Chapitre 4 – Lamento en Si 14

Worldwide Professional Systems Plaza, le mégalithe extraterrestre, enfin. Il fait chaud sur la place, le sol réverbère le soleil, le néant luisant du bâtiment est agréable pour les yeux.

Beaucoup de monde cette fois, tous avec des étuis noirs typiques, ou des porteurs surchargés de matériel. Quelqu’un prend des photos, et là-bas, un peu plus loin, quelqu’un d’autre. Le secret du projet a fini par filtrer à la presse ?

Je regarde les trois Allemands à côté de moi, ils sont venus en groupe. Le tailleur impeccable de la fille, les blazers hors de prix des deux types. Je dois faire tache avec ma tignasse bleue et mes Docs. Bon, ça n’a pas choqué Sherlock sur mes vidéos, après tout !…

Le Monolithe nous aspire. C’est drôle comme le lieu me semble familier, deux semaines après, pourtant. Je vois William Bauern près de la porte où il m’avait emmenée, serrer quelques mains, indiquer le chemin avec son sourire corporate habituel. Il me salue d’un signe de tête aimable quand je passe à sa hauteur.

Le couloir me semble encore plus long ou encore plus court, je ne sais pas trop. Mon cœur bat très vite, j’ai l’impression qu’il fait plus chaud que dehors – déception à l’égard du super système domotique… Mais c’est sans doute juste une impression, car je dois bien reconnaître que je flippe un peu plus que je voudrais, en vérité. Et puis l’impatience qui s’y mêle. Le premier test en conditions réelles, la première connexion avec Sherlock… Combien de fois ai-je essayé d’imaginer la sensation, une IA jouant du violoncelle par le biais de mes mains ? Beaucoup, beaucoup trop de fois… Et puis la vidéo de Bauern qui me tournait en tête comme seul vague indice de référence…

L’auditorium a bien changé en deux mois, c’est presque uniquement au plafond, typique WPS, que je reconnais la salle. Les cylindres de test ont tous disparu, les murs se sont tapissés d’un matériau sombre. Et puis, des rangées de tabourets, alignement impeccable sur toute la surface – et il y en a. Vertigineux, presque (vertige devant des tabourets ? Non, c’est Sherlock qui te fait ça…!) Près de chaque tabouret, un guéridon avec une bouteille d’eau et son gobelet en bioplastique, et puis… Un truc noir, lisse, le fameux casque ? Des employés en chemises de staff noires et logo aux trois lettres nous répartissent un peu partout. Un jeune gars à lunettes de vue connectées me guide jusqu’à l’une des places, un peu sur l’arrière. Je vois passer Sarah Varnes quelques rangées plus loin, toujours plongée dans les graphes de sa tablette et leurs dessins incompréhensibles – du moins j’ai l’impression.

Je pose mon barda et m’installe, mes voisins m’imitent plus ou moins en décalé. Quelques-uns ont fait comme moi : ils ont apporté leur pupitre, même si logiquement on ne va pas avoir besoin de partition. On dirait que je ne suis pas seule à y voir un petit rituel, je me sens moins ridicule – ridicule à plusieurs, ça atténue aussi, non ?

Le mur face à nous s’illumine soudain, le smiley minimaliste de Sherlock en bleu Worldwide Professional Systems. Le bourdonnement des conversations s’estompe aussitôt jusqu’à disparaître en quelques murmures épars. L’autorité de Sherlock… Joli !

Une voix s’éclaircit la gorge… Non, pas une voix, sa voix – et quelle voix ! (Tu n’es pas en train de craquer pour une IA, quand même…?)

— Un… deux…

Bruits de petits coups sur un micro.

— M’entendez-vous correctement ? Très bien. Excusez-moi, la salle de serveurs où je me trouve est bruyante, l’installation du son a été compliquée pour nos techniciens…

Un petit gloussement général dans la salle. Je souris aussi, même si quelque part la blague m’attriste, oui, ça rappelle d’un coup que quelqu’un a écrit ces textes, que Sherlock se contente de synthétiser la voix par-dessus et de les dérouler dans l’ordre… Du moins, je pense ?

— Je souhaite tout d’abord vous remercier à toutes et tous d’être venus de si loin pour participer à notre projet. J’ai écouté et suivi votre travail durant des mois, et c’est un honneur que de collaborer avec vous dans le cadre de cette création contemporaine, qui est aussi, selon mes concepteurs, une expérience inédite sur l’intelligence artificielle. Je ne suis pas le mieux placé pour juger…

Je me joins de bon cœur aux rires. Le charisme, la chaleur de son intonation… Je n’ai jamais entendu une voix synthétique pareille.

Une petite silhouette se dessine en bas de l’écran, non, devant l’écran. William Bauern, un vrai micro à la main, lui. Il se tient sur le côté, sagement, comme pour attendre que le conférencier termine.

— Il est temps à présent pour moi de vous laisser vous préparer, je vous retrouve lorsque l’équipe technique nous aura mis en liaison, vous et moi, pour que nous puissions commencer à travailler. À tout de suite !

