Chapitre 8 – Hors du monde

L’ordinateur portable fait son petit bruit de mise en veille quand Alvina referme l’écran. Elle le pose sur le lit à côté d’elle, étire ses jambes. Soupire. Aucune série qui l’accroche, pas de film, pas de jeu qui l’inspire. Impossible de se concentrer, l’attention flottante, une migraine de fatigue comme sensation latente et sourde, pesante. Elle se tord le cou pour apercevoir un coin de ciel sombre, terne, par l’angle de la fenêtre minuscule. Même pas 17h, il fait presque nuit. Des gouttes de pluie sur la vitre.

Elle finit par se lever, marche quelques pas dans la pièce – le peu que permet la distance au placard et au mur opposés du lit. Tend la main vers son téléphone, effleure l’écran puis se ravise, marmonne. Agacée de se surprendre avec ce tic encore, encore, encore et encore. Alors il faut une zone blanche de réseau pour comprendre à quel point on est accro ? La tentation de retourner au café cyber revient une fois de plus. Lancinante. Et une fois de plus, elle ne voit pas seulement ce qu’elle irait y faire. Errer sur un réseau social ou l’autre. Se perdre au fil des renvois hypertextes. Dans l’hypnose des mosaïques de vidéos, des suggestions de contenus ciblées qui en entraîne une autre, et une autre, et une autre ad nauseam pour dévorer l’attention, cette marchandise rare, précieuse. Les données sont le nouveau pétrole, c’est ça le crédo des plateformes. Les données de personnalisation qui permettent de voler cette richesse tarie par les logiques de flux, de notifications, les bombardements de pings d’alertes de messages de nouveautés qui livrent cette guerre invisible pour le contrôle d’un instant. D’une seconde, peut-être même d’un dixième pendant lequel tu vois même rapidement et tu cliques, la page de vente s’ouvre, conversion ou non c’est déjà le premier pas et le subliminal fait le reste avec son marquage inconscient, on a réagi, tu as réagi et là c’est fait, le cerveau est déjà ferré. Pris.

Qu’est-ce qu’on peut essayer de te vendre après avoir regardé les vidéos d’un mort qui joue la musique d’un mort ? Quand on stalke des internautes au hasard, la seule particularité commune entre elles et eux étant d’avoir un acte de décès à leur nom ?

Elle frotte son visage.

16h53, le premier jour (au sens de moment de la journée, d’un moment sous la lumière du soleil plutôt que les rampes de diodes) et elle tourne déjà littéralement en rond.

On s’y fait. C’était ça que disait Doug ?

Elle pense un moment à retourner à la cafétéria prendre un café ou quelque chose. En espérant tomber sur lui, sur Hamir, sur un visage connu (peut-être pas Herbert). Mais après le repas en solitaire – personne, juste un passage bref d’une fille en sweat-shirt qui a pris une portion de pain et s’est éclipsée aussitôt, le regard baissé, presque furtive. Collation réchauffée au micro-onde – personne en cuisine, les bacs de légumes et les viandes, sauces en libre service sous les rangs de néons antiques.

Sur une impulsion elle passe une parka épaisse, fourrée au col, son écharpe. Besoin de sortir, de voir un peu de lumière (le ciel bleu sur la baie, le contraste rouge du pont… Alors San Francisco te manque déjà…?), au moins autant que le ciel orageux en propose…

Téléphone inutile en poche. Elle referme la porte de sa chambre et remonte le couloir sans encore savoir exactement où elle compte aller. La forêt, autour, peut-être qu’on peut sortir par le portail des véhicules ? Il y aura bien un garde à qui demander – après tout pourquoi pas, c’est entrer qui est interdit, pas l’inverse.

Mais en passant la porte blindée du bloc d’habitation, levant la tête, elle revoit l’antenne. Squelette d’acier qui pointe vers les nuages bas, vestige d’une ère géopolitique qui n’a même pas connu sa naissance. Les espions et leurs codes au gré des ondes courtes, fil d’Ariane électromagnétique porté de réverbération en réverbération, de rebond en rebond, un écho fantôme et – peut-être comble du mystère, de l’inconnu d’une autre époque – analogique.

Elle n’hésite plus.

Au niveau du bloc administratif, elle remarque l’absence de lumière allumée à l’intérieur. L’antre de Frank semble vide. Sans la lueur aux fenêtres, sous ce ciel de crépuscule avant l’heure, c’est tout le petit blockhaus qui semble éteint, bizarrement inerte. Dépassant la dernière petite ouverture vitrée. Le bord de sa vision capte un mouvement, une variation de teinte derrière le verre. Elle s’arrête, quelque chose de froid dans le ventre. Mais il n’y a rien, n’y a sans doute rien eu de spécial d’autre que la forme d’un meuble derrière en nuance plus claire, la paroi d’un cubicule peut-être, ou un casier à tiroirs. Son cœur bat, elle n’arrive même pas à décider pourquoi. Le malaise de cette impression visuelle fugace, illusion de… une silhouette ? Et, persistante, cette sensation particulière, quasi télépathique, d’un regard fixé sur soi, qui ne quitte pas, qui observe. Quelque part derrière cette petite fenêtre obscure. Elle se force à se détourner à lutter contre cette remontée de peur enfantine que quoi que ce soit apparu là se manifeste à nouveau. Stupide.

