Chapitre 5 – Crypto-Monnaie

— Ce sont juste de foutus intermédiaires, ils n’ont fait que vendre la faille, ils ne savent rien, ils ne connaissent pas leurs propres clients… D’accord, ça c’est bon, ils l’ont dit, ça fait une heure qu’ils le répètent, on a compris ! Et à part ça, ils vont nous servir à quoi ?

Je tourne en rond dans le bureau aquarium de Phelps. Slaloms dans le peu d’espace disponible, quelques pas en avant, demi-tour devant une console bardée de câbles, on repart en arrière. Phelps est dans son monde, toujours sous le casque, elle m’ignore. Et Ronand ? Tu reviens quand, toi ? Ça fait vingt minutes, voire plus. Je m’arrête, fixe les écrans muraux, les deux types aux allures de mafieux de bas étage qui se font tout petits sur un canapé cossu, entourés de nos gros bras en costard et cagoule. Ils sont livides. Ça me laisse froid. Ou plutôt non, je bouillonne, au contraire. Il fait chaud, tellement chaud. Je dénoue ma cravate, défais deux boutons. Des dizaines de notifications s’accumulent dans les angles de ma vue augmentée. Emails. Réseaux sociaux. Tchat interne. On me harcèle. On veut savoir. On veut des consignes claires. Je craque. Phelps agite les doigts dans le vide, elle a des gants couverts de fils maintenant, d’autres trucs qui se branchent dans sa nuque. J’ai envie de lui arracher son casque.

— Répondez-moi, bordel ! Je suis peut-être trop paumé sur le plan technique pour vous comprendre, mais faites semblant de m’expliquer, au moins !

Enfin, elle réagit. Soupire, se redresse.

— Désolée, je ne vous entends pas très bien. Je suis avec tous nos programmeurs et spécialistes infosec, à l’international, là. C’est un peu chaotique, en vocal…

— Eh bien, pause, maintenant ! Et vous m’expliquez où on en est, d’accord ?

On dirait qu’elle soupire encore. Ne pas voir son expression m’énerve encore plus. Elle reprend :

— Paul a toutes les infos, il peut vous…

— Ronand est parti, ça fait une demi-heure au moins, et je ne sais pas ce qu’il fout, seulement !

Je fais un geste à hauteur de mes yeux.

— Vous ne pouvez pas enlever ce machin, quand on vous parle… ?

— OK, si vous voulez.

Elle doit en dire, du bien, du directeur du service client, par le tchat subvocal. Ce vieux con qui s’énerve et qui l’empêche de faire son truc de technobidule… Enfoirés prétentieux, tous, Ronand, toi, les autres !

Un vertige. Des saccades, ma vision est décalée, des latences.

Merde. Calme-toi. Calme-toi. Respire.

Je m’appuie à une armoire serveur. Chaud, trop chaud, fatigué… Du calme. Du calme.

Et là je vois le logo, en surimpression rouge sur les autres notifications. Activité processeur anormale, consommation énergétique trop élevée.

Activités processeurs anormale.

Merde.

Je ferme toutes les applications en cours. Derrière le défilé des fenêtres qui s’ouvrent et disparaissent, par transparence, Phelps détache des loquets de son casque.

Le logo d’alerte disparaît. Mais le malaise persiste. Plus psychologique qu’autre chose. Bordel, ce truc est en train de miner de la crypto-monnaie dans mes yeux ! Dans mes yeux. Dans. Mes. Yeux. Un malware, un virus. Merde. Une dimension toute autre soudain.

Je. Suis. Infecté.

Très probablement.

Peut-être pas, je m’affole trop vite. Peut-être un bug sans aucun rapport ? La fatigue, le stress ? Peut-être, peut-être, rien n’est encore dit. Respire.

Phelps ouvre la face avant du casque, comme une sorte de visière. Ses Ophtalmeus 6 Pro sont en position sortie, exorbités de trois ou quatre centimètres pour laisser passer les nappes de câbles qui rejoignent les prises de nerfs optiques. Les iris bleu électrique s’élargissent à la lumière soudaine. Elle doit avoir envie de ciller.

— Satisfait ?

Je me redresse, m’écarte de la console. Est-ce que j’en parle… Est-ce que je lui dis ? Non. Pas maintenant. Il faut en venir aux faits, qu’elle daigne enfin me tenir au courant. Ma rage a disparu, l’autorité a fondu avec. Qu’est-ce que je peux lui répondre ? Rien. Recadrer le sujet, repartir dans le vif. Allez.

— Où en sommes-nous, Phelps ? Ce que vous coordonniez avec le personnel IT… Expliquez-moi.

J’hésite. Ses yeux de crabe ne me quittent pas, parfaitement immobiles.

— Il faut me faire passer les infos. Je suis au centre de cette histoire, Andrea. Je suis désolé de m’être emporté, mais comprenez que j’ai énormément de comptes à rendre. Surtout que si l’interrogatoire des pirates ne donne rien, alors… C’est…

Je soupire, geste d’impuissance. Elle hoche la tête avec un très bref sourire, plus une moue qui se voudrait compatissante.

