Chapitre 2 – Clés du royaume

Une bouffée d’air froid entre dans l’habitacle quand Kerrington baisse sa fenêtre pour badger une sorte de borne. Le portail métallique s’ouvre en arrière, l’impression bizarre d’entrer dans une villa de banlieue version pleine forêt. En oubliant les fameux panneaux rouges et les barbelés enroulés sur le haut, qui se poursuivent au sommet des pans de croisillons métalliques qu’Alvina peut distinguer de chaque côté. S’enfonçant dans les ténèbres.

— Cette section n’est pas électrifiée, annonce Doug en suivant son regard. C’est surtout pour éviter qu’on se retrouve avec des bestioles rôties sur la deuxième partie de grillage où on balance la haute tension.

Elle ne voit pas quoi répondre, alors ne dit rien. Cille juste en fixant l’obscurité dans le lointain, et en hauteur, il lui semble distinguer un clignotement, un alignement vertical de lumières rouges noyées dans la brume et la nuit. Elle demande :

— C’est la parabole du réseau satellite, ces points ?

— Non. Le site est une ancienne station radio militaire. Elle ne sert plus vraiment à présent, je crois. Les bâtiments et l’antenne de l’époque y sont toujours. C’est une curiosité du paysage, si vous aimez le style architecture militaire de la Guerre froide.

— Interception de communications soviétiques ?

— Non, transmissions codées pour des agents infiltrés. Les fameuses stations de nombres.

— Je vois.

Et l’image mentale apparaît, portée par la fatigue. Des séries de chiffres, tard dans la nuit, la litanie d’une voix synthétique brouillée par les ondes et de l’autre côté de l’océan, dans la pénombre d’un appartement russe, une ombre solitaire penchée sur un petit poste radio, sa grille de déchiffrement sur la table. Est-ce que ça se fait encore, tel quel ou dans une version modernisée ? Des vidéos YouTube aux successions d’images aléatoires (en apparence) ou des pages web remplies d’informations sans queue ni tête ? Il y a un terme. Stéganographie. Oui, c’est ça. Plus ou moins…

Des graviers gémissent sous les roues. La route devient un chemin rempli d’ornières qui monte en serpentant le long de la côte. D’accord, ça explique le gros 4×4. Quelques gouttes de pluie parsèment le pare-brise. Doug enclenche les essuie-glaces, soupire.

— C’est reparti. Au moins ça vous habitue, mais d’ici la fin du mois ça sera carrément les premières neiges.

— Vous n’avez pas l’air de trop apprécier de travailler ici.

— Oh, si, ça va. J’ai grandi à Granite Falls, j’ai l’habitude. J’alterne entre Pine Hills et le complexe d’un autre grand groupe, à Seattle. On arrive au checkpoint.

Et effectivement, d’autres grilles. Plus hautes, les logos de voltage élevé et les avertissements qui vont avec. Pour interdire l’entrée, cette fois, une simple barrière. En arrière plan, une clairière s’étend, plusieurs constructions basses, design minimal dans une tendance un peu brutaliste, béton lisse et pâle. Une femme à l’uniforme gris NingirSecurity émerge du premier bâtiment qui flanque immédiatement l’entrée. L’air morne de circonstance pour les agents en faction depuis des heures. Kerrington lui fait signe, ça lui suffit, elle retourne à l’intérieur et la barrière s’élève.

Les roues du 4×4 accrochent les graviers d’un béton poisseux quand Doug stationne près de deux autres véhicules d’apparence similaire au leur. Il coupe le moteur et le silence tombe.

— Vous aurez besoin d’aide pour votre valise ?

— Non, merci.

Il se détache et ouvre sa portière. Ses bottes militaires crissent sur le ciment avec un bruit mouillé. L’air froid la cueille quand elle sort à son tour. Toujours un peu de vent, qui porte quelques gouttes de pluie. Alvina fixe l’éclat métallique de la barrière haute tension, frontière aussi physique que symbolique avant la masse obscure des arbres juste quelques mètres derrière. Les ombres portées des branches qui serpentent au sol sous les bourrasques. À nouveau cette impression de bout du monde, d’un dernier promontoire. Il y en a qui cherchent ça, « le calme », la paix loin de la foule urbaine, érémitisme moderne un peu branché… Ou plutôt débranché, ici, pas de réseau, tu te souviens ? Elle a pris son ordi, sa tablette, son portable…. Une sorte de vague angoisse la prend, sourde, viscérale. C’était quand, sa dernière zone blanche ? Les souvenirs ne reviennent même pas, le passage d’un tunnel peut-être… Blanche comme une salle blanche, vide, inepte, espace fermé et en quelque sorte scellé sur l’extérieur, le monde, la vie. Hors-ligne. Les machines semblent vides, comme son téléphone qui n’a plus accès à quoi que ce soit, vidéo, podcast, messages, actualités, recherches. Le flux numérique comme une sève vitale.

