Chapitre 3 – Des milliards de vies

La lumière bleutée passe par l’interstice de la porte entrouverte, l’éclat d’un écran.

Elle toque, plus fort, au battant de bois et personne ne répond. Comme à chaque fois. C’est normal. Mais cette lueur…

Main sur la poignée. Le froid du métal.

Elle ouvre les yeux sur les premières notes de piano de In the end. Le plafond blanc, pas très haut, neutre. Ordinaire. Elle se lève tout de suite malgré sa vision encore trouble, la tête alourdie du sommeil trop bref. Ne pas penser, ne pas réfléchir, oublier les images du rêve. Il ne faut pas y penser, pas maintenant.

Il aimait Linkin Park, Brandon, aussi.

Alvina coupe la sonnerie de l’appli réveil. Masse ses paupières, ses mains sont gelées. Elle s’est endormie dans son manteau, il fait froid dans cette chambre, où est le chauffage ? Elle trouve un petit panneau de contrôle près de la grille de ventilation, explore le menu pour monter de quelques degrés.

Elle récupère son téléphone laissé près du badge. 23H17. Le temps de se rendre un peu plus présentable (pour qui, pour quoi, les racks de serveurs ?), de trouver un café, ça ira. Elle change sa chemise toute froissée dans le dos, ajoute un pull cachemire sombre. Son caban par-dessus, qu’elle secoue et tente de brosser pour arranger les faux plis. Quelques coups de peigne dans le reflet de l’application miroir de poche. Elle se concentre sur les gestes, prend le temps malgré tout, même si c’est un poste technique et qu’elle pourrait bosser en vieux sweatshirt. Il y a une sorte d’exercice méditatif là-dedans, pour achever de chasser les idées néfastes, ne pas penser encore à…

Non.

Elle emporte ses cartes d’accès, « clé du royaume » et celle de sa chambre. Son téléphone aussi, même si elle ne sait pas pourquoi, il va falloir le laisser au contrôle de sécurité mais trop tard, il est déjà dans sa poche, large et plat, rassurant.

Les verrous électroniques se ferment dans un claquement feutré, et elle est dans le couloir, remonte jusqu’à l’intersection où Hamir l’a laissée. Un peu moins d’une demi-heure avant son heure officielle d’entrée en poste. Le temps de passer rapidement au self pour dégoter du café ? Ils doivent bien en prévoir sur place pour les équipes de nuit, quel techie s’en passerait ? Et puis un peu d’avance pour un premier jour c’est pas plus mal, prendre les marques, faire un tour pour rien, explorer.

La nuit, le froid, dehors. On dirait qu’il ne pleut plus. Une bourrasque du vent des montagnes la frigorifie, elle serre son manteau, remonte le col. C’est ça, le vrai hiver, alors…

Elle traverse la clairière goudronnée, déserte, les super-lampadaires-projecteurs pour seule présence. C’est une petite piste de béton qui mène au centre de données lui-même, entourée d’herbe qu’on entretient rase. Silhouettes fantomatiques de buissons et de fleurs d’ornements. Les yeux ronds et fixes des caméras qui trônent sur chaque poteau du réseau d’éclairage. Le regard électronique la suit encore par intervalles régulières le long du mur tarabiscoté en sorte de prisme noir qui domine son chemin de ronde. Là-aussi le matériau est lisse et donne presque un effet miroir, l’éclairage par en-dessous renvoie la version distordue de sa silhouette, elle croise les orbites vides, énormes et sombres que le contrejour creuse dans la tache pâle que forme son visage. Dépasse une première porte qui doit servir d’issue de secours, sous alarme d’après les logos et marquages, surveillée par son propre cerbère omniscient dans une capsule rotative qui évoque une énorme bille de verre sans tain.

Et puis l’entrée, un nouveau battant métallique anonyme qu’elle peut badger cette fois, et qui s’ouvre à cette injonction d’autorité. Elle se tourne vers la clairière en contrebas, perdue dans l’obscurité et le halo de ses rampes de lumière qui semblent loin, petits, déjà, la nuit fausse les distances. Pas de lune, le ciel brille d’étoiles.

Un sas. La pièce est presque vide, un bureau où se tient un garde, l’uniforme NingirSecurity assorti au meuble métallique à tiroir derrière lui. Portique de détection autour de la porte suivante, une caméra-globe émerge de l’encadrement pour scruter les visages entrants. C’est drôle, pour une fois, tout va être traité sur place – ou du moins il y aura une première présence ici, les données biométriques comparées, compilées, agrégées au profil que PanOpt Inc a d’elle, de l’agent en faction, de tout le monde.

L’homme l’observe d’ailleurs, les yeux levés d’une tablette posée devant lui.

— ‘soir.

Elle approche, ne sait pas si elle doit spécialement dire quelque chose, expliquer qu’elle soit une nouvelle tête, se présenter, ou quoi que ce soit. Répond juste :

— Bonsoir

en déposant sur le bureau son téléphone portable qu’elle vient d’éteindre. Le vigile hoche la tête en remerciement de convenance tacite. Des yeux très fatigués, il cumule cernes et poches, mine d’insomniaque. Elle se dit que ça la guette avec le job de nuit, imagine déjà les questions alarmées de ses parents, de son grand-père, des amis. On dira que c’est la qualité d’image en appel vidéo, si appel vidéo il y a d’ailleurs vu l’absence totale de réseau, encore que peut-être dans cet espace aperçu dans les quartiers d’habitation, tellement désuet, résurgence d’un passé informatique partiellement oublié : cyber café.

