Chapitre 7 – Souvenirs

Sur le coin de la table plastifiée, le téléphone vibre. Elle soupire, on la regarde en coin, la bibliothèque est trop calme trop silencieuse alors ça résonne, un écho de cathédrale distordu qui s’étire, s’étire, s’étire.

Son sac sur une épaule dans le hall, les livres rangés trop vite n’importe comment elle regarde l’écran, la notification d’appel qui s’affiche encore et encore. Elle ne veut pas décrocher, qu’est-ce qu’il se passerait si elle ne répondait pas après tout, c’est son droit, elle travaille, un gros dossier à préparer, alors…

Mais la voix apparaît sans qu’elle n’y puisse rien. La voix déchirée, brisée, de Megan.

Trois mots.

Il.

Est.

Un seul compte.

Mort.

Mais le téléphone vibre encore et elle sursaute. Une mélodie s’élève, un son électronique neutre, standard, impersonnel. Ce n’est plus le même, plus trapu, épais, l’écran petit. À l’écran quatre simples lettres gravées dans son esprit, un numéro inconnu qui le suit.

« Papa. »

Elle fixe cet appareil étranger, cet appel qui ne lui est pas destiné.

Dans la poche d’une veste polaire, il sonne, sonne et sonne encore. Les pans flottent sur une silhouette amollie, inerte. Un souffle de vent doux, l’air du printemps, des buissons en fleurs.

La corde grince.

Au-dessus du nœud très serré, énorme, un visage livide. Terne.

Il y a une mouche posée sur sa langue.

Elle ouvre les yeux. Un rai de lumière autour de la fenêtre au volet fermé. L’écho d’une télé ou d’une radio quelque part, et le fond de la ventilation, régulier, monotone, une version soliste discrète du chant bourdonnant des racks de serveurs.

14h26. Beaucoup trop tôt, elle a mis son réveil pour 17h, c’est au moins ce qu’il faudrait après deux nuits aussi courtes. Elle recale sa tête sur le petit traversin, referme les paupières, ses globes oculaires secs frottent derrière. Elle essaye de se concentrer sur son souffle mais la sensation est là, persiste, ces grosses billes qui roulent contre un papier rugueux.

Les yeux du pendu avaient l’air secs aussi.

Ils étaient sombres, vitreux. Est-ce qu’il n’y avait pas une mouche posée au coin ?

Nouveau soupir. Elle regarde l’heure à nouveau, deux minutes ont passé, sournoisement lentes.

On dirait que c’est fini pour le sommeil. Elle connaît trop bien les signes, cette agitation nerveuse, l’écoulement laborieux de chaque seconde, l’une après l’autre, et encore l’une après l’autre… (Comme si les restes du cauchemar n’étaient pas assez, ces images fantômes, persistance plus mémorielle – traumatique ? – que rétinienne.)

Elle se redresse et se lève par étapes, lentement, pour éviter les vertiges. Ils viennent tout de même un peu, ce brouillage de la vision périphérique, la légère sensation de malaise qui l’accompagne… Elle souffle lentement, inspire, ça va un peu mieux.

Enroulée dans un peignoir, un sac avec quelques affaires sous le bras, elle sort dans le couloir pour rejoindre les douches. La pièce est carrelée de blanc, sol au plafond, l’impression est étrange. Les petites fenêtres hautes, embuées, lui rappellent vaguement une vieille piscine de l’Excelsior District. La plus au fond, entrouverte, laisse entrer un courant d’air glacé.

Les cabines sont petites, individuelles, et elle préfère ça.

L’eau chaude fait du bien. Elle reste un moment la tête levée sous le jet, yeux clôts, comme si ça pouvait effacer les cernes, laver la fatigue en même temps. L’effet psychologique agit un peu.

Habillée, cheveux séchés, un peu de fond de teint, quelques derniers coups de brosse sur ses ondulations décolorées, sur les longueurs. Elle se regarde dans les yeux, un instant, liner en main, puis renonce.

