Chapitre 1 – Une ultime balise


Appelez-moi quand vous arrivez.

Je vous attends.

Elle lève les yeux de son téléphone, observe la nuit, dehors. Un unique lampadaire près de l’arrêt de bus. Les frondaisons des pinèdes en pointes hérissées sur l’horizon bleuté. Le car ralentit, s’immobilise. Sa valise frôle la manche du dernier passager restant alors qu’elle remonte l’allée centrale. Il ne bronche pas, endormi le menton sur la poitrine, un livre ouvert posé sur sa cuisse. Elle ne peut pas voir le titre, la couverture évoque un thriller nordique, neige et personnages qui tournent aux anxiolytiques. L’air frais fait du bien dehors, ça réveille un peu après le trajet tellement long, la touffeur moite du bus. L’autocar s’éloigne et la laisse seule dans l’obscurité quasi totale. Silence. Le bruissement du vent dans la masse noire des arbres, derrière l’arrêt désert et son béton trop peu couvert de graffitis – c’en est dérangeant d’une façon inexplicable, peut-être comme un marqueur de plus de l’isolement, de ce sentiment de bout du monde qui perce crescendo l’engourdissement cérébral du voyage.

Une portière claque, et ses yeux finissent par distinguer la forme d’une voiture stationnée un peu plus loin. La torche d’un portable s’allume et éclaire le sol devant elle, le bout de ses bottines accroche la lueur bleutée. Elle se tend un instant, main crispée sur son propre téléphone – les réflexes de méfiance nocturne – avant qu’une voix d’homme demande :

— Miss Alvina Wright ?

Toute tension envolée – ou presque –, elle tâtonne pour chercher le document plié dans sa poche.

— C’est moi.

— Enchanté. Doug Kerrington. Je suis de la sécurité. Laissez tomber la paperasse, on verra tout ça à l’arrivée.

Elle serre la main qu’on lui tend, pâle et trapue dans la lumière de diode.

— D’accord.

— Je peux prendre votre valise ?

La question n’en était pas vraiment une, il s’avance et s’en empare en même temps qu’il demande. Alvina retient une remarque. Trop fatiguée, et lui doit avoir envie de finir sa journée. Ou peut-être qu’il la commence, lui aussi. Elle étouffe un bâillement. Fin de shift demain, 7h, pour une première nuit de boulot… Il va falloir trouver du café. Fort, et en quantité. Kerrington referme le coffre du 4×4, un gros engin noir ou en couleur foncée, quasiment du style des véhicules de l’armée. Un sigle apparaît sur la portière quand il l’éclaire pour lui ouvrir. Une sorte de visage stylisé, barbe et casque à l’antique. NingirSecurity. Sous-traitant gouvernemental militaire pour sous-traitant d’arsenal cyber. Le complexe de Pine Hills – un nom tout trouvé vu les paysages du coin – est donc une de ces installations fédérales sans fédéraux. La fascination d’entrer dans ce grand tout mystérieux de l’entité militaro-industrielle revient, mélange de fierté, cette forme spécifique de l’appartenance à l’ordre, au groupe… Une sensation flottante, qui frôle la déréalisation, aussi, mais ça c’est sans doute plutôt les huit heures de bus.

Elle grimpe le marchepied – très haut – pour s’installer en passager avant, garde son sac sur les genoux. Kerrington monte à son tour, referme sa portière sur l’air piquant de la nuit en montagne. Un mélange d’odeur flotte, plastiques neufs et tabac froid. Le 4×4 gronde. Ils s’engagent sur la route qu’a suivie le bus un peu plus tôt, longue ligne droite entre les collines couvertes de bosquets denses. Des frondaisons touffues dans le faisceau des phares. Pas la moindre autre source de lumière, hormis l’abri bus et son lampadaire, isolés comme un îlot bétonné au milieu du néant. Alvina le suit du regard jusqu’à ce qu’il soit trop loin derrière. Une ultime balise de la civilisation, littéralement, comme un signal en mer qui rappelle une dernière fois la côte avant le large.

Ils prennent un virage à gauche, une route plus étroite. En pleine forêt. Le roulement calme du moteur, le défilement des troncs appellent au retour de cet état second à peine quitté le temps des quelques pas hors du bus. Quelques échos fantômes des flashs info de la radio comme un mantra de réactions à chaud imprimé dans la mémoire à court terme. Doug dit quelque chose. Sa voix est lointaine, perdue dans ce brouillard d’hébétude à la fois pénible et confortable à sa manière. Cotonneux.

— Vous êtes là pour longtemps ?

— Un mois. Peut-être deux.

— J’espère que vous aimez le calme.

— Je pense que ça ira.

— On s’y fait.

Et voilà tout, il ne dit plus rien à présent, conduit en silence.

La radio de Kerrington, à sa ceinture, émet quelque chose qu’il ignore. Il a des sacoches et un holster comme un flic en uniforme.

Alvina sort à nouveau son portable, habitude purement mécanique. 9:37 PM. Pas de signal, appel d’urgence uniquement. Doug remarque son geste.

— Vous aurez du mal à trouver du réseau. C’est pareil là-bas, faut pas trop compter dessus.

— C’est noté.

— On s’y fait aussi…

Des panneaux rouges, les premiers de la zone militaire. Accès interdit, propriété du gouvernement fédéral. Ils les dépassent avant qu’elle ne lise la suite.

Continuer vers le chapitre 2

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