 3D sur l’économiseur d’écran bizarrement rétro). Et puis la salle de pause, sans aucune trace d’Herbert en vue. Coup d’œil à l’horloge murale basique qu’elle n’avait même pas remarquée hier tant le modèle est passe-partout. C’est bon, dans les temps. Elle se laisse tomber sur le canapé, son sac à dos à côté. Sort sa paire de running, un sweat épais et des chaussettes bien sèches. Elle laisse ses bottines trempées près du chauffage avec sa parka et le sac à dos, et rejoint la double porte du sanctuaire monolithique vrombissant. Se préparant mentalement à l’accueil d’Herbert. D’une façon ironique elle a plus ou moins le même accoutrement à présent, en oubliant les mèches mouillées qui sortent de sa capuche et la quarantaine de centimètres en moins. Le bruit blanc la nimbe et elle jette immédiatement un coup d’œil vers l’antre vitrée de son collègue. Le fauteuil est vide, une veste posée sur le dossier. Sur le grand espace de travail envahi d’écrans, de disques durs et de circuits entassés, un mug fume encore. Elle soupire, sent un peu de tension remonter à l’idée de le voir surgir à l’improviste au détour de n’importe quel alignement de serveurs.

Elle retrouve sa console de travail et son tabouret, c’est par là qu’il faut commencer, vérifier si les algorithmes ont continué correctement leur boulot sur cette partie des systèmes. Leur brassage des profils, de toutes ces vies décortiquées, quantifiées, recoupées, analysées octet après octet pour les regrouper par ensembles, cibles, priorités, contacts, liens forts et liens faibles. Elle déverrouille sa session (phrase de passe et badge, encore une fois) lance une série de protocoles de vérification et les fenêtres de terminaux égrènent leurs commentaires, tout a l’air dans le vert, quelques messages d’erreurs mineures, des détails à configurer tout au plus, quelques heurts entre les anciens paramètres et cette nouvelle couche logicielle qu’elle est venue ajoutée à l’ensemble. Le temps de vérifier les derniers rapports, elle pourra passer au prochain groupe, poursuivre le déploiement et si tout se passe aussi bien, qui sait, peut-être rester ici moins longtemps que prévu à empiéter sur les platebandes de Monsieur Herb…

En surbrillance comme pour marquer une nouvelle notification, elle remarque une fenêtre en fond. Oubliée de la veille, celle de son test de l’outil de surveillance des analyste. Toujours ouverte sur…

Le visage de l’allemand apparaît, son sourire timide figé à tout jamais dans cette forme numérique d’éternité. Alvina tressaille malgré elle. Il lui semblait avoir refermé tout ça hier, pourtant… Le souvenir flotte un instant alors qu’elle fouille les recoins de sa mémoire, mais l’oubli est possible, probable même vu son état d’épuisement et…

Elle vient de comprendre ce qui a lancé l’alerte de l’interface de surveillance en temps réel. Une conversation en cours. Une nouvelle demande en ami lancée. Sa gorge se noue, elle sent des larmes venir et se traite d’idiote. La blague de mauvais goût du hacker ou de qui que ce soit qui aurait pu détourner le compte continue mais ce n’est pas Brandon dont il s’agit, c’est ce pauvre jeune type, ça ne te regarde pas, ça ne…

Mais elle clique malgré tout sur la conversation qui apparaît dans un pop-up singeant l’interface (ou plutôt la détournant telle qu’elle) de la messagerie privée du réseau social.

Reiner Cederbaum : c’est qui à la fin ???

Franz Wellimann est en train d’écrire…

Franz. Le mort. Le connard qui s’amuse avec son compte.

Alvina guette la réponse, fixe l’écran sans savoir elle-même ce qu’elle espère, ce qu’elle attend.

— … charognarde…

— Quoi ?

Elle se retourne sur le tabouret pivotant, tellement vite qu’elle heurte du coude le tiroir du clavier (la douleur est aiguë, elle a frappé un nerf). À temps pour voir Herbert passer l’angle de la rangée voisine et se tourner vers elle. Il allait dire quelque chose mais elle l’interrompt net, lui lance :

— Vous avez dit quoi !?

Sa propre intonation la surprend, et lui aussi a l’air sidéré l’espace d’un bref instant, il bredouille :

— Je n’ai…

Puis c’est la colère qui revient, cette haine venimeuse qu’il semble lui vouer, ses yeux s’étrécissent et il s’avance, lentement, très raide, des câbles débranchés du faux-plafond frôlant son crâne rasé.

— Vous êtes là pour ça, n’est-ce pas ? C’est ça votre mise à jour, ces nouveaux algos… vous…

Alvina se lève, sent le monde tourner et ce n’est pas que la peur que lui inspire ce cinglé, qu’elle sent là comme un nœud sourd et froid… Herbert continue mais elle ne l’écoute même plus, il y a autre chose encore, quelque chose ici qui…

— … m’en doutais, vous êtes avec eux !

Elle recule encore et heurte du dos l’armoire de serveurs bourdonnante. Herbert approche toujours, il grogne à présent et son regard étincelle :

— Depuis le début je le sens, je sais ce qu’ils ont prévu ici, ce qu…

Un flash. La lumière s’éteint. Une fraction de seconde ils se retrouvent dans le noir.

Elle tressaille, un cri mourant au fond de sa gorge. Herbert gémit, une plainte animale, aiguë.

Immédiatement l’éclairage de secours prend le relais, les rangées de lampes diffusent un halo blanc terne. Maintenus par les batteries secondaires, les serveurs ne se sont pas interrompus un seul instant maintenant que les générateurs s’enclenchent.

Alvina entend les pas précipités d’Herbert s’éloigner comme s’il courait, sa voix affolée résonne entre les machines impassibles :

— Pas maintenant, bordel ! Pas maintenant !

La sonnerie de la ligne interne à la base arrache un nouveau sursaut à Alvina. Le son résonne en double dans la grande salle, un premier hululement électronique loin (probablement dans le bureau d’Herbert) et l’autre bien plus près. Quelque part sur sa droite. Elle sonde la pénombre, ses yeux s’habituent peu à peu, distinguent mieux les formes. Le combiné est là fixé au mur, au niveau de la perpendiculaire à l’allée centrale. Sa main tremble quand elle décroche, et la voix d’Hamir la rassérène un peu (seulement un peu).

— Herbert ? Le courant vient de sauter sur tout le complexe. Il va falloir vérifier de votre côté si rien n’a été endommagé au niveau des anti-surtensions.

Elle soupire doucement, souffle pour calmer la tension.

— OK, on s’en occupe.

— Alvina ? Est-ce que ça va ?

— Oui…

— Tu as l’air bizarre… Il y a un problème ?

Elle hésite, est-ce qu’elle doit dire qui est le problème, mais dire quoi, qu’Herbert est fou, qu’il lui fait peur…

Hamir marmonne quelque chose.

— Je dois te laisser, j’ai un double appel de nos gars à la centrale des générateurs. S’il y a quoi que ce soit, tu me rappelles, tu me dis, d’accord ?

Il raccroche avant qu’elle ne réponde et elle reste là le combiné entre les mains. Le silence bourdonnant est retombé. Plus aucun signe d’Herbert, où qu’il ait disparu.

Les systèmes de protection contre la foudre. Elle se repasse en mémoire le plan qu’elle a essayé d’apprendre, par principe, mais le souvenir est flou.

Dans un réflexe qu’elle regrette tout de suite, elle lance au hasard :

— Herbert ?

Aucune réponse ne vient.

Continuer vers le chapitre 10

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