Le pistolet-mitrailleur que porte le garde en bandoulière ballote quand il se retourne pour ranger le portable dans l’un des tiroirs. La gueule du canon, noire, béante, pointée à demi vers le sol comme le museau court et trapu d’un molosse féroce au repos, en attente du moment venu de se lancer sur une cible, une proie à réduire en miettes.

Le tiroir claque doucement, et le garde lui fait à nouveau face, prend maintenant son badge pour le passer dans un scanner laser. Opine une fois de plus, c’est terminé, ils en ont fini. Elle passe entre les deux arches du portique, traverse les rayonnements invisibles, impalpables, qui cherchent et traquent le moindre élément métallique qu’elle pourrait porter, l’espace d’un instant elle pense à son pendentif, le logo d’une faction vidéoludique dans un vieil Elder Scrolls mais non, c’est de l’or ça n’est pas pris en compte, et comme attendu rien ne se déclenche, pas d’alarme, juste un dernier coup d’œil du garde. Puis il ouvre la porte, quelque chose se déverrouille et le battant coulisse de lui-même comme dans le QG rétro high-tech d’un méchant de James Bond à l’ancienne, avec des moyens surdimensionnés. C’est ça que peut évoquer ce complexe, elle réalise, cette architecture bizarre isolée au milieu de nulle part, la débauche de technologies de protection.

Est-ce qu’ils seraient des villains possibles, eux dans le sens de cet ensemble privé, armée terrestre et armée cyber privées, mercenaires à louer du gouvernement fédéral ?

Elle oublie ces divagations le temps de dépasser deux bureaux-aquarium déserts qui flanquent le petit couloir où elle vient d’entrer (la porte se refermant derrière elle avec un son qui lui évoque quelque chose d’inéluctable, la réalité tangible d’une décision prise déjà quelques mois plus tôt). Il lui semble que le bruissement des machines lui parvient déjà en bruit blanc discret, presque subliminal, cet écho de soufflerie constante de milliers de disques et de systèmes de ventilation.

Le couloir continue sur une salle de pause tout aussi vacante, quelques fauteuils et un canapé autour d’une table-basse, un écran télé au mur, et oui, tiens, un percolateur de café. Sur une pulsion d’addict elle est tentée de se servir toute seule d’emblée, mais se retient, ça ferait mauvais effet quand même, attends au moins qu’on officialise que oui, tu es dans ton nouveau domaine pour toute la nuit et l’open-bar de caféine faut aussi pour toi.

Le vrombissement des serveurs la submerge en passant une dernière double porte à carte. Elle s’avance près des premiers alignements, des blocs parfaitement noirs, quelques touches de liserés et logos bleutés. Levant les yeux, elle comprend que ce qu’elle croyait être la limite d’un faux-plafond qui abriterait les systèmes de refroidissement est une passerelle d’accès à un deuxième étage, une seconde strate d’armoires de serveurs suspendue là au-dessus des autres, des monolithes aériens, le labyrinthe de carbone et d’acier d’une civilisation étrange qui l’aurait conçu selon une gravité inversée. Elle reste là sidérée devant l’ampleur de cette puissance de stockage, de calcul, de traitement en masse qui est littéralement empilée là, imbriquée dans chaque recoin de l’espace optimisable dans une densité de surface improbable. De l’extérieur, le centre aurait des dimensions dans une moyenne plutôt grande. Avec cette conception, c’est proprement le double. Et l’alignement, un seul parmi d’autres, tant d’autres, se poursuit, loin, loin, dans cette immense salle au carrelage gris qui porte presque autant que les machines elles-mêmes la marque du constructeur comme un temple à sa propre image. Une autre entité corporate qui imprègne le lieu de ces mégalithes de données, Worldwide Professional Systems, leurs trois lettres en sérigraphie stylisée en nuances bleutées sur chaque angle de métal brossé.

Dans l’entrée de cette pièce, le regard levé vers les tonnes de technologie en suspension, elle se remémore cette sensation rare, viscérale, profonde, que certains sites – naturels, humains, peu importe – suscitent, une vibration, un vertige qui doit tenir d’un rapport au divin (elle ne croit pas mais hésite, il doit bien y avoir quelque chose, agnostique peut-être) quel qu’il soit. Cathédrale, canyon au parois titanesques et immenses, de roche rouge du Colorado aussi bien que de ciment et de verre à Manhattan. Avec une dimension encore différente, sur un autre plan, plus forte peut-être mais en tout cas, autre. Car dans ces câbles, ces disques, ces processeurs, ces blocs, c’est l’ensemble de l’humanité, leurs avatars digitaux réduits à l’état de signaux, leurs messages, leurs souvenirs (photos, vidéos, statuts de blogs et de réseaux sociaux). Leur vie. Elle imagine ces flux permanents, continus, cette agitation électronique constante capturée partout, depuis chaque nœud du web mondial, chaque émergence des fibres sous-marines, chaque fournisseur de service, chaque opérateur…

Et puis un instant, juste, un éclair fugace, celui d’un blog toujours en ligne, figé à jamais sur ce jour de février où il…

Brandon.

Elle cille, essuie rapidement le coin de ses yeux.

Des milliards de vies. Et parfois, des morts.

Continuer vers le chapitre 4

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