Le vent glacial l’accueille quand elle passe le couvert du bloc. Mord ses joues, les piquette de minuscules gouttes de pluie qui ne doivent plus aspirer qu’à devenir des flocons.

À l’assaut de la route pentue, elle rabat la capuche avec sa fourrure de tenue d’exploratrice arctique. Ses chaussures de ville à semelle plate et lisse (heureusement pas de talons) dérapent un peu. Les graviers qu’elle projette crissent et crépitent sur l’asphalte inégale à mesure qu’elle monte. L’air froid lui fait du bien, toute Californienne qu’elle est, elle ne craint pas l’hiver, la pluie, le mauvais temps qui ne mérite pas son nom. À chaque pas face aux bourrasques elle sent la chape qui l’enserre depuis le réveil trop matinal se dissiper. Chassée, à l’inverse des cumulo-nimbus d’orage qui n’ont pas l’air décidés à suivre le mouvement des masses d’air.

De la hauteur qui domine le complexe, elle peut voir au-delà des grilles la forêt qui s’étend, dense, les nappes de brouillard et de crachin comme hérissées des pointes vert sombre de la pinède. Et plus loin les fantômes d’autres collines et de sommets massifs rendus éthérés par la nappe d’humidité blanchâtre.

Le vent arrache sa capuche quand elle atteint le plateau et son ciment antique perforé d’herbe et de ravinements, et ses cheveux explosent en un chaos cuivré. Un sifflement strident monte comme elle s’avance entre les bâtiments bas, parpaing brut et toits de tôle rouillée, le souffle des rafales qui se prennent dans le squelette d’acier de l’antenne immense dont elle peut à présent entendre les grincements lourds, mécaniques, profonds, les craquements de métal d’une coque d’épave prise dans la roche et échouée là sous l’assaut des vagues et l’espace d’un instant elle se sent ailleurs (ou encore plus ailleurs) perdue hors du monde, de son monde et seule, incroyablement seule et pourtant dans une certaine paix. Par l’absence de soi, la sérénité qui découle de ne plus être dans son propre esprit (étriqué, fatigué, hanté par…) mais seulement des sens, la perception du froid, de ses cheveux malmenés par les bourrasques, de cette immense monolithe décharné que le changement d’époque a rendu muet, les chiffres et les codes lancés au hasard des ondes remplacés par le chiffrement de bout en bout à la pulsation des veines lumineuses de fibre optique. Pourtant il gronde et parle toujours, ce vestige qui persiste à dominer son mastodonte numérique plus bas, l’antenne satellite en parabole dont elle peut voir le bord blanc et lisse se détacher en contrebas, il grogne face au vent et d’une façon obscure elle pourrait y voir un autre message.

Un claquement sur sa droite, comme une porte, un volet qui bat. Elle n’y prêterait pas attention mais la sensation revient, celle d’une présence, d’un regard qui fixe, qui pèse, lourd. À nouveau ce malaise qui noue, viscéral. La voix l’interpelle avant qu’elle ne se retourne.

— Ah, c’est vous.

Herbert Williams, son timbre aigre – encore plus qu’hier soir –, il n’est pas content de la voir. Il vient de sortir du petit bâtiment. Un jeu de grosses clé encore en main. Toujours ce gros sweat noir. Il a rabattu la capuche sur son crâne rasé à la tondeuse. Les yeux rivés sur elle. Presque de la hargne.

— Je voulais voir cette antenne, Alvina s’entend répondre.

— Je m’en doute. Pas grand-chose d’autre à faire ici.

Et lui, qu’est-ce qu’il fabrique là ? Ce n’est pas sensé être désaffecté, cette partie ? Elle prend conscience qu’elle a reculé d’un pas. S’en veut que ce pauvre type jaloux de son poste lui fasse peur comme ça.

Il range la clé dans sa poche d’un geste brusque, comme s’il réalisait son oubli. Soupire.

— Bon. À ce soir.

— À ce soir, Herbert.

Déclic d’un briquet quand il s’éloigne, une bourrasque renvoie la fumée de sa cigarette en volutes éparses. Ses tennis ne font pas un bruit sur le béton. Il se retourne une dernière fois, vite, torve.

Et elle reste seule, l’instant de paix évaporé comme l’odeur de tabac. Face à la porte d’où il est sorti avec ces vieilles clés. Un battant métallique épais, peint de vert armée. Des éclats de rouille autour des rivets.

Continuer vers chapitre 9

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