Applaudissements. Le smiley de Sherlock disparaît, et Bauern se place en position centrale pour nous faire face :

— Merci, Sherlock. Mesdames, messieurs, bonjour à celles et ceux que je n’ai pas pu saluer personnellement à leur arrivée. Je tiens encore une fois à vous remercier, moi aussi, pour votre présence ici aujourd’hui, et je parle également au nom de toute l’équipe du projet, ainsi que du groupe Worldwide Professional Systems dans son ensemble. Je vous laisse à présent aux soins des membres du service technique qui vont vous assister pour mettre en place l’interface, comme l’a dit Sherlock. Je vous invite également à préparer vos instruments, nous débuterons une fois ces préliminaires achevés.

Nouveaux applaudissements, puis le brouhaha revient, mais en sonorités différentes cette fois : un bruissement général de housses, de fermetures éclair, des claquements de boîtier qu’on ferme – le stress monte, je tremble un peu, manque faire tomber le mien, et le violoncelle avec… Est-ce que ça va gêner Sherlock ? Et les mains moites ? Est-ce qu’il le remarque seulement ? Ah, laisse tout ça…

Maintenant, les ptoings-ptoings de l’accordage. Je vérifie mes propres cordes, mais ça n’a pas tellement bougé, j’ai passé mon temps à les retendre au comma près à l’hôtel comme avant les concerts, et ça paye bien la plupart du temps… On toussote, je lève la tête, l’employé qui m’a amenée se tient là, l’air un petit peu nerveux, le bandeau d’interface noir entre les mains. Steve, selon la carte WPS épinglée à sa chemise du staff.

— Si vous avez terminé…

— Oui, oui.

Je souris et ajoute :

— C’est bon !

— Est-ce que vous pouvez juste, euh… attacher vos cheveux, s’il vous plaît ?

— Bien sûr !

Je m’exécute, il me regarde un instant, puis revient sur le diadème high-tech qu’il tient à la main. C’est fou ce qu’il a l’air jeune, il réussit à me faire sentir moins gamine au milieu de tous les pontes musicaux. Un étudiant en master 1 ou 2 en stage de recherche ?

Ma tignasse ramenée en chignon hirsute, il passe délicatement le bandeau sur ma tête. Et d’un coup, me demande :

— ViGcello, sur YouTube… Viviane… euh, c’est bien toi, pas vrai ?

Je me retiens d’opiner, il est en train de faire un truc sur l’interface, à hauteur de ma tempe.

— Oui, c’est moi ! Tu suis ma chaîne aussi ?

— Oh oui, depuis le début, presque ! C’est super ce que tu fais.

— J’ai la côte chez WPS, tu es le deuxième à me dire ça. Blague à part, ça fait super plaisir en tout cas, merci !

Il serre l’attache souple sur ma nuque, puis repasse devant moi, fixe mon front, avec un petit sourire en coin.

— Tu me ferais une dédicace sur le badge d’organisation du projet ?

— Oui, avec plaisir !

Son sourire s’élargit, il a l’air beaucoup plus détendu brusquement. Non seulement j’ai des fans chez WPS, mais je les impressionne, wouah ! Il recule d’un pas et se met à triturer le badge pour le décrocher. Je l’interromps d’un geste d’excuse.

— Je n’ai rien pour écrire, là, par contre. Surtout sur du plastique… On voit ça après ?

— Oui, pas de problème !

Il allait dire autre chose, toujours souriant, mais l’écran du fond se rallume et il ne commence pas sa phrase. La réapparition de Sherlock suffit pour que le tumulte de notes se tempère, il en reste juste quelques récalcitrants ici ou là.

— Je suis à présent connecté à chacune et chacun d’entre vous. Merci à l’équipe technique qui a opéré avec une rapidité vraiment exemplaire pour que nous puissions nous mettre au travail au plus vite !

Le silence se fait en quelques instants. J’avale ma salive, ça passe un petit peu mal… Très, très chaud, aussi… Ça y est, le test va commencer, la musique assistée par être humain… L’excitation me picote les doigts. Allez, respire !

Sherlock reprend quand plus aucune note ne se fait entendre :

— Maintenant, détendez-vous, ne vous mettez pas en position de jeu, restez droits, mais relâchés, comme pour une pause entre deux morceaux. Là… Très bien. À présent, je vais intervenir pour que nous commencions tous par un do, puis une gamme chromatique et quelques enchaînements simples. Allons-y.

