Chapitre 4 – Frères

À nouveau, le couloir du commissariat et sa lumière crue. Aucun policier ne circule. Pas de glouglous du distributeur de boissons. Lucile est assise, seule, dans ce corridor interminable et désert. Mais une porte s’ouvre au fond, la seule qui reste. Alex en sort avec la psychologue. Ils discutent, s’arrêtant à l’intersection. Lucile a toujours ses écouteurs, mais elle les entend. La psychologue parle doucement, posément. Malgré tout, sa voix domine la musique. Non. Sa voix fait partie de la musique. Se mêle aux guitares lancinantes, aux percussions monocordes, joue un duo bizarre avec les cris plaintifs et rauques.

Le chant de Fenriz est effrayant, d’une manière que Lucile aime beaucoup. La psychologue aussi fait peur, mais ce n’est pas pareil.

Lucile n’aime pas entendre ce qu’elle dit.

— … un choc violent pour une enfant de cet âge… début de l’adolescence… passage particulièrement sensible… pour le moment, elle semble très calme… stress post-traumatique…

Un grondement saturé, lugubre et lancinant, infiltre son rêve. Lucile ouvre les yeux sur l’obscurité de sa chambre, percée du seul filet de lumière matinale qui se glisse entre les volets.

Le son provient d’en bas, traverse le plancher. Une guitare électrique, accompagnée à la boîte à rythmes.

Elle se redresse, ajuste un peu l’oreiller dans son dos. Quelque chose de doux, molletonné, roule à ses côtés. Tâtonnant un peu dans la pénombre, elle allume sa petite lampe de chevet.

Son Cthulhu en peluche la regarde de ses yeux en billes noires, couché sur le côté. Tout sourire derrière ses rangées de tentacules.

Ça fait des années qu’elle ne dort plus avec une peluche. Elle n’en a jamais eu beaucoup, d’ailleurs.

Elle attrape le Cthulhu, le redresse. Il tient assis, ses pattes palmées étendues devant lui, stabilisé par les ailes de dragon dans son dos de batracien.

— C’est le Grand Cthulhu. Il te protégera contre les vilains rêves de licornes immaculées et de gros débiles en armure qui sauvent des greluches en robes roses.

Upnos, bien sûr. Il le lui a offert quand elle avait six ans. C’étaient les débuts du groupe qu’il avait monté avec Alex.

Elle se lève, s’habille, repasse le grand sweat Darkthrone. Sac à dos sur une épaule, descend dans le salon.

Alex ne la remarque pas lorsqu’elle arrive au bas de l’escalier. Depuis les premières années du groupe, la pièce est reconvertie en studio d’enregistrement, les murs tapissés de boîtes d’œufs et de pans d’isolant.

Lucile observe son frère, Ibanez noire à la main, assis face à la rangée d’amplificateurs. Ses cheveux de flammes sombres, détachés sur ses épaules, luisent dans la lumière halogène, réglée assez faible.

Elle continue jusqu’à la cuisine. Odeur de café et de pain grillé. Une clarté pâle filtre au travers de l’unique fenêtre à vieux carreaux cerclés de bois. La journée est nuageuse, et le vent semble être tombé.

Dans un coin, appuyé contre le vaisselier, la vieille guitare ESP d’Alex, customisée par Upnos. Entailles étranges dans le vernis noir, des motifs abstraits, arabesques d’une écriture incompréhensible. Une sangle de cuir torsadée pend du manche, ornée de petits objets hétéroclites, os et métal rouillé.

Elle prend deux tranches de pain toastées, les emballe dans une feuille d’essuie-tout. Dans l’autre pièce, son frère a cessé de jouer. Un larsen crie, suivi du claquement d’un câble jack qu’on débranche. Traînant le pas, il entre dans la cuisine, se laisse tomber sur une chaise. Regard dans le vague, souligné de poches sombres, fixé sur la frondaison d’arbres à l’orée du bois.

— Quelques potes vont venir vers 11h. Ils ont proposé de m’aider pour… pour nettoyer le bordel, là-haut.

Sa voix est distante, un peu voilée. Lucile hésite, pain emballé à la main, s’apprêtant à le glisser dans son sac. Le dépose finalement sur la table, s’installe face à son frère, qui baisse les yeux vers elle, esquissant l’ombre d’un sourire.

— Tu n’as pas eu… (Sa voix dérape un peu. Raclement de gorge.) de cauchemar ?

— Non, t’inquiète pas, dit-elle doucement, secouant la tête.

Alex ferme les yeux. Sa moue vire au rictus amer.

— Moi, j’y ai pas échappé.

Lucile frissonne, glisse les mains dans les poches du sweatshirt. Elle remarque que le poêle est éteint, vitre de mica noire sur fond de cendres.

— Tu allais sortir ? demande Alex.

— Je voulais aller voir la ruine, tu sais, dans la clairière.

Il hoche doucement la tête.

— Vas-y, alors, avant qu’il se mette à pleuvoir.

Lucile hésite, tendant la main pour ramasser son sac. Se ravise.

— J’irai un peu plus tard, dit-elle. Quand ils seront arrivés.

— Pourquoi ?

— Je veux rester avec toi.

Alex l’observe sans rien dire. Dans ses yeux ternes, passe une lueur attendrie, un peu amusée.

Mais surtout reconnaissante.

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