Chapitre 4 – Équipe de nuit

— Et voilà, je pense qu’on a fait le tour.

Les mains dynamiques, osseuses, referment prestement l’écran rabattable du terminal. Le clavier en tiroir retourne dans son emplacement. L’homme se tourne vers Alvina avec un sourire bref. Herbert Williams, rappelle le badge qui oscille sur son sweatshirt zippé. Administrateur système, celui en poste, attitré, et il le lui fait comprendre. Les explications ont été rapides, cordialité nerveuse, assez froide.

— Des questions ?

Alvina secoue la tête, se dit que c’est ce qui était attendu d’elle vu le tour général de la discussion. — Non, c’est bon, merci.

Un hochement de tête sec. Herbert Williams semblait s’apprêter à partir, à la laisser commencer sa part du job, avant de changer d’avis.

— Un café, peut-être ?

Là, qu’il espère un refus ou non, tant pis, ça sera pareil. Elle se sent obligée d’accompagner sa réponse d’un sourire d’excuse, qui n’a pas l’air de le radoucir.

— Oui, je veux bien, merci.

— Suivez moi. Vous avez dû remarquer notre petit espace de pause en arrivant ?

— Oui.

Il baisse la tête en passant sous l’emplacement d’un rack de serveur vide d’où pendent quelques câbles. Williams est immense, même si plus dégingandé qu’impressionnant. Elle l’imagine essayer de circuler dans l’espace réduit des conduits de câbles emmurés. Lui continue, avec ses fréquents coups d’œil vers elle comme s’il craignait qu’elle s’égare en route, plus par respect d’un protocole quelconque que par réel souci pour sa personne :

— Vous pouvez vous servir librement là-bas, tout est là uniquement pour nous. Pensez juste à récupérer des capsules pour le percolateur, demain soir, si vous voyez que ça arrive à épuisement. On tourne sur les restes de l’équipe de jour. D’habitude, ça suffit, mais d’habitude, je suis seul en horaire de nuit.

— Je surveillerai le niveau.

Elle ne sait pas trop pourquoi elle dit ça mais la réponse a l’air, au minimum, de ne pas lui déplaire.

Ils émergent du labyrinthe de monolithes et son double aérien. Passent les doubles-portes, en laissant derrière eux une partie du vrombissement bas, entêtant, presque rituel (les basses bourdonnantes d’un culte ésotérique étrange, profond, perturbant). Un chœur, des voix désincarnées ou peut-être plutôt a-carnées, des gorges de métal en vibration… Ces longueurs d’ondes vibrantes, qu’elle sent résonner dans des petits cartilages de ses oreilles internes, jusque dans ses os.

Il lui faut un instant pour raccrocher le fil de ce que dit Williams.

— … ce niveau d’accès ?

Une capsule dans la cafetière, qui se met à ronronner doucement. Alvina s’appuie au meuble, à côté, en fixant le mug qui se remplit en espérant que sa question n’était pas vraiment importante. Mais il ne la quitte pas du regard, fronce un peu les sourcils.

— Vous savez, j’ai le même droit d’en connaître sur ces nouveaux programmes que vous venez implémenter ici.

Ça ne l’éclaire pas tellement. Elle doit se résoudre à avouer :

— Je suis désolée, je n’ai pas bien saisi votre question.

Il s’assombrit et elle regrette immédiatement même si elle ne voit pas comment elle aurait pu y couper. S’il avait une mauvaise image d’elle, c’est pas ça qui va arranger.

— Je disais que déployer un nouvel ingénieur pour cette implémentation me semble assez exagéré – ne le prenez pas contre vous. J’ai consulté les détails des mises à jour, rien ne me paraît particulièrement hors de mes compétences.

C’était donc ça.

— Je pense que personne n’en doute, mais il y a eu plusieurs fois des problèmes lors de la mise en service de ces nouveaux algorithmes, et ça a fait perdre du temps à des clients qui n’aiment vraiment pas ça. Perdre du temps, je veux dire.

— Et vous donc, dans tout ça ?

— Moi ?

— Pourquoi avoir choisi cette assignation ?

— Ce n’est pas tellement un choix. Ils avaient besoin de quelqu’un qui maîtrise bien le nouveau protocole, j’ai accepté.

Il lui tend le mug rempli à demi, café très serré, elle le devine rien qu’à l’odeur. La mine d’Herbert n’est pas moins amère, il attend autre chose, plus de justifications, est-ce que c’est juste parce qu’elle a dix ans de moins que lui et qu’elle est une elle, justement ? Pas que ça serait étonnant, non…

— J’ai participé au développement, j’étais ingénieure sur le projet.

— Ah. Je vois.

Il attend son propre café sans rien ajouter, du moins verbalement. Alvina prend une gorgée du sien, se concentre sur le goût corsé qu’elle n’aime même pas véritablement. Elle voudrait dire à Herbert qu’elle n’est pas là pour lui voler son poste, qu’elle n’en a rien a faire et qu’elle fuira probablement cet endroit dès son mois d’assignation achevé, bien vite, qu’il n’a aucune raison de jouer cette version privatisée du flic local jaloux de l’agent fédéral qui vient chapeauter son affaire. Mais elle n’y arrivera pas, elle le sait, les mots restent bloqués, c’est encore pire avec la fatigue alors elle se contente de continuer son café le nez plongé dans la tasse, en fuyant son regard ce qui doit encore empirer ses soupçons quels qu’ils soient.

Le percolateur s’arrête, sa tâche achevée. Williams jette la capsule vide, dit à l’attention de la poubelle :

— Je serai aux postes de contrôle si vous avez besoin.

— Merci.

Il la laisse en emportant son mug fumant.

En regagnant le temple des serveurs WPS à son tour, elle sent son regard fixe, intense, derrière la vitre du bureau aquarium.

Continuer vers le chapitre 5

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