Chapitre 6 – Final – Cette non-vie qui mime la vie

Apathie. C’est rare que la tension me lessive autant. Alors, qu’est-ce qu’il y a ? Cette saleté qui pompe l’énergie de mes processeurs, c’est juste ça ? Impossible, je ne suis pas cardiaque, je n’ai rien, pas de problèmes. C’est peut-être un révélateur.

Je me tords sur mon tabouret. Ça va mal, je crois que j’ai des vertiges… Et mon cœur, il bat bizarrement, non ? Qu’est-ce que ce truc me fait !?

Un regard à Phelps qui a remis son casque. Je ne lui en veux pas. Elle fait son boulot. Elle sert à quelque chose, elle, au moins. Ronand aussi. Il s’agite dans l’open space dehors, je le vois à travers les stores de l’aquarium.

Je reviens à la tablette sur mes genoux. Des lignes de code défilent. Les commentaires du personnel IT à l’international s’affichent à côté en temps réel. Annotations, réflexions. Phelps intervient souvent, elle recadre, précise, les autres ont l’air de l’écouter. Je ne comprends rien de ce qu’ils racontent, mais ça me donne l’impression de faire quelque chose aussi. On dirait qu’ils approchent d’un consensus, qui a l’air particulièrement choquant. Ça ne me fait plus rien, passé le stade de la panique, il y a autre chose. Du vide. Apathie, oui.

Mais il y a ce truc dans mes yeux…

Bouffée d’angoisse.

Je soupire. Allez. Tant pis, décide-toi.

— Excusez-moi, encore, Andrea ?

Elle s’agite un peu, surprise d’entendre son prénom, peut-être. De ma part, du moins.

— Oui ?

Les mots semblent extérieurs, je me les entends dire.

— Je crois que je suis infecté, aussi.

— Ah.

Elle pianote dans le vide, manipule des formes invisibles. Reprend :

— Oui. Moi aussi. On l’est presque tous, en fait.

— Alors on va… On va tous faire des malaises, et tout ça ?

— Non. Il y a bien un pic de consommation d’énergie, c’est enregistré sur tous les implants qu’on suit. C’est sans doute la mutation, qui fait ça. Il se recalcule, il lui faut plus de puissance. Après, il va reprendre son taf, comme avant.

Comme avant. À miner de la crypto-monnaie sans qu’on s’en rende compte, niché dans nos implants.

Un silence passe. Je reprends :

— Vous avez l’air d’avoir une piste, maintenant ? Il y a des serveurs contaminés, payés avec l’argent généré par le minage, c’est ça ? Et alors, c’est qui, les Chinois ? Les Russes ? Les nôtres ?

— Qui a développé ce programme ? Un gouvernement, ça, c’est sûr. Qui s’est foiré en beauté en tout cas, peu importe leur intention au départ. La NSA ne devrait plus tarder à nous rendre visite. On en saura peut-être plus. Peut-être.

Un vertige qui monte, quelque chose de froid qui remonte dans le ventre.

— Mais alors, à qui ça profite, au final ?

Elle ne plaisante pas, mais le ton de sa réponse est étrange, bizarrement léger :

— En pratique ? À personne…

Relevant sa visière, sourire étrange, son ton devient rêveur :

— On a examiné tous les flux. Tout le code. Il n’y a rien d’autre. Le vecteur d’attaque parfait, mais sans aucune composante offensive. Il est incomplet, inachevé. Pas de backdoor. Pas de système d’espionnage. Pas de contrôle à distance. Juste le minage. Le transit des fonds pour acheter d’autres failles, louer d’autres serveurs, plus de puissance de calcul… Et c’est tout. Un cycle qui ne rapporte rien. Qui se contente de s’étendre.

Ses yeux pivotent dans leur nid de câbles, me fixent.

— Et il mute pour toujours mieux le faire. Le virus au sens le plus pur. S’autorépliquer jusqu’à ce qu’on l’arrête. Si on l’arrête.

— Et sinon, il…

— Continuerait, oui. Virtuellement sans fin.

Elle semble fascinée. Non, vraiment, elle l’est.

Il n’y a plus d’angoisse, plus de poids. La fatigue, juste. Je pose la tablette, ferme les yeux, appuyé sur les racks de serveur que je sens vibrer. Pulser doucement, comme animés d’une vie, et au final, il y a peut-être cette vie aussi, ou plutôt cette non-vie qui mime la vie, se reproduit, s’adapte, évolue, se répand, et grouille dans mes yeux, dans ceux de Phelps, dans ses implants de hacker, dans les lunettes de Ronand, dans le corps des geeks, des vieillards riches, des militaires, des athlètes, des flics, des politiques, des citoyens aisés, des malades, de nos grille-pains, de nos frigos, et des centres de données qui tournent et pulsent, remodèlent du code que plus personne ne saisit sur un clavier, calculent sans fin des transactions de crypto-monnaie qu’aucun humain n’a jamais passées.

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