Chapitre 6 – Ne pas connecter

Herbert Williams l’interpelle dès qu’elle émerge du temple des serveurs. Il se tient près du percolateur, à attendre un café de plus. Les quelques heures d’éveil supplémentaire ne semblent avoir rien changé chez lui, elle se demandait si son aigreur s’aggraverait. Elle ne s’est pas arrangée non plus.

— Alors ?

— Ça va.

— Pas de problème à signaler ?

Elle marque une hésitation, se ressaisit, elle a envie de partager l’anecdote du statut publié post-mortem, mais elle sait bien qu’elle ne le fera pas. C’est la règle dans la transgression institutionnelle des règles, on le fait tous mais personne n’en parle.

— Non. Je vous ai transmis les logs principaux de la mise à jour et des protocoles de test. Vous n’aurez pas à chercher.

— Ah, merci.

Ça l’a pris au dépourvu. Elle s’en amuserait si elle n’était pas aussi épuisée.

— Bonne nuit, Herbert.

— De même.

Elle le laisse là avant qu’il ne pose d’autres questions, elle veut sortir, respirer un peu l’air frais – il devrait l’être, frais… – et surtout dormir, dormir, dormir, même si l’odeur du café est tentante. Elle pense avoir lu quelque part qu’après une nuit blanche, le cerveau réagit comme pour une commotion cérébrale. Et n’en parlons pas après presque deux. Des hormones et des signaux d’alerte, tous les voyants au rouge, l’alarme qui indique qu’il y a vraiment un problème… c’est exactement son ressenti, des sirènes qui hurlent en silence, une lampe écarlate de vieux sous-marin qui clignote façon gyrophares.

En retrouvant les cernes du garde à l’entrée, elle se demande vaguement quelle tête elle-même peut avoir. Il a rangé sa tablette, a posé une sacoche sur le bureau, on dirait qu’il se prépare à partir lui aussi. Elle lui adresse un sourire de compagnons d’infortune, mi complice, mi compatissant. Il récupère son téléphone dans le meuble à casiers, le lui tend en marmonnant quelque chose qu’elle comprend comme « voilà, merci, à demain ».

— Merci. Reposez-vous bien.

Il est déjà revenu au rangement du bureau, ne lève même pas les yeux pour répondre.

— ‘rci, vous aussi.

Avant même de sortir elle rallume son téléphone, le geste est machinal, c’est presque comme reprendre son souffle ou chasser un truc qui gêne sur la peau. 7:12AM, et toujours aucun réseau.

Par l’injonction de son badge, la porte s’ouvre sur une aube encore terne, des nuances de ciel pâlissant sur le bleu nocturne ponctué des dernières étoiles. Comme prévu il fait froid, elle avance vite, en rentrant la tête, mais il n’y a plus de vent, ça serait presque supportable. Elle traverse cet improbable espace de jardin qui sépare le centre de données des autres bâtiments, les buissons parfaitement figés, comme les arbres qu’elle distingue petit à petit au-delà des grillages, nimbés d’une chape de brouillard. Quelques chants d’oiseaux discrets, l’éveil d’une nuit (presque) d’hiver et dans le lointain des cris grincheux de corbeaux, ou de corneilles, il y a une différence mais elle ne la connaît pas. Un bruit de roues sur du goudron, distant, elle se retourne et suit du regard un 4×4 NingirSecurity qui descend la route sinueuse menant à l’antenne satellite. Aux antennes plutôt, il y a l’autre, immense perche de métal qui perce les arbustes du haut de la colline. Immuable, comme une sorte d’obélisque d’une ère industrielle révolue, un autre avatar, ancien, daté, obsolète du temple militaro-industriel qu’il domine méprisant comme s’il s’en foutait du changement d’époque, des technologies, qu’il fallait toujours envoyer des séries de nombres aux infiltrés dans des appartements de blocs soviétiques parfaitement réguliers et austères (aussi brutalistes en fait que les bâtiments qu’elle rejoint).

En passant devant le bunker administratif, il y a de la lumière aux fenêtres. Elle imagine Hamir déjà en poste avec l’indispensable mug de café, à consulter les rapports d’état des systèmes, les routines de sécurité diverses.

Comme si elle l’invoquait, la porte métallique s’ouvre sur Frank, serré dans son blouson en cuir, paquet de cigarette entre les doigts. Un petit signe de tête, elle s’arrête à son niveau, il souffle une bouffée de fumée vers le jour naissant.

— Ça a été ?

— Oui, ça va.

Il opine lentement.

— Vous avez rencontré Herbert.

Elle essaye de garder une neutralité polie.

— Oui.

— Sacré bonhomme hein. Il fait bien son boulot mais je crois qu’il part en vrille. Ça fait déjà quelques temps qu’il est là et je pense que ça commence à lui peser, même si, de vous à moi, il devait déjà avoir un grain au départ. Vous fumez ?

Il lui tend une cigarette.

— Non, merci.

— C’est bien. Quelque chose à boire ? J’ai pas encore commencé mon horaire, il me reste un peu de temps.

Il faudrait aller dormir, mais l’air frais, les premiers rayons du soleil à l’horizon, l’ont déjà tirée de l’essentiel de la torpeur, elle est épuisée mais ce sont les nerfs qui tiennent. Les alarmes de dysfonction qui sonnent au rouge dans le cerveau.

— Pourquoi pas.

Hamir lui ouvre la porte, s’apprête à moucher sa cigarette mais elle l’interrompt :

— Ne vous dérangez pas, je vais me servir.

