Chapitre 6 – Final – Et jusqu’à ce que la lumière nous prenne

Allongée sur son lit, dans le noir. Elle s’est couchée tôt, après avoir chargé sur son baladeur des musiques du groupe. Alex a tous les MP3, sur son ordinateur, prêts pour les mettre sur MySpace ou Last FM.

Déroulement d’atmosphères glaciales. Cauchemardesques.

La dernière piste du disque. Accords prolongés du synthétiseur, battement lent. Hypnotique. Mais il est incomplet, lui disait son frère. Il manque les passages vocaux, qu’Upnos n’avait pas encore écrits ni enregistrés. Ce qu’il ne fera jamais, à présent.

Ça lui rappelle un morceau qu’il passait souvent, depuis qu’il était chez Alex. Tomhet, un nom comme ça. Du disque qu’il lui avait offert. Il y a longtemps déjà. C’est juste une image dans sa mémoire. Upnos, son grand sourire ravi, tendant la boîte à Alex, déclamant d’un ton théâtral :  « Écoute cette bible du necrosound, Alexandre, et ouvre-toi à Sa lumière… jusqu’à ce qu’elle t’emporte » . Elle revoit un nom, en caractères bizarres. Nom dur, un peu guttural. Étrange.

Burzum. C’était ça. Burzum.

Hvis lyset tar oss. « Jusqu’à ce que la lumière nous prenne ». Alex lui avait expliqué la signification, plus tard.

Elle se retourne sous les couvertures. Ses gestes sont lents, alourdis des prémices du sommeil.

Le vent secouait la charpente. Une vraie tempête. La lumière brillait sous la porte de la chambre.

Ses yeux s’agitent sous ses paupières. Crispant les mains, elle s’enroule un peu plus dans la couverture.

Tu sais ce que tu vas trouver… N’entre pas….

Mais si. Elle ouvre. Entre.

Il souriait quand il a mis le canon de l’arme sous son menton. Il lui faisait peur. Mais il n’allait pas tirer avec. Non. Pourquoi voudrait-il mourir ?

Non… Il faut l’empêcher…

Le bruit vrille ses tympans.

Upnos sourit toujours, malgré le sang qui ruisselle sur son front.

Vertige.

Non, c’est impossible, il ne peut pas être là, assis. En vrai, il est tombé sur le côté.

Ses lèvres bougent. Un gros trou s’ouvre sur le haut de sa tête, un peu à droite, mais il parle. Marmonnements indistincts. Le ton est rêveur, absent.

Elle sent des larmes sur ses joues.

— Upnos… qu’est-ce que tu dis… ?

Son sourire s’élargit. Il murmure :

— Et que monte l’Aube, jusqu’à ce que la Lumière te prenne.

Une vive douleur à la poitrine, au côté gauche. Quelque chose entaille sa peau, traverse le tissu de sa veste et de son pull. Comme une lame, invisible et tranchante. Elle se tord, gémissant, plaque les mains sur la plaie, qui libère un sang noirâtre, visqueux.

La voix d’Upnos, douce et sifflante.

— L’aube des cœurs noirs.

Lucile ouvre les yeux sur l’obscurité. Le souffle court. Elle ressent toujours la morsure du tranchant. Sent monter des larmes.

— C’était un rêve, chuchote-t-elle d’une voix résolue. C’était juste un rêve.

D’une main un peu tremblante, elle allume sa lampe de chevet. Soulève le haut de son pyjama. Se fige.

Une entaille, sur la gauche. Rectiligne et nette. Remontant les côtes, un peu saillantes, jusqu’au bord du mamelon.

— Pas du bon côté, mais ça serait presque christique, dis-moi.

Lucile sursaute, relève la tête. Upnos, nonchalamment installé sur la chaise, près du bureau, la regarde entre ses boucles hirsutes. Il ne saigne pas. Son crâne n’est pas ouvert sur le haut. Il se lève de la chaise, déploie sa longue soutane en lambeaux. Il s’approche d’elle, fixant l’entaille sur son torse d’enfant. Un sourire narquois étire peu à peu ses lèvres.

