Chapitre 5 – Hypnos

Pénombre forestière, sous les ramées que l’automne rouille. Alternance du vert intact de quelques persistants. Parmi les troncs centenaires s’ouvre une petite clairière, dégagée des broussailles du sous-bois. En son centre, la ruine d’une sorte de tour, flanquée d’un pan de mur aux fenêtres en ogives.

Alex, Upnos et Frank avaient choisi ce lieu pour des séances photo. Il y a deux mois, un jour de vacances, elle est venue les voir faire. Upnos s’est perché sur les restes de l’escalier, encore appuyé au mur de la tour. Visage pâle sous ses cheveux sombres, très bouclés. Son manteau de prêtre effiloché flottait dans le vent. On aurait dit un fantôme, resté là depuis des siècles pour hanter la ruine.

Lucile dépose son sac sur l’escalier, s’assied à côté. Passe la capuche trop large de son sweat pour se protéger des bourrasques froides et, s’adossant à la pierre rugueuse nimbée d’une mousse noire, elle sort de son sac le petit cahier relié. Ouvre à la première page. Un titre en capitales noires stylisées. Tracées au stylo à bille, certaines lettrines ont un peu bavé.

Hypnos, un présage de l’Aube.

Avouez, ça en jette comme titre, non ? Obscur, un peu kitsch sur les bords. On s’attendrait à lire un truc vachement sérieux, écrit par un Grand Maître de l’ésotérique, à la lueur de sa chandelle plantée dans un crâne humain encore plein de terre (j’ai essayé, mais comme éclairage, y’a rien de mieux pour se tuer les yeux.), ou un poète maudit du XIXe, au choix.

Non, c’est juste mon nom, et celui de mon groupe. Omen of Dawn. Du black metal ambiant, à mi-chemin entre le son rugueux d’un Mayhem et le deuil suintant de Shape Of Despair. Oui, je suis un métalleux. Un type pas net du tout, qui écoute la musique du Diable en personne. Et d’ailleurs, tout ce que vous allez lire, c’est un gros tas de conneries. Un mythomane qui se défoule avec son stylo. Ça ne peut être que ça ! Si vous écoutez, Messieurs les médecins, c’est un authentique timbré qui vous écrit. Avec toute sa liste de pilules à prendre, et tout le bordel. Bon, je ne leur en veux pas. Ils font ça pour moi, dans l’idée : « c’est pour mon bien », pas vrai ? Mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que je suis très bien, moi, comme ça. Même sans tout leur attirail de médicaments. Surtout sans, je dirais même. De toute façon, ils le reconnaissent eux-mêmes : je ne suis pas « un cas dangereux ». C’est un peu relou (putaaaaain je parle comme un jeune !) qu’on parle de moi comme d’un numéro dans leur dossier informatique, mais j’y survivrai. Le tout, c’est qu’ils ont raison : je ne ferai jamais de mal à personne.

Enfin, bref ! J’ai beaucoup, beaucoup de trucs plus intéressants à vous raconter. Vous êtes toujours là ? C’est bien. Moi non, probablement. Enfin, physiquement, quoi. Forcément, en fait : si vous lisez ces pages (d’ailleurs, excusez l’écriture !), c’est que je suis parti. Ou alors, vous m’avez volé mon cahier, ce qui serait TRÈS TRÈS MÉCHANT…

Mais vous inquiétez pas pour moi, je peux vous ASSURER que je vais très bien là où je suis. Où, au fait ? Chhhhhhhuuut, restez cool, vous saurez tout. Mais il vaut mieux commencer par le commencement, hein ?

Toujours avec moi ? Génial.

Alors, comment j’en suis arrivé à écrire tout ça, et à vous assommer avec mes titres pompeux ?

En fait, je n’ai pas beaucoup de mérite. Comme pour la musique que je compose avec Frank. Et même les paroles que j’écris pour lui. C’est pas vraiment de moi… C’est de l’Aube que tout me vient. Mais pas celle que vous connaissez, vous. Celle qui se produit au crépuscule, pour ceux qui peuvent la voir (enfin, si d’autres peuvent la voir !).

Aussi loin que je peux remonter dans mes souvenirs, je crois que je l’ai toujours connue. Enfin, j’exagère : disons plutôt dès que mon cerveau a été assez gros pour mettre un minimum de noms sur les choses. Je me rappelle parfaitement : dès la première fois, vers cinq ou six ans, je voulais que ça ne s’arrête jamais. Il fallait, pourtant, un moment ou l’autre. Mais à chaque fois, c’était terrible. Je pleurais, pleurais.

Et comme ça durait, plus tard, on s’est mis à me gaver de pilules, mais vraiment, au sens propre.

Le vent monte peu à peu en puissance. Tourne de lui-même les pages, qu’elle n’ose maintenir trop fermement de crainte de les déchirer. Au-dessus de sa tête, les ramées bruissent, laissant tomber en pluie des feuilles couleur de vieux papier humide. Des mèches de cheveux sombres échappant de la capuche, s’agitent devant ses yeux. Mais, péniblement, elle continue de suivre les lignes noircies d’une écriture scripte maladroite, un peu naïve.

À partir de là, j’ai arrêté de parler de l’Aube à qui que ce soit, ça ne servait à rien. J’ai compris que personne ne pouvait comprendre ce que je voyais, ce que je vivais (avec beaucoup de guillemets). Même si je crevais toujours autant d’envie de ne jamais en revenir, je le gardais pour moi.

Un crachin glacé se mêle aux bourrasques, fouette la peau de son visage et de ses mains. Fermant le cahier, elle le fourre dans son sac, qu’elle repasse sur une épaule. Puis, serrant les cordons de sa capuche, elle s’élance sur le chemin, au travers des tourbillons de feuilles à l’odeur d’humus.

Continuer vers le chapitre 6

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