— Sur votre gauche, après le premier cubicule.

— Merci.

Elle entre dans la chaleur informatisée, l’odeur de circuits, meubles en aggloméré, un fond de paperasse aussi, nuances de papier et toner d’impression. Il y a quelques employés cette fois, elle en compte trois (ils lèvent les yeux vers elle, un fauteuil se tourne, un signe de tête, puis la curiosité retombe et ils reviennent à leurs écrans), mais l’open-space semble assez vide. Alvina dépasse le bureau vacant, comme indiqué, trouve une table en longueur avec un clone du percolateur de Williams, des boîtes d’infusions, thé, café diverses, des mugs et une bouilloire électrique sur laquelle quelqu’un a écrit « Ne pas connecter au wifi ». Elle se demande vaguement pourquoi avoir opté pour un modèle « smart » dans ce cas, tout en appuyant sur les boutons physiques, concrets, qui activent la chauffe du lait qu’elle a trouvé dans le petit frigo adjacent. Qui lui n’a pas l’air spécialement voué à se connecter à quoi que ce soit.

Le cacao versé d’un sachet souple orné d’un lion façon dessin animé monte en petits îlots de terre sombre. Elle improvise de touiller avec une de ces pailles en conglomérat végétal compostable parce qu’il n’y a plus de cuillère propre, le service administratif a l’air moins porté sur l’ordre et la précision des stocks que Williams, dont elle voit à présent la maniaquerie sous un jour plus compréhensif. Le félin de l’emballage a l’air de particulièrement savourer sa boisson. Elle prend une gorgée, il faut reconnaître que la dose de sucre fait du bien.

Un coin de ciel jaune orangé et l’odeur de tabac d’Hamir l’accueillent à l’extérieur. Elle frissonne, mais avec le mug bien chaud entre les mains, elle sent déjà moins le froid. Frank la regarde avec un petit sourire.

— Vous ne regrettez pas trop la Californie ?

Il lui faut un petit instant pour se souvenir qu’il a eu son dossier en main, qu’il connaît déjà pas mal d’éléments factuels qui la concernent sur le plan professionnel. Personnel aussi peut-être, mais c’est dans la partie à laquelle elle n’aura jamais accès.

— Pas encore. J’imagine que ça viendra.

— Pour avoir passé quelques années à Palo Alto, je peux te le garantir, oui.

— Tu as été à Stanford ?

— Oui, mais j’ai travaillé une dizaine d’années là-bas aussi. Une petite boîte de sécurité, on avait des contrats avec quelques gros poissons.

— Et après, PanOpt Inc ?

— Ouais, enfin, j’ai commencé en sous-traitant de PanOpt, qui sous-traitait pour le gouvernement. Puis j’ai remonté d’un échelon, et je suis parti dans le Maryland. Un poste avec la CIA.

— Ça doit déjà changer un peu de la côte Ouest…

— Au moins, c’était plus progressif avant de me retrouver ici. Et toi, Stanford aussi, c’est ça ?

— Oui.

— Et directement PanOpt ?

— Au centre de données de la branche de San Francisco, oui.

Elle hésite, boit un peu de chocolat chaud.

— J’ai participé au développement, là-bas.

— Le nouveau système que tu viens installer ?

— Oui.

Hochement de tête admiratif.

— Pas mal.

On dirait qu’il se retient d’ajouter : « pour ton âge ». Elle apprécie qu’il ne le fasse pas, répond sans trop savoir pourquoi :

— Merci.

Un silence. Le soleil est apparu derrière les arbres, quelques rayons doux filtrent au travers des pointes de conifères. Hamir exhale une longue bouffée, fumée et vapeur mêlées.

— Et après ?

— Après ?

— Tu es là pour un mois, c’est ça ?

Elle opine.

— Ah, oui. Peut-être un peu plus, ça dépend comment ça se passe. Puis retour à San Francisco.

— Tu penses y rester ?

— J’aimerais bien, mais je pense que ça dépendra du boulot.

— Si tu veux l’avis de l’ancien : évite le Maryland, reste là où on bosse avec le secteur privé, entreprise à entreprise.

— Pourquoi ?

— C’est pas le même budget niveau confort et aménagement des locaux. Regarde ici : c’est une ancienne base militaire, et on le sent. Et puis, les gens sont ennuyeux. La petite famille pavillonnaire semi-rurale, ça va un moment.

Alvina agite la paille pour terminer le fond de son chocolat, onctueux comme une pâte à tartiner.

— Et toi ? Tu restes encore combien de temps ?

— Un mois.

— Tu seras peut-être parti avant moi. Tu sais déjà où ?

— Le Maryland, pour changer. Ma femme et mon gosse y sont restés, on a une baraque là-bas. (Un sourire en coin.) Quand je te dis que les gens sont ennuyeux, je sais de quoi je parle.

Il écrase sa cigarette. Alvina étouffe un bâillement. La fatigue revient petit à petit, comme un brouillard, une chape poisseuse. Hamir commente :

— Il va falloir que je me mette au boulot. Et toi, que tu ailles dormir, je crois.

— Oui, je suis morte.

— Repose en paix.

Les commentaires de deuil sur la page de l’Allemand lui reviennent comme un flash fugace. Ce dernier post incohérent, la date impossible. Ce sentiment de malaise, trouble, profond, la reprend.

Elle se force à sourire.

— Merci. Bonne journée, Frank.

Continuer vers chapitre 7

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