Chapitre 3 – Musique Assistée par Humain

Il tient la porte du bureau ouverte, m’invite à entrer. Dans le couloir, quelques musiciens discutent en allemand – il me semble reconnaître quelques têtes super célèbres de l’orchestre philharmonique de Berlin. Un homme âgé accompagné d’un porteur de contrebasse a une explication animée au téléphone, dans une langue slave.

J’entre à la suite de mon violoncelle, comme le pragmatisme le demande, un sourire poli à Bauern au passage :

— Merci !

— Prenez place, je vous en prie.

Plusieurs chaises minimalistes devant une table design, mais quelconque. Des meubles à tiroir, pas grand-chose d’autre. Ce n’est pas son bureau principal, ça, enfin, pas en temps normal, sans doute. Il vient s’installer de l’autre côté, fait quelque chose sur la tablette qu’il avait tout à l’heure, et la pose devant lui. Je lui demande :

— Vous êtes seul à vous occuper de tous les musiciens retenus ?

— Non, non, bien évidemment, non.

La plaque de verre du bureau s’illumine, des icônes apparaissent. Pas si mal, la « table design, mais quelconque » ! Il continue :

— Nous partageons la tâche avec quatre autres collègues et subalternes, les candidats que nous avons croisés dans le couloir attendaient pour les rencontrer.

Il a un léger sourire avant de me confier :

— Je me suis arrangé pour traiter personnellement votre dossier.

Là, je dois réfréner la petite voix qui vient ternir mon enthousiasme candide, qui s’obstine à chercher des intentions louches sous-jacentes… Mais non, arrête, ça arrive les vrais « fans » (oh là là, ce terme !) même sur YouTube, surtout sur YouTube justement, ils suivent tout ce que tu fais et ils ont l’impression de te connaître et ça fait toujours un peu bizarre une fois dans la vie hors-ligne.

Sans attendre que je réponde quelque chose (ce qui m’arrange un petit peu je dois l’avouer), il affiche un document en plein écran et me tend un stylet tactile.

— Bien ! Ceci sera le dernier contrat à signer pour vous déclarer officiellement des nôtres dans cette aventure. Toutefois, je dois avant tout vous expliquer quelques détails avant que vous preniez votre décision. Sachez bien que rien ne vous engage encore, vous êtes libre de refuser de participer, auquel cas vous sera remise une compensation financière pour le dérangement de cette journée, ainsi qu’un certain nombre de déclarations de confidentialité assez… radicales.

Il énonce tout ça sur le ton d’une récitation un rien lasse. Je m’attendrais presque à ce qu’il hausse les épaules en soupirant, « Les juristes ! », mais non, il ne le fait pas. Je hoche la tête, pour l’encourager à continuer :

— Je vous écoute, alors !

Son sourire revient, il réfléchit un instant.

— Avez-vous suivi les actualités autour des interfaces homme-machine, ces derniers temps, mademoiselle Grant ?

Quelques articles me reviennent en tête, les souvenirs sont vagues. Je revois surtout des vidéos, des casques de contrôle par la pensée, des chercheurs qui agitent les mains dans des champs infrarouges pour manipuler des données façon objet virtuel du cyberspace…

Autant ne pas trop s’avancer.

— Un petit peu… Mais j’ai sans doute pu rater des choses.

— C’est déjà plus que la plupart des gens, si vous voulez mon avis !

Il marque une pause.

— Et quid, alors, des interfaces machine-homme ? poursuit-il enfin.

— Hmm… Je crois qu’il y a eu de jolies innovations sur la restitution du toucher, euh… Le retour sensoriel, pour tout ce qui est réalité virtuelle… Restituer la forme d’objets 3D…

Il me regarde, bienveillant et un peu paternel encore, peut-être. Je fouille les fragments de titres et de termes qui me reviennent, déroule une tentative de synthèse au fur et à mesure :

— Et puis, il y a eu… Mais je ne sais pas si on peut le considérer comme machine-homme à proprement parler, vu que… Si, c’est bien ça aussi : je me souviens d’un chercheur qui faisait manipuler à un autre des pièces d’échec… Il jouait la partie contre lui-même, en fait, et le système transmettait ses signaux nerveux à l’autre personne en face… !

Son sourire s’élargit, il hoche la tête et tapote sur la table. Le document disparaît, il navigue dans une arborescence de fichiers.

— Vous n’êtes pas loin, vous n’êtes pas loin du tout ! Prenons un instant pour visionner cette vidéo, si vous le voulez bien.

L’image s’agrandit à l’écran – enfin, au bureau –, tournée dans mon sens. Une femme est installée devant un piano électronique bas de gamme, un bandeau noir, luisant, apparemment rigide, entoure son front et descend un peu sur la nuque. Plusieurs voix parlent en même temps, puis l’une d’entre elles se détache. Je crois reconnaître Sarah Varnes :

— Et… c’est parti !

La femme se redresse brusquement devant l’instrument, ses mains se placent sur le clavier dans une position relativement correcte. Elle semble interloquée, part d’un petit rire. Et puis, lentement, elle commence à jouer, une mélodie classique, c’est… La Lettre à Élise de Beethoven ? Oui, c’est ça. Le tempo est très, très lent, ses mouvements sont bizarres, maladroits. Une voix d’homme intervient :

— Alors, ça fait comment, la MAH ?

Elle glousse, ravie et sidérée :

— Super, super bizarre ! Il faudrait peut-être que je commence le piano…

Quelques rires, qui se suspendent net quand William Bauern met la vidéo en pause.

On dirait qu’il attend ma réaction, moi, j’essaye d’assimiler ce que je viens de voir. En toute logique, WPS ne travaille pas sur une simple interface qui ferait accomplir à quelqu’un d’autre ce qu’un vrai musicien joue à côté, par transmission nerveuse… Mais l’autre hypothèse, c’est… C’est juste… Non ?…

— C’est Sherlock qui jouait ?

La question est sortie toute seule, Bauern a l’air tout content :

— Ce que vous venez de voir, mademoiselle Grant, est une première mondiale : non pas un être humain jouant de la musique assistée par ordinateur, mais un ordinateur jouant de la musique avec l’assistance physique d’un être humain.

MAH… L’acronyme, dérivé de la Musique Assistée par Ordinateur ?

— Musique Assistée par Humain…

Son sourire s’élargit, il opine :

— Exactement.

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