Chapitre 5 – Veines de photons

3h48. Le terminal égrène ses lignes (gris clair sur noir en légère transparence sur les autres fenêtres ouvertes, contrôles et retours diverses) et le fond qui reste dans le mug n’est plus qu’un sirop épais couleur café. Elle touille un peu la cuillère dont le métal fait écho au logo métallisé PanOpt Inc avec la forme qui évoque vaguement une cible ou une mappemonde vue comme telle.

À l’écran, le processus de vérification se termine. Elle s’adosse contre la paroi métallique (vibrante et presque ronronnante) d’un monolithe, doucement, avec respect. Ferme les yeux, juste un instant, elle peut se le permettre, l’avancement du boulot d’installation est déjà respectable et c’est la consigne de base du protocole, échelonner pour ne pas tout planter en cas de problème, laisser les analystes de toutes les agences, entreprises, et autres encore sur la touche sans leurs flux d’interceptions, la sève de données de surveillance.

Et là, la tête en arrière appuyée contre un de ces mastodontes de calcul, elle pourrait sentir ce cœur immense battre, sourdement, ces artères de fibre parcourues de signaux d’information lumineux, débit fluide et presque comme liquide, et elle se trouve ici au sein même du ventricule ou plutôt d’un ventricule qui se remplit, assemble, rejette. Se remplit, assemble, rejette.

Le système sanguin d’un démiurge aux veines de photons.

Parfois on peut se dire qu’on a créé un monstre…

Qui disait ça ? Souvenirs d’une conférence de hack, un expert en sécurité, ceux qui sont quasiment du camp en face en fait à ce stade, qui chiffrent et protègent quand on (PanOpt Inc, l’entité militaro-industrielle) casse et compromet.

— … signé le pacte.

Elle tressaille et rouvre les paupières en sentant la perte d’équilibre, vertige hypnagogique qui aurait pu s’avérer pour une fois bien réel vu qu’elle est perchée sur un haut tabouret sur roulettes. La voix, cette voix… ?

Brandon.

Son regard parcourt les couloirs de serveurs et elle se sent stupide, bien entendu qu’il n’y a personne, que c’était juste une de ces hallus qui viennent aux frontières du sommeil – après tout tu connais bien ça, c’est pas la première et ne sera pas la dernière.

Alvina se lève, prise d’une certaine honte, tomber presque littéralement de fatigue dès la première nuit de boulot ça ne le fait pas du tout, est-ce que Herbert l’épie derrière des caméras perdues quelque part dans ce faux-plafond ultra high-tech ?

Pour le principe, elle entame une ronde méthodique des machines mises à jour avec le nouveau protocole. Relance chaque terminal, quelques lignes de commande classiques, les vannes ont l’air ouvertes, les systèmes d’agrégation des données suivent leurs processus attendus sans encombre.

Bien.

Elle retourne au tabouret qu’elle n’a pas fait suivre, l’écran attend, fond grisé neutre des terminaux du dérivé Linux maison. Maintenant, passer le temps, essayer de le rendre utile malgré tout. Juste une vérification pratique. Juste une… La culpabilité sourde, une sensation de malaise diffuse, mais elle le fait taire, ça fait partie du job, rien d’autre. Presque malgré elle, ses mains entrent les commandes qui lancent le programme. La demande d’identification s’affiche avec l’assortiment des sigles, niveau d’accréditation aux acronymes à l’agressivité toute fédérale. Elle entre les codes administrateur. Les clés du royaume.

Et la fenêtre s’ouvre, sobre, une simple barre de recherche avec quelques menus déroulants, des lettres capitales rouges hurlent (en mode internaute) dans un coin DROITS ADMIN. Sans réfléchir elle entre simplement « test », pour commencer, car justement c’en est un – pour voir si tout fonctionne, et rien d’autre ,n’est-ce pas ?

La requête est à peine envoyée que les résultats se listent, défilement interminable, son regard ne saisit que quelques bribes de phrases, des mots, des noms, des adresses e-mails, numéros de téléphone.

…devine quoi, j’ai passé les tests 😀

De :Robert Galham

Objet : Re :Test ADN

Monsieur,

Je vous remercie pour…

KeHowleT : Oh oui !!!!:3 on pourrait carrément faire le test

SMS du…

ok, je fais le test

je te rappelle

Elle parcourt au hasard ces milliers, dizaines de milliers, centaines peut-être de messages, certains à peine envoyés, dans un fuseau horaire voisin ou de l’autre côté du monde. Les traductions automatiques sont bluffantes, presque indécelables (l’option proposée toujours en onglet de voir la version originale des fois qu’un analyste veuille faire preuve de zèle).