— Tiens, c’est la nouvelle version des stigmates, inversée pour faire plus black metal ? Non, j’en sais rien. Tu sais, je ne suis pas un vieux sage, et t’es pas mon élève sur le chemin de je ne sais quelle quête initiatique. Je comprends pas plus que toi ce qu’il se passe exactement. Je l’ai jamais compris.

Il marche lentement vers la porte, les talons de ses santiags claquant sur le parquet. Se retourne vers Lucile, toujours assise dans le lit.

— Je vais faire un tour. Tu me suis ?

— Tu es un rêve, dit-elle d’une voix très basse. Où veux-tu aller ?

Upnos recule un peu dans l’encadrement, tapote doucement le bois du bout de sa botte.

— Juste marcher un peu parmi les arbres. Avec la lune, on y voit comme en plein jour.

Lucile hésite. Il part d’un éclat de rire clair, sort.

— Allez, viens, p’tite Lu’ !

Elle se lève d’un bond, passe ses Vans. Il revient sur ses pas, s’adosse dans l’encadrement de la porte. Les bras croisés, il toise son pyjama. Ricane.

— Tu vas geler, comme ça.

Jouant des épaules, il fait glisser son manteau.

— Attrape.

Le lui lance négligemment, avant de repartir dans le couloir. Lucile enfile la soutane. Odeur de vieux tissu. Arrière-fond de poussière terreuse, et de feuilles brûlées. Les pas d’Upnos descendent à présent l’escalier.

— Upnos, attends !

Lucile s’élance à sa suite. Peinant un peu dans les plis du manteau, qui balaie le plancher comme une longue traîne de robe en lambeaux. Upnos traverse à grands pas le salon, gagne le hall. Elle emboîte sa marche autant qu’elle peut. Morsure du froid, comme elle passe la porte à son tour. Température douloureusement glaciale, mais le vent semble tombé.

Une forêt s’étire face à eux. Arbres élancés, dénudés par l’automne. Perçant entre les formes torturées des branches, la pleine lune, énorme, très basse dans le ciel. Couleur de givre ou de stalactite glacée.

Ils avancent, côte à côte. Le sol gelé craque sous leurs pas. Upnos est guilleret, fredonne un air lent, marmonnant les paroles. Quelque part dans les montagnes transylvaniennes, une forêt où ne poussent que des arbres déjà morts…

— Upnos, commence Lucile. Cette chanson…

— Mayhem, répond-il distraitement. L’époque de Dead.

Silence. Ils marchent. Les arbres, à perte de vue. Jaillissant du sol comme des griffes sombres, dans leur tapis de neige. La lune, qui descend lourdement sur l’horizon vide.

— Il y avait quelque chose dans ses cris. Hantés. C’est le mot. Et puis, ses textes sont énormes. Avec des termes simples, il en dit long… Vraiment très long. Il faut voir toutes les paroles qu’il a écrit pour Mayhem… Je l’aime bien, ouais. C’était un mec cool.

— Tu le connaissais en vrai ?

Upnos lui lance un regard étrange. Sourire imperceptible.

— Ça fait un bail qu’il est mort, Lu’. En 91.

Image fugace. Très nette. Imprimée sur ses rétines. Un disque, sur la table basse, dans une pile d’autres albums qu’Alex n’a pas encore rangés.

Du sang sur les planches de pin. Fusil sur les draps maculés. Un visage jeune, sans expression. Mort.

Dawn of the black hearts, récite Lucile, les yeux plissés.

— Ouais, c’est un album live. Ironique, comme terme. C’est pas forcément leur meilleur disque. Si je l’aime bien, c’est pour autre chose. Non, même pas sa pochette gore… ça serait même plutôt un repoussoir, quand on apprécie l’œuvre d’une personne, la dernière chose qu’on voudrait voir, c’est son corps baignant dans son sang, hein ? Non. C’est pour son titre.

Perdu un instant dans le vague. Il reprend.

