Chapitre 3 – (Written) by time and dust

Grondement du moteur, mêlé aux guitares électriques du lecteur de disques. Synthétiseurs glaçants. Mélodie lente et lancinante, qu’accompagnent des lamentations écorchées.

Alex, au volant, le regard lointain, dirigé vers la route et son alignement de lampadaires, le long des immeubles et des pavillons. Depuis leur départ du commissariat, il n’a pas dit un mot. Lucile, accoudée à la portière, observe le défilement des façades, alternant parfois d’un regard à son frère.

Elle comprend qu’il soit si triste. Upnos était son meilleur ami. Ils jouaient de la musique ensemble, avec un autre garçon, Frank, qui était au piano. Alex à la guitare. Upnos au chant, et à la compo.

Elle l’aimait bien, aussi.

Images dans son esprit du grand adolescent un peu maigre, son manteau de curé, tout tailladé sur la longueur. Vautré sur la poire en skaï bleuâtre, devant le vieux poêle, écrivant des trucs dans un vieux cahier tout déformé par l’humidité.

La petite voiture s’engage sur la route étroite d’une zone périurbaine moins dense. Silhouettes des arbres noueux dans la lumière des phares, l’écorce laiteuse sur l’ombre des broussailles. Régulièrement, des clairières se découpent, dans l’encadrement des murs et des haies : des villas, ou d’anciens domaines agricoles, un peu à l’écart de l’agglomération. Alex tourne sur l’un des chemins privés, l’un des rares dont le portail est ouvert. Approche de la bâtisse de pierre, long pavé terne surplombé de son étage plus réduit. Le perron est perdu dans les herbes hautes, où se dessinent la piste de la voiture et le sentier jusqu’à l’entrée. Suivant les marques sombres, il stationne le véhicule le long du mur, près des deux fenêtres closes. Détache sa ceinture de sécurité, soupirant, sort de la voiture. Lucile descend à son tour et récupère son sac à dos, resté dans le coffre. Son frère attend pour verrouiller, la regarde faire.

Les yeux grands ouverts sur l’obscurité de sa chambre. Elle est allongée dans son grand lit, aux boiseries aussi vieilles que la maison. Alex est au téléphone, en bas. Sa voix porte au travers du plancher, trop étouffée toutefois pour qu’elle en distingue clairement les propos.

Il annonce à Frank ce qui est arrivé à Upnos.

C’est le claviériste. Il composait aussi les morceaux, avec Upnos. Alex adorait ce qu’ils faisaient. Mais Frank trouvait Upnos bizarre, même s’il travaillait tout le temps avec lui. Une fois, il avait dit à Alex qu’il le soupçonnait de prendre des médicaments. Elle n’avait pas compris pourquoi on aurait dû le soigner. Il était toujours gentil, et très drôle. Il ne se fâchait jamais avec personne, elle ne l’avait jamais vu en colère.

Quand elle parlait avec Upnos, elle ne se sentait pas comme une gamine. Il n’ouvrait pas de grands yeux surpris en apprenant qu’elle lisait du Théophile Gautier à côté des Chair de Poule de R.L. Stine.

Il était très mystérieux, aussi. Il ne laissait personne lire ce qu’il écrivait dans son cahier, et feulait comme un chat si on faisait mine de le prendre.

Alex a cessé de parler, en bas. Lucile entend craquer les marches, puis une porte s’ouvrir et se refermer. Se redressant sur un coude, elle allume la lampe de chevet. Récupère son sac à bout de bras, posé à côté du lit. Assise en tailleur, elle le pose entre ses jambes, l’ouvre, tirant sur le porte-clefs accroché à la fermeture éclair, petite momie Tutenstein en plastique moulé.

À l’intérieur, parmi d’autres effets divers, un cahier souple, qu’elle sort d’un geste lent, presque cérémonieux, dépose sur ses genoux. La couverture est vieille, tachée, les pages gondolées par l’humidité. Des marques de rouille courent sur la reliure en spirale, un peu tordue. Doucement, elle le feuillette, laisse son regard errer, trop épuisée pour vraiment lire. Écriture hasardeuse, pas très appliquée, parsemée de fantaisies étranges : majuscules, mots soulignés, italiques exagérés. Les deux dernières pages utilisées sont collées entre elles. Liquide rougeâtre, séché en croûtes, en petites éclaboussures éclatées.

Ces taches… C’était là qu’Upnos écrivait avant qu’il ne…

Détonation en écho, son déchirant l’air. L’image enregistrée par ses rétines l’espace d’une seconde avant qu’elle ne ferme les yeux.

Une gerbe de sang, qui sort par le haut de sa tête, au milieu des cheveux ondulés…

Avec la nuit, les souvenirs peuvent venir ramper dans l’obscurité comme d’affreux insectes. Mais ça lui semble encore bizarre, flou, comme si c’était arrivé dans un rêve. Elle n’arrive pas à sentir toute la tristesse qu’il faudrait, comme Alex… peut-être parce que Upnos semblait si… heureux.

Mais c’est horrible de penser ça. Il est mort. Il ne peut pas être heureux.

Et pourtant, elle ne peut pas ôter l’idée de sa tête. Ce dernier flash, comme un arrêt sur image, dans une vidéo…

Upnos tient le pistolet sous son menton, et il sourit.

Les brumes du sommeil empoissent peu à peu ses pensées. Elle éteint la lumière.

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