— Pas de problème, boss. Vous voulez un bilan actuel, donc, h+1 après que la sécurité a mis la main sur nos black hats. C’est ça ?

Il n’y a pas besoin de confirmation. Effleurant délicatement l’impressionnant réseau de fils qui sort de ses orbites, elle enchaîne directement :

— Ce n’est pas des pirates eux-mêmes qu’on pensait tirer des infos. Depuis l’arrivée des agents de sécurité sur place, on décortique leurs transactions. On a l’accès à leurs mots de passe, leurs clés de crypto-monnaie, tout. Ils font beaucoup de transactions pour des vulnérabilités de sites, d’intranets. C’est leur job. On doit trouver la bonne parmi toutes leurs ventes.

— Mais ils doivent être plusieurs… clients, si on peut dire, à avoir acheté la faille de nos systèmes ?

Elle secoue la tête, ses câbles brinquebalent en rythme, sourit vaguement :

— Non. C’est une faille critique, mais qui ne laisse pas beaucoup d’opportunités discrètes une fois exploitée. Vous pensez ce que vous voulez de nous à l’IT, mais on fait un sacré boulot pour protéger les clients. Nous protéger tous. On surveille de très près les processus, des alertes sont prévues en cas de comportement suspect.

— Vous surveillez toutes les prothèses tout le temps ?

— Elles s’autosurveillent, et nous transmettent l’info s’il y a un problème. Différence de taille. On ne surveille pas les clients, non. Ça serait un scandale au niveau de la protection des données. Vous n’imaginez même pas.

— Oh, si, j’imagine… Comme pour les objets connectés, encore.

Elle opine, et se détourne un instant, observe les écrans. Continue :

— Bon. Et donc, cette faille est importante, mais peu facilement exploitable pour en faire quoi que ce soit. Ça demande quelqu’un de très bon. Vraiment très bon. C’est là qu’on s’interroge, avec les collègues de l’IT…

Son assurance nonchalante disparaît, elle a l’air fatiguée, plus vieille aussi. Elle humecte ses lèvres, qui ont l’air gercées.

— Ce malware n’a aucun sens. On ne fait pas autant d’efforts pour miner de la crypto-monnaie. L’investissement est absurde. C’est la règle avec les malwares : trouver où est l’argent.

— Et dans notre cas…

— L’argent n’y est pas, pas assez. Trop cher pour un retour sur investissement qui se vaille. Je décortique ce programme depuis hier soir, minuit. C’est un foutu bijou. Le travail d’une équipe entière de professionnels.

Ce froid, dans le ventre… Je déglutis, tousse un peu.

— Vous n’exagérez vraiment pas… ?

Sa réponse est glaciale.

— Je minimise.

Deux coups rapides à la porte. Ronand entre un peu essoufflé, nous regarde tous les deux, brandit sa tablette.

— Andrea ? J’ai demandé qu’on t’envoie ça, mais tu es hors-ligne apparemment. Tu es en pause ?

Le ton est un peu sec. Elle hausse les épaules, me désigne vaguement.

— Je suis en train d’expliquer nos avancées actuelles à monsieur William. (Elle rajoute, avec un sourire en coin.) Et il me voulait toute à lui. Donc oui, j’ai coupé. Alors, c’est quoi ?

Il lui tend la tablette sans rien dire. Je suis son mouvement, puis repasse sur lui. Il est épuisé, le front brillant de sueur.

— Ne me dites pas que vous avez identifié un gouvernement derrière l’attaque, Ronand.

Il cille sans comprendre, puis semble réaliser.

— Ah ! Andrea vous a briefé. Mais non, aussi complexe que l’attaque puisse sembler, il est encore un peu tôt pour…

Phelps marmonne quelque chose, posant la tablette sur ses genoux, sans douceur.

Je pivote vers elle. Ronand récupère sa tablette. Elle commence, le fixant, un peu acerbe :

— À ce stade, Paul, si ce n’est pas un putain de gouvernement, je ne sais pas ce que c’est.

Il est penaud, désespéré, se détourne sans répondre. Je regarde Phelps.

— Expliquez-vous. Qu’est-ce que vous voulez dire… ?

— C’est un programme apprenant, il s’auto-améliore. C’est pour ça qu’il est resté invisible aussi longtemps. Sans les faiblesses cardiaques de vieux implantés, on l’aurait peut-être toujours pas grillé.

— Vous voulez dire que…

Elle hoche la tête, infiniment lasse.

— Il mute. Comme un virus biologique. Il « sait » qu’il est repéré, et il essaye de changer de forme pour continuer son job en cachette, comme il faisait jusque-là. Un foutu programme apprenant. Le genre qui ne se paye plus en milliers de dollars, mais en dizaines, en centaines…

— Pour miner de la crypto-monnaie.

Ronand a lâché ça comme si ça venait couronner le tout, conclure.

Continuer vers le chapitre 6 – final

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