— Difficile d’expliquer précisément… C’est un feeling, une impression. Sur la sonorité, le thème. Les images que ça met en tête. Dawn of the black hearts. « Dawn ». J’aime ce mot, on se demande pourquoi, hein ? (Il sourit, narquois.) « Aube des cœurs noirs. » Ouais, c’est une traduction foireuse. « Black heart », c’est « malfaisant », en fait. Mais je préfère « cœurs noirs. » Ça sonne plus… je sais pas, romantisme noir, Baudelaire, tout ça. Et ça va mieux à Dead.

— L’aube des cœurs noirs, répète doucement Lucile.

Upnos et sa tête en sang. Comme Dead. Marmonnant ces mots.

— C’est le titre que j’ai choisi pour le dernier morceau de l’album, fait tranquillement Upnos. J’ai en tête quelque chose de lent, plutôt genre ambient, atmosphérique… (Rictus de toutes ses dents un peu irrégulières. Il rit.) Un son inquiétant. Hanté. Mais en même temps… on sentira comme une lumière… Une lueur, un espoir… Comment dire…

Il s’interrompt. Claque des doigts. Plisse les yeux, se mordant la lèvre inférieure. Il murmure, posé, presque triste :

— C‘est tout ceci, qui est le rêve, et bientôt je me réveillerai

Comme on sort d’un songe étrange, qui laisse un souvenir un peu amer, mais que le soleil du matin suffit à dissiper dans ses premiers rayons encore glacés

Lui qui trahit toujours à mesure qu’il arrive plus haut,

Quand il brûle les yeux et la peau sous la chaleur qui calcine

et cuit comme la braise sournoise qu’on avait oubliée dans la cendre,

Car je suis de ceux dont le sang est gelé, gelé, comme la lune blanche,

Ceux qui voient le givre couvrir l’horizon,

Ceux qui dévoilent la brume et les choses mortes quand la lune trop froide se couche,

Ceux du soleil du matin, qui monte avec l’espoir du renouveau,

Et j’attends toujours l’aube, l’aube qui monte lentement,

Quand les deux vieux ennemis, soleil et lune, se croisent,

Car je suis les deux

Ou je n’en suis aucun.

— Ouais, reprend-il, un espoir… Mais conservant cette tonalité lugubre… Comme un joyau, un cristal délicatement ciselé, au merveilleux éclat de corruption.

Il déclame, théâtral :

— D’une « beauté sinistre et froide »… C’est de Baudelaire, non ?

Lucile a un geste d’ignorance. Upnos sourit.

— T’es un peu jeune pour connaître, je sais.

— Puis, soudain, désignant quelque chose au loin :

— Regarde…

Un grand bâtiment de bois, au creux d’une clairière. Il semble inoccupé.

— Qu’est-ce que c’est… ? demande Lucile, plissant le front.

— Il faut que tu voies quelque chose. Allons-y.

— Voir… quoi ?

Il ignore sa question, s’élance à grandes enjambées. Lucile lui emboîte le pas, frissonnante dans l’air glacé. Upnos, en simples jean et chemise noire boutonnée n’importe comment, ne semble même pas remarquer le froid.

Aucun bruit dans cette étendue boisée à part le crissement des feuilles gelées, qui couvrent le sol comme un tapis blanchi de givre. Les alignements irréguliers de troncs se poursuivent aussi loin que porte le regard.

Ils marchent à présent d’un rythme soutenu. L’édifice enténébré ne semble pas approcher.

— J’ai très froid, Upnos, articule Lucile, la voix hachurée.

Upnos s’arrête un instant, le temps qu’elle le rejoigne.

— Viens, on y est presque.

Tendant sa main blafarde pour prendre la sienne. Lucile étouffe un gémissement.

Sa peau est gelée. Le froid d’un morceau de métal, ou d’un bloc de glace.

Le bâtiment est tout près. Toujours aussi obscur. Immense. Une double porte, sur l’avant. Upnos ouvre, tire Lucile à l’intérieur.

Carrelage beige sale. Murs de peinture un peu écaillée. La lumière des néons, leur clarté trop pâle. Une odeur de désinfectant et de distributeur de boissons. Le commissariat central et sa décrépitude austère, aux allures officielles.

Lucile cligne des yeux. Upnos ne lui tient plus la main. Il n’est plus à côté d’elle.

