Chapitre final – Informe

Une statue ? Le piédestal ne ressemble pas aux autres : plus imposant, plus haut probablement, et il y a quelque chose dessus, c’est ce qui accrochait la lumière, ça doit être en métal, ou en terre vernie, en faïence peut-être ? C’est une statue, elle se distingue bien maintenant, en approchant un peu plus près, même si elle doit être mutilée aussi, comme le reste du décor, on ne reconnaît vraiment pas de figure, ça ne ressemble vraiment pas à grand chose… Il y a bien une silhouette, un tracé, un contour (des jambes, repliées, en position accroupie.. ? Non, peut-être assis sur quelque chose, un tabouret, un banc…), mais la tête manque, comme toujours… Une masse informe, écrasée sous les coups de maillet, ce sont peut-être encore quelques cheveux bouclés, en coiffe épaisse, qui dépassent ici, sur le côté, et là, dessous, sur le drapé de la poitrine, une barbe longue comme la portaient les Parthes ? La destruction n’explique pas la taille de cette tête. Les proportions sont grotesques… le style n’a rien à voir avec les représentations des bas-reliefs… Mais non, ce n’est même pas une barbe. Un pendentif ? Des breloques rituelles ? Les replis et les courbes du drapés n’ont peut-être même pas l’objectif de reproduire un tissu… C’est organique, oui, des formes torses, longues… presque fourmillantes, on imagine très bien le mouvement, comme des flagelles…

Le piédestal est vraiment haut… plus qu’il ne semblait, eh, il te dépasse… ! il faut s’étirer, se hausser sur la pointe des pieds, et la lumière est mauvaise, trop forte… La matière renvoie des reflets presque aveuglants, c’est une sorte de pierre, ou de verre, volcanique, peut-être… ? Noire, ou très sombre… et lisse, parfaitement lisse. La figure n’est pas humaine, c’est ce qui donne ces proportions… Et pourtant, il y a quelque chose… Mais ces bras, la position des coudes, ce qui ressemble aux doigts, posés sur les genoux, ou les enserrant, ou les maintenant… ?

Quelques photos ? Pourquoi pas, ça pourra toujours aider pour l’identification… Le flash est trop fort, les détails sont vraiment gommés… est-ce que c’est bien l’œil, ici… ? La tête n’est pas endommagée, au final… elle est juste, informe… ? Animale ? Un dieu en représentation composite, à la façon égyptienne… ? (Tourner lentement autour de la statue, les yeux rivés à l’écran, le flash s’active, voilà…). Vu de derrière, cette figure n’a pas de cou, pas de nuque, juste cet embranchement…

Bon dieu, il fait tellement froid. Cette humidité…

Et l’odeur… ?

Sors, ce n’est pas normal, il y a quelque chose… tu fatigues, c’est… La porte n’émettait pas autant de lumière, là-bas, au fond… ? Vertige. Non, pas le moment… respire. Cette odeur… ! Moisi, lichen putride, sel… algues… ?

La mer fossilisée, profondeurs insondables, noires, des choses qui errent entre les remous épais, des yeux aveugles qui fixent le haut quelque part vers la lumière qui n’apparaît jamais et coulent, tombent dans la vase et s’enferment dans la pierre noire luisante… Respire. Respire. La roche sous tes mains, des formes en relief qui agressent les paumes… Respire… Mais c’est de l’eau, de l’eau, qui entre, qui pèse, qui noie… On te tire… on te tire ! C’est ce qui te bloque, ce qui va te tuer, remonte, lutte, frappe des pieds, se débattre, se débattre, se débattre… Là… là, qu’est-ce que… plus noir que l’eau une ombre, quelque chose une forme trop grande grouillante trop de mouvements trop noir trop sombre et les mains qui te tirent te tirent attrapent ton dos ta chemise et veulent t’emporter toujours plus au fond… Non, résiste, empoigne les choses gluantes, empoigne ce corps boursouflé qui flotte, rugueux dur couvert de concrétions de balanes de crustacés qui rongent la peau qui lèchent la chair loin loin grattent déchirent rongent… Frappe. FRAPPE !

La tête cogne. Douleur. Noir.

Bourdonnement de voix, lointaines.

— … horreur… pauvre dingue… devenu fou… soleil… ?

Sueur, trempé, la chemise colle. Trop de lumière, trop de lumière… Le bus à côté… Un fourgon tout-terrain rouge…

— …complètement enragé… rien pu… vraiment…

Se lever, essayer du moins… tes bras sont sanglés. Tes jambes aussi. Redresser au moins la tête… Tes mains sont écarlates, écorchées, sanglantes…

Des gens du groupe, un peu partout choqués, pâles, des larmes, le regard ailleurs. Le guide et des pompiers, ils parlent en arabe. Il a l’air perdu, il a du sang sur sa chemise, des hématomes sur le visage. Et d’autres pompiers portent un brancard tout blanc, tissu blanc sur une forme, le posent dans le fourgon, à côté l’Anglaise sanglote, le grand homme au chapeau la soutient, parle à voix basse, il fixe le vide quelque part loin du brancard.

Ses yeux tournent sur toi et son regard change. Dégoût, haine, pitié, implacables, glaçants, qui te clouent encore plus que les sangles.