La voix de Kerrington lui arrache un petit sursaut.

— Miss Wright ?

Elle cille, se sent stupide, citadine, californienne à outrance, tout à la fois. Plantée là face à la nuit champêtre comme si c’était la première fois qu’elle sortait de son suburb. Nerd en début de crise de manque. Le garde attend derrière le 4×4, il a déjà sorti sa valise. Il sourit, des joues pleines et rondes que cet éclairage rend presque luisantes.

— On vous attend à l’administration pour enregistrer proprement votre arrivée. On va vous remettre les badges de sécurité, et la carte pour votre chambre aussi. (Il marque une pause.) Vous êtes en poste dès cette nuit, si je me souviens bien ?

— Oui. Minuit – sept heures.

Moue compatissante, ça lui donne quelque chose d’un gentil nounours protecteur.

— Si les bureaucrates ne vous tiennent pas trop la jambe, vous aurez le temps de vous poser un petit peu pour souffler. Courage !

— Merci. (Elle essaye de sourire à son tour.) Bonne soirée.

Les roues de sa valise tressautent sur l’asphalte parsemée de minuscules éclats de pierre. Suivant les indications de Kerrington, elle dépasse l’un de ces bunker version réduite et peut-être vaguement vidéoludique, comme les pixels lisses d’une texture brillante et haute résolution. Celui des bureaux administratifs ressemble aux deux autres, PC sécurité et quartiers d’habitation. Et en arrière, plus haut sur la colline ou plutôt s’imbriquant dans la pente, une forme asymétrique et longue, obscurité ponctuée du halo régulier de lampes murales placées haut. Les dimensions d’un petit supermarché d’une planète alien, ou d’un futur imaginé par des fans de SF et de designs minimalistes d’inspiration possiblement suédoise.

Elle contemple un instant cette disposition en strates, l’alignement des spots qui marquent les rampes de lampadaires (version fédérale, fonctionnelle et brute), le centre de données et sa parabole perchée plus en hauteur. Et trônant au sommet de Pine Hills, l’ancienne antenne militaire. La nuit efface les perspectives, laisse les taches et chatoiements des lumières, des variantes bleutées des diodes aux signalétiques rouges destinées à prévenir la collision avec un hypothétique hélicoptère en perdition dans ces tréfonds de l’état de Washington.

Il faudra monter voir ces fameuses installations de la Guerre froide, là-haut. De jour. Mais pas demain, non, demain il faudra surtout dormir.

La porte du bâtiment administratif s’ouvre, étonnamment, sans un bruit. Un battant de métal épais et d’aspect blindé. Dans une sorte de révélation, Alvina réalise que c’est peut-être ça, les restes de la base U.S. Army des années 60. La question s’évapore en même temps qu’une chaleur assez agréable la nimbe. Elle entre dans un petit open-space aux cubicules assortis aux tons de gris de l’extérieur – et un peu de même forme. Des postes de travail ordinaires avec le style secret défense : lecteurs de cartes, bureaux vides du moindre papier flottant ou dossier abandonné là jusqu’à la reprise, broyeuses de documents et placards métalliques renforcés. Une pénombre assez agréable flotte, les plafonniers sont éteints ou en mode « veille nocturne ». Personne en vue. Alvina s’avance, abandonne sa valise près de la porte.

— Hé, bonsoir.

La voix émerge d’un cubicule sur sa droite. Cette fois elle n’a pas sursauté, mais c’était pas loin. Un homme d’âge moyen se lève d’un fauteuil à grand dossier style PDG. F. Hamir, Responsable de la sécurité des systèmes d’information, indique le badge qu’il porte autour du cou.