— Upnos ? lance-t-elle.

Mais instinctivement elle retient sa voix. Elle entend des gens dans ces pièces aux portes fermées. Comme un bruit de fond d’activité de bureau. Claviers. Sonneries de téléphones fixes à l’ancienne, bizarres hululements synthétiques. Des voix, qui s’interpellent.

Marchant lentement vers l’une des portes, semblable à celles des bureaux, mais aucun nom n’indique qui y travaille. Le bruit s’intensifie à mesure qu’elle approche du battant. La main sur la poignée, elle hésite. Les gonds grincent, la porte s’entrouvre très légèrement.

Aiguillon de peur, soudain. Ces bruits d’ordinateurs et de gens qui travaillent sont bizarres. Faux. Comme l’ambiance de fond dans les séries à la télé. Aucune lumière ne filtre dans l’entrebâillement. Lucile claque la porte. Recule. Observe autour d’elle, dans ce couloir interminable. L’alignement des portes, toutes les mêmes, blêmes, s’étirant à perte de vue.

Non, pas toutes les mêmes. Quelques mètres plus loin. Sur le mur de gauche. Celle-là est différente. Le battant est ouvert. Elle peut voir le halo lumineux dessiné au sol. La lumière doit être très forte à l’intérieur. Très blanche.

Elle avance le long du mur et des portes fermées. Adossée au plâtre et sa peinture écaillée, tout près de l’encadrement métallique, elle s’arrête. À présent, des voix percent par-dessus le bruit de fond bizarre.

— … assure que l’hypothèse du suicide n’est justement, pas une hypothèse. Ça ne fait aucun doute, ce type tenait bien l’arme qui l’a tué. Les empreintes, la balistique… Tout y est.

— Et ça concorde avec le passif du personnage non ?

— Aucune idée. Celui qui l’hébergeait n’a pas donné grand chose de précis. Et rien qui prouve catégoriquement les signes d’une dépression ou quoi que ce soit. Bon, il avait l’air du genre farfelu, mais ce n’est pas suffisant pour attester d’un trouble mental. On doit encore nous transmettre son dossier de suivi, on verra bien.

Un silence. Puis la première voix reprend, dans le même ton très détaché. Ils s’en moquent un peu, d’Upnos.

— Sinon, je crois que je ne t’avais pas montré ça. Sur le cadavre. Un truc dingue.

— Vas-y…

À nouveau, le silence, troublé du seul bruit de fond lointain.

Elle ne veut pas, mais elle doit voir. Sa gorge se serre, mais doucement, elle glisse vers l’encadrement. Passe la tête.

La lumière l’aveugle. Un plafonnier à bras orientables. Couronnes de diodes puissantes.

Au milieu de la pièce, pratiquement vide, les deux hommes se penchent sur une table de chirurgien, en métal luisant. Sur le plateau chromé, un corps. Upnos. Un drap blanc le recouvre à moitié, mais on l’a tiré pour dégager son torse découpé, tout le long du sternum. Doigts blanchâtres des côtes écartées, pointant le plafond comme des griffes. L’homme en habits blancs désigne quelque chose dans la poitrine ouverte.

Le cœur. Masse d’un noir profond, luisante comme de l’obsidienne, parcourue de veinules rouges.

— Merde, lâche l’autre homme. Il s’injectait du goudron par intraveineuse ?

Elle se cache à nouveau. Dans sa propre poitrine, elle sent les battements, très forts. Trop forts. Trop forts.

Douleur sourde qui monte, sensation de brûlure allant crescendo. Comme une braise, nichée dans les chairs. Elle chancelle. Gémit. Son dos touche à nouveau le mur. Mains crispées sur son torse, dont elle sent les côtes au travers du tissu de laine et du pyjama. Fermant les yeux pour retenir ses larmes.

Assise au pied du mur, recroquevillée dans la longue robe ecclésiastique. Cascade de plis noirs tombant sur le carrelage terne, autour de son corps frêle. Sa respiration est forte, un peu difficile. Rouvrant à demi les yeux, elle fixe ses mains engluées, poisseuses. Dégoulinantes de sang encore chaud. Elle referme les paupières, fort, comme si le geste pouvait chasser la vision. Sanglots sporadiques, qui agitent ses épaules et hachurent son souffle.