Un détour pour poser ses affaires à sa chambre, puis direction cette faille de l’espace temps des années 2000. Cyber-café.

Derrière la double porte coupe-feu, une petite pièce en longueur, très vide. Cinq postes alignés sur des bureaux d’aggloméré clair basiques. Une petite table avec de quoi percoler du café, ce qui va être son premier objectif du jour. Sur l’un des ordinateurs, un homme en uniforme NingirSecurity déroule un fil d’actualités de réseau social. La molette grince, encore, encore, et encore, en suivant le flux éternel d’images, vidéos, publications écrites. Casque sur les oreilles, il ne remarque Alvina que quand elle passe derrière sa chaise pour rejoindre le coin café, lui adresse un signe de tête amorphe qu’elle lui rend sur le même mode.

Le premier mug de la journée remplit, elle rejoint l’un des bureaux de l’extrémité pour laisser un peu d’espace avec l’agent de sécurité. Un clic de souris réveille l’ordinateur, qui lui demande de créer un compte avec numéro d’employé et mot de passe. Elle fait défiler les conditions d’utilisation et les rappels au règlement, colonnes de textes interminables qui se résumeraient facilement en « merci de ne pas utiliser ce poste pour vos activités professionnelles classées secret défense, et tout ce que vous y ferez sera enregistré et susceptible d’être analysé, stocké, fiché à jamais, bonne journée ».

En mode automatique, elle ouvre le navigateur, se connecte sur sa boîte mail et sur ses différents comptes. Laisse l’hypnose du fil d’actualité la prendre elle aussi, comme le garde deux bureaux plus loin. Et puis un instant plus tard elle a tapé le nom d’hier enfin de cette nuit, Giedermann, l’allemand blond à la reprise de Nirvana. Mort il y a deux semaines dans un accident de voiture.

Sa vidéo de musique se lance dès qu’elle la survole, les premiers accords de guitare lancinante. Le son du casque est meilleur que le haut parleur intégré du terminal. Elle la regarde jusqu’au bout une nouvelle fois, puis elle réalise que le compteur de vues va afficher son compte à présent. Sans compter les algorithmes de profilage publicitaire, première couche avant toute la série des autres déployés par PanOpt Inc et tous les autres courtiers de données. Sur la constellation des graphes de contacts de ce point nodal mort, sa propre étoile vient probablement d’apparaître, minuscule, un lien faible du hasard des réseaux sociaux.

Ce visage mort vivant, cette voix qui chante à tout jamais dans cette bulle temporelle figée la met brusquement mal à l’aise. Son regard gentil timide le genre de garçon avec qui elle aurait pu être amie sans doute, fixé vers la caméra, fixé sur elle. La voix d’un mort, c’est bien la même chose pour la chanson originale par Kurt Cobain pourtant mais là c’est autre chose, plus intime, plus…

Elle ferme l’onglet et retourne sur son fil d’actu. La gorgée de café qu’elle prend est amère.

Notification. Un message privé de Megan.

Des bribes de son cauchemar lui reviennent, la voix brisée de son amie pour lui annoncer…

Elle ouvre le tchat.

Megan : Heyyy =)

Megan : On dirait que tu as du réseau finalement

Megan : Je peux t’appeler ?

Elle tente de chasser le malaise qui l’a prise, sans succès, cherche et ajuste la petite webcam accrochée en haut de l’écran.

Alvina : Oui

Megan lance un appel vidéo.

La sonnerie retentit. Elle accepte la visio.

Le visage souriant de Megan apparaît à l’écran, ses boucles brunes en large halo qui retombe jusqu’à ses épaules.

— Saluuuut ! Tu vas bien ?

Alvina tente de sourire, d’après la petite fenêtre de retour de sa propre image, ça ne marche pas.

— Hey, oui, ça va. Ça va. Et toi ?

Megan plisse les yeux.

— Ouhla, ça n’a pas l’air.