— Alvina Wright, je suppose ?

— C’est bien moi.

— Frank.

Une poignée de mains rapide. Il a l’air fatigué, sa chemise blanche est un peu froissée. Il prend le document qu’elle lui tend et l’examine un instant. Plutôt sévère. Elle tente un sourire contrit.

— Désolée d’arriver aussi tard, j’ai dû vous faire attendre…

Il retourne à son bureau pour passer la feuille au scanner.

— Ne vous inquiétez pas pour ça.

À gestes vifs, il récupère plusieurs autres papiers dans un dossier, les transfère dans un autre qu’il referme tout de suite. Sans vraiment le vouloir, elle intercepte les capitales en haut de page, le niveau d’accréditation est quasiment maximal. Comme le sien, en fait, elle réalise avec cette sorte de distance étrange, presque onirique.

Hamir badge un tiroir verrouillé, récupère deux cartes à l’intérieur, avec un autre assortiment de housse plastique et dragonne. Il passe les deux au lecteur de son poste, et les lui tend.

— Votre carte de sécurité, et celle pour votre chambre.

Il se détourne pour verrouiller la session de l’ordinateur.

— Vous n’attendiez vraiment plus que moi…

— Effectivement. Mais c’est bon, j’ai fini ma journée maintenant. (Il enfile un blouson de cuir à l’air coûteux.) Vous voulez faire un tour du propriétaire ?

— J’aimerais bien ranger ma valise. Et me reposer un peu, aussi.

Frank éteint les dernières lumières, et ils sortent. Il appuie sur quelque chose près du lecteur de la porte, et le battant se verrouille avec un bruit sourd.

— Comme vous voulez.

Ils continuent ensemble vers ce qu’Alvina suppose être le bloc d’habitation. Nouvelle porte à badger. Hamir s’écarte pour la laisser approcher.

— Testez le votre, tant qu’à y être.

Elle passe sa propre carte, ouvre. Frank hoche la tête.

— Une seule clé pour tout le royaume. Dans votre cas c’est particulièrement vrai, vu les accès qu’on m’a dit de vous accorder. Presque tout le royaume, disons. En même temps il vous faut bien ça.

Son enthousiasme semble mêlé d’une pointe de curiosité. Elle hésite avant de répondre.

— Vous connaissez le projet ?

— Juste les grandes lignes, ce que je dois connaître pour continuer de faire mon boulot sans qu’on se marche sur les pieds. Mais tout ce qui est vraiment du domaine du traitement de données de masse, vous avez le champ libre, c’est vous qui gérez.

Il ajoute avec un sourire en coin :

— Mais on est dans l’un des principaux centres de PanOpt Inc à l’international. C’est pas bien difficile de se faire une idée.

Ils s’arrêtent à une intersection après une série de quelques portes aux mentions diverses, laverie, café cyber (vraiment ?), cuisines. Hamir désigne le couloir de droite.

— C’est par ici pour vous. Moi je continue jusqu’au self.

— Merci. Bonne soirée, Frank.

— Vous aussi. Bon courage.

Il la laisse là, et elle continue vers les chambres, dont elle définirait les portes à mi-chemin entre un style hôtelier relativement quelconque et de cellules haute sécurité. Numéro 7.

Elle passe son autre carte. Pourquoi une deuxième, d’ailleurs ? Elle demandera à Frank si elle y pense.

Une odeur de propre et de lessive. Trouver l’interrupteur… Un plafonnier à LED couleur chaudes s’allume. Murs blancs, une petite fenêtre cubique comme celles qu’elle voyait depuis l’extérieur. Meubles minimalistes avec une dominante au bois clair, armoire, bureau, le petit lit contre un mur.

Elle laisse sa valise debout au milieu de la pièce, se laisse tomber sur le matelas. Trouve le courage d’enlever ses chaussures malgré tout, les glisse sous le lit. Allongée sur la couette, elle pose le badge sur la table de nuit, niché dans les longueurs enroulées de sa dragonne comme un écrin de tissu synthétique rouge.

Les clés du royaume.

Dans un demi-sommeil comateux lui apparaît l’image (vaporeuse, irréelle) d’une grande salle de château ancien, armoiries électroniques aux reflets irisés d’une galette de silicium et trône composé de blocs serveurs parsemés de leurs câbles réseau.

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