Les minutes s’égrènent dans ces fragments de vie, elle navigue aux flèches du clavier, alterne, par date, par expéditeur, par destinataire, par nationalité de l’un ou de l’autre. Le test de paternité de Robert Galham s’avère positif, l’information semble avoir soulagé ses derniers doutes. Le Français KeHowleT évoque le lancement d’un blog littéraire à création participative. Un échange de textos interminable confirme le fonctionnement de quelque chose, qui sera « prêt à temps ». Il y a des marqueurs d’alerte sur ces messages, un onglet propose d’ouvrir la fiche renseignée sur l’expéditeur, elle confirme et une série de données d’identité apparaissent, adresses physiques et courriel présentes, passées (il manque : à venir, ça ne devrait plus trop tarder mais chut il ne faut pas le dire c’est encore dans les murs confinés des équipes de recherche & développement), des photos selfies, une carte de localisation. Suspect de terrorisme. De quelle forme, ça reste à voir, mais ce n’est pas son problème, c’est le taff épineux des analystes ça, elle fournit juste de quoi faire le job. Sur une autre page le graphe complet des relations interpersonnelles se déploie comme une créature aquatique et gracieuse, couleurs de néons adoucis par le fond noir d’abysse. Elle dézoome sur l’entrelacs de lignes, nœuds, groupements, réseaux. Qui s’étendent, s’étendent, s’étendent, myriade d’étoiles, de points de lumière qui forment chacun une existence, chacun sélectionnable, chacun avec sa propre fiche, son propre graphe, ses propres listes. Elle compte par cercles de contacts, un, deux, trois, quatre, ça y est, elle doit déjà y être quelque part, dans la masse, statistiquement du moins, merci Karinthy, merci Milgram.

Et aussi Brandon. Une de ces petites lumières plus ternes, comme éteintes, les étoiles noires. Les défunts. La mort physique, celle du corps de chair, dans le monde éternel des données un concept étrange, troublant, flou.

Sans vraiment le vouloir elle a ouvert l’un des astres d’outre-tombe, un des plus présents encore sans doute, encore actif il y a peu de temps. Encore en vie il y a peu.

Un jeune homme, la vingtaine, sourire timide, les cheveux blond paille courts. Le statut renseigné automatiquement par l’algorithme indique la date du décès, à peine deux semaines. Il y a un document lié, l’adresse référencée de l’extranet sécurisé d’un hôpital allemand, elle ne l’ouvre pas, elle ne veut pas (plus ?) de détails macabres. Natif digital dans la moyenne, ultra connecté, ultra dépassé, il y a des messages sur un peu tous les réseaux sociaux, une vidéo cadrée de travers où on le voit guitare en main, timide. Une reprise de Nirvana, classique de classique mais il joue bien, il jouait bien, et jouera toujours bien en quelque sorte, même si son compte est supprimé un jour il y aura cette copie ici, en pleine montagne et encore ailleurs, d’autres clones. Elle fait défiler les dernières publications, jusqu’en haut, la plus récente, jusqu’à l’ultime. Un simple post sans image, succinct, bizarre. Une vague sentiment de malaise, d’anomalie, quelque chose…

Elle relit.

Ça je n’étais vous déjà il n’aurait pas c’est encore oui mais tu

Elle plisse un peu les yeux, affiche la version d’origine en allemand, mais elle n’en connaît pas un mot, ça ne sert à rien.

Et puis elle saisit ce qui ne va pas, outre le babillage incohérent.

La date de publication. Le jour. L’heure.

Il y a moins de dix minutes.

Elle revérifie une fois, accède à l’affichage des logs admin, rien ne semble erroné. Simplement impossible. Elle pense à un piratage, ces blagues dégueulasses d’usurpation des comptes d’un mort comme si c’était pas déjà assez d’endurer le deuil, la douleur, l’omniprésence des souvenirs et des illusions de vie ces fameuses portes qui semblent encore ouvertes, appeler à un contact et pourtant ne donnent plus que sur le vide… Mais non, les adresses IP correspondent, pas de nouvelle connexion depuis l’étranger, un autre état, une autre ville, non rien. L’imposteur vient de l’intérieur, quelqu’un chez ce pauvre mec, un frère, une sœur, un ami de passage, un parent au goût d’humour horrible ? Aucune réaction sur la publication pour l’instant, il n’est pas si tard que ça en Allemagne (Hofheim in Unterfranken, Bayern), le compte a plus de mille amis, plusieurs en ligne. Deux semaines, déjà oublié, enterré, passé ?

Elle guette, attend, l’indignation bouillonne, absurde – c’est toi qui es en train d’espionner, de te mêler de ce qui ne te regarde pas et non ne cherche pas d’excuse c’est plus un test à ce stade juste du voyeurisme, du…

Une réponse à la publication, à l’instant, elle vient d’apparaître, traduite instantanément.

Reiner Cederbaum. 7:09PM GMT+2

Qui s’amuse à faire ça ? Vous êtes malades bordel

Et oui, elle partage ce même avis, aurait presque envie de le dire à Reiner, qui que ce soit par rapport à Franz, le mort, un ami, un cousin… Ce qu’elle aurait aimé qu’on lui dise pour Brandon, quand là aussi quelqu’un s’est amusé…

Mais il ne faut pas y penser, pas refaire la même erreur, replonger dans les méandres des messages des e-mails des textos enregistrés là à tout jamais depuis ces combien, six ans déjà, et qui ont survécu aux changements de comptes, de profils, de téléphone.

Laisse.

Elle se contraint à refermer tout, les multiples fenêtres ouvertes à mesure, le flux de réseau social du mort, les graphes, les profils, la requête lancée (« test »…). Le vide grisé du terminal revient, rassurant, neutre, stable.

Fermant les yeux, elle s’appuie à nouveau en arrière contre la vibration du serveur, étrangement apaisante.

4h12.

Encore trois heures.

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