Une impulsion dans mon bras, mes muscles s’activent. Je sens mon cœur qui s’emballe, rate presque un battement… Mes doigts trouvent leur place sur l’archet, tous seuls, mon autre main redresse le violoncelle. Le crin tendu se pose, la colophane accroche doucement les cordes. La note résonne, en douceur, crescendo subtil, délicat… Le mouvement est fluide, ferme, magnifique, pas de tremblement, un son pur… Sensation merveilleuse et terrible ! Mes doigts sont des extraterrestres. Je les regarde, mon cœur a du mal à se calmer… Et puis je me rends compte de l’écho parfait qui s’est fait dans la salle, alors que la remontée de gamme s’égrène, simple et absolue, le son, la vibration. Je souffle doucement, mon front perle de sueur, il ne faut pas céder au besoin instinctif de résister, de garder le contrôle… Laisser faire, et se laisser porter… C’est bien plus qu’une montée de gamme à présent, ce sont les premières notes de partitions classiques, des incontournables puissants et beaux… Du baroque, du romantique, certains que je n’ai jamais appris à jouer. Et là, mes mains les font chanter sur les cordes, gémir en plainte de bourdon grave comme le violoncelle seul sait le faire… Mon cœur s’emballe à nouveau sur les premières mesures de la Sarabande de Haendel. Ce n’est plus le stress. Il n’y a plus de stress. Il n’y a que la pureté du cristal, la vibration juste dans mes os, l’extase de la perfection, communion sublime…

Tout s’arrête. Mon archet revient en position de repos, quelque chose semble quitter mes doigts, les laisser tels quels, à moi, dans ma chair banale. Je souffle, je me sens vidée, beaucoup trop pour quelques minutes aussi intenses soient-elles, et quelque part dans ma tête une voix encore raisonnable me rappelle leurs histoires de précautions médicales. Je pense comprendre maintenant. Intense. Oui. Intense…

Mes voisins ont l’air à peu près dans le même état, ou plutôt j’imagine que je dois avoir à peu près la même tête qu’eux. Les yeux très grands, le visage brillant de sueur. L’éclat d’extase et de stupeur et de « oh, bon sang ! C’était fou, totalement fou, oui fou ! »… Steve me regarde avec une admiration manifeste – une admiration qui me semble dépourvue de quoi que ce soit d’autre, et ça fait plaisir, même si je ne suis pas pour grand-chose dans ce qui vient de se passer, là, à l’instant. Quoi que si, tout de même ! Je repense à la fille devant le piano dans la vidéo de William Bauern. La combinaison de la maîtrise technique d’un corps et d’un système nerveux humain avec le commandement implacable et précis d’un réseau neuronal, d’une intelligence artificielle. Un travail en binôme répété entre chaque musicien et Sherlock. Un binôme plus proche qu’il ne pourrait jamais l’être. D’humain à humain, la confiance que ça demande serait peut-être plus difficile à instaurer… Ou alors c’est juste dans mon cas ?… Là je n’ai plus le moindre doute, les premiers blocages se sont envolés.

— Bien !

Sherlock reprend en douceur, comme s’il voulait éviter de briser l’émotion – tension, admiration, stupeur, peu importe – carrément palpable dans la salle.

— Je pense pouvoir dire que ce premier essai fut plus que concluant, sans que personne ne rencontre de problème outre mesure.

Il marque une pause.

— C’était très impressionnant, pour moi aussi.

Je regarde un peu autour, personne ne semble sur le point d’abandonner, malgré quelques conversations anxieuses, à voix basse, avec le staff. Je crois que je m’attendais vaguement à quelques désistements face au premier essai en réel, parmi les plus vieux peut-être… Je ne sais plus trop, et peu m’importe en fait. Je me sens flotter, une brume douce et plaisante, comme après avoir terminé quelque chose de bien difficile, mais satisfaisant. Infiniment satisfaisant. Et ce n’est qu’un premier essai rapide… Wouah… !

Quelques instants passent – je suppose – dans mon décompte du temps devenu aléatoire. Et puis, la voix de Sherlock résonne à nouveau, calme, chaude, et (je le remarque à présent) presque trop nette pour provenir de simples haut-parleurs… Vraiment ?… Est-ce qu’il parle directement dans ma tête, dans nos têtes ?

— Si vous le voulez bien, nous allons reprendre à présent sur l’une de mes propres compositions, que j’ai hâte de vous faire découvrir. Cette pièce s’intitule, Lamento en si 14.

Si 14… comme le silicium ?

— À présent…

Sa voix se fait plus douce encore :

— Allons-y.

Je me redresse à nouveau. Petit vertige d’un geste que je n’ai pas vraiment exécuté moi-même… Et puis la sensation, la présence qui revient dans les doigts, les mains, les bras. Le mouvement dans un ensemble parfait à l’échelle de toute la salle… Les premiers accords qui s’élèvent, délicatesse infinie, une dissonance poignante et terrible, tissée de la grâce la plus cristalline. Les époques et les cultures se mêlent, l’alliance de tempos et de rythmes dans un ajustement impossible… La moindre hésitation imperceptible, l’espace de la pression d’un doigt sur une corde, et tout serait décalé, de la perfection vers la cacophonie horrible… Mais nous tenons, nous suivons, je tiens, je suis, ou plutôt Sherlock tient… Nous, lui et moi.

Mes yeux se troublent, et je les ferme, par réflexe, dans l’extase aussi… Et mes mains continuent seules à courir sur les cordes, à guider l’archet. Un étau d’émotion serre mes côtes. Sur mes joues, je sens des larmes rejoindre les perles de sueur.

Continuer vers le chapitre 5 – Final