Doigts tremblants qu’elle lève à nouveau jusqu’à sa poitrine. D’une main qu’elle ne contrôle plus, elle suit le tracé mortel de l’entaille, là, sur la gauche. Un haut-le-cœur la saisit. Ses doigts effleurent les bords aigus des côtes.

La douleur bourdonne, brûlure insoutenable. Le cœur pulse de palpitations frénétiques. C’est lui, qui lui fait si mal. Pourquoi est-ce qu’il bat si vite… ?

Mais une main très froide se pose doucement sur la sienne. L’écarte de la plaie.

Lucile ouvre les yeux. Au travers du rideau de larmes, elle distingue un visage pâle, souriant derrière des mèches de cheveux hirsutes.

— Upnos ? hoquette-t-elle dans un demi-sanglot.

Il ne répond pas. Mais sa présence la rassure.

Doucement, il passe une main dans son dos, l’autre sous ses genoux. La soulève du sol. Ses bras sont glacés. D’un froid qui réconforte, qui semble calmer la douleur. Elle respire mieux.

Upnos avance, d’un pas tranquille. Très droit, portant sans effort l’enfant drapée de laine noire. Autour d’eux, les étranges bruits de fond du commissariat paraissent avoir cessé, laissant place à un silence morne et tranquille. Quelque chose de funèbre, dans ce décor ancien, dégradé par le temps et l’usure. La lueur des néons, pâle et bleutée. L’odeur de nettoyant aigre et de vieux café.

C’est un rêve. Depuis que la douleur a cessé, une voix dans sa tête le répète inlassablement. C’est un rêve. Ce n’est rien d’autre qu’un rêve. Elle voudrait la faire taire, car sa rengaine, monocorde et entêtante, paraît relancer la douleur qui gronde encore en sourdine, au creux de sa poitrine.

— Upnos, fait-elle d’une petite voix. Où va-t-on ?

À nouveau, il l’ignore, impassible. Mais ce silence n’inquiète pas Lucile. Le froid empêche son cœur de brûler comme une braise, et c’est tout ce qui compte. Mais elle n’ose pas regarder la blessure, sur sa poitrine. De peur de ce qu’elle pourrait y voir. À la place elle observe le torse d’Upnos, derrière les pans de sa chemise ouverte. Elle remarque la ligne bosselée sur la peau pâle et glabre. Du bas des côtes au mamelon, sur le côté gauche.

Arrivant à ce qui semble le bout du couloir, face à une porte à battants doubles. Upnos l’ouvre d’une pression du dos.

Air glacé. Ils sortent. Une lumière douce, dans des teintes de rouge et de jaune, sur les planches de la façade de la maison d’Alex. Tons crépusculaires.

Impression de déjà-vu. Encore la même scène. Mais Upnos n’est pas dans sa chambre… N’est pas assis sur son lit avec une arme…

Upnos se détourne de la maison, avance dans le jardin aux herbes hautes jaunies par les premiers froids. Suivant le chemin des deux roues de la voiture, tracé vers le portail métallique rouillé, qui reste toujours ouvert. Derrière les montagnes boisées, au loin, elle distingue l’aura du soleil. Mauve, dans la chape de nuages qui teinte de gris le ciel automnal.

Mais arrivé à quelques pas du portail, Upnos se fige. Une détonation étouffée déchire le silence, quelque part derrière eux. Elle lève les yeux vers son visage, mais sait déjà ce qu’elle va voir. Le sang, épais, mêlé d’éclats d’os et de chair, qui coule en fin ruisseau le long de la tempe et colle les mèches bouclées. Le regard luisant, halluciné, perdu dans le lointain, Upnos sourit. Elle suit ce regard, fixé sur l’horizon.

Et voit le soleil, halo pâle derrière les nuages. Soleil d’aurore, et non de crépuscule. Aube gris d’acier, dont les premiers rayons la nimbent d’une lumière blanche et sans chaleur.

Annexe : références musicales citées dans le texte et les titres de chapitres