Chapitre 3 – Le botnet, c’est nous

— J’ai dit une bêtise ?

Je le suis maintenant dans le couloir, un peu agacé. Nos voix et nos pas sont étouffés par la moquette de lichen autonettoyant. Il me lance un regard par-dessus son épaule, ses lunettes sont toujours couvertes de lignes et de tableaux.

— L