— Si, si. Je suis juste un peu fatiguée.

— Tu as travaillé cette nuit ? Tu es arrivée au centre, ça y est ?

— Oui, j’ai commencé, je suis arrivée dans la soirée et j’ai pris mon poste à 11h.

— Alors, le boulot ? Les collègues ? Je sais que tu peux pas m’en dire grand chose, mais ça va ?

— Ça s’est bien passé.

Megan approche le visage de son écran, Alvina remarque les cernes qui marquent ses jolis yeux verts. Sans pour autant ternir leur éclat pétillant.

— Tu es sûre ?

Alvina hésite. Soupire. Sa voix s’enroue un peu.

— Je n’ai pas très bien dormi.

On dirait que son amie devine immédiatement. Elle s’assombrit, demande doucement :

— Les cauchemars ?

Alvina hoche un peu la tête. Son amie reprend :

— Il me manque aussi, tu sais. J’ai pensé à lui ce week-end à la soirée avec Dennis et Lucy.

Elle marque une pause.

— Ce rêve… Il n’y avait pas que ça, si ?

À son intonation, elle sait déjà la réponse, elle connaît bien cet autre spectre qui la hante, plus loin, enfoui.

— Les deux s’entremêlent, c’est souvent comme ça.

Megan opine lentement, semble peser ses mots.

— Je te l’ai déjà dit un million de fois, mais… Tu n’as pas à t’en vouloir, vous n’avez pas fait grand-chose de mal… Enfin, vous étiez gosses quoi, c’était pas malintentionné, pour vous c’était juste un téléphone et…

— Le téléphone d’un mec pendu.

— Et c’était pas toi qui a eu l’idée, d’abord.

— C’est Jeff qui l’a pris mais on a rien dit, on aurait pu…

— Jeff, c’était la forte tête du groupe, vous auriez rien pu faire une fois qu’il avait une lubie en tête.

— C’est lui qui a embarqué le portable car c’était lui le caïd, oui, mais on aurait peut-être tous fait la même chose sinon.

Un silence flotte. Megan semble attristée, fatiguée elle aussi à présent.

— Tu devrais arrêter de penser à ça, tu n’as rien fait de mal, et c’est passé, tout ça.

— Je crois que c’est même pas la question d’avoir mal fait. J’y pense pas spécialement la plupart du temps. Ça revient juste, parfois, tellement précis… Quand j’essaye d’y penser, euh… rationnellement, on pourrait dire, tu vois, en état d’éveil, consciente, je n’ai pas d’image aussi nette. C’est toujours en rêve, les sons, les odeurs, tout revient. Il y avait des mouches dans sa bouche.

À l’air écœuré de Megan, Alvina regrette d’être revenue encore sur ce sujet, de remuer la poussière de son cerveau encore et encore.

— Je suis désolée, Meg, j’aurais pas dû en parler.

— Tu sais que tu peux discuter de ce que tu veux avec moi.

Nouveau silence. De l’autre côté de l’appel visio, Megan se déplace avec son téléphone, le décor tourbillonne derrière elle, des murs blancs d’un bureau, un distributeur de boissons, des plantes vertes quelconques. Alvina reprend pour briser cette chape qui tombe, sa voix l’est aussi, cassée, un peu rugueuse.

— Lucy et Dennis, ça va ?

— Oui. Le petit a été malade mais c’est en train de passer. Tu devrais les appeler aussi, ils seraient contents de t’avoir.

— J’y penserai.

— Il faut que j’y aille, ma pause est finie. On se reparle plus tard, d’accord ?

— À plus tard, Meg.

En l’espace d’un instant, Alvina réalise qu’elle a encore monopolisé la conversation, n’a rien demandé à son amie, pas de nouvelles de la promotion qu’elle attendait, le nouveau copain qu’elle fréquente. Rien.

Megan coupe l’appel et le bruit blanc électronique étouffé du casque revient, ponctué par quelques crépitements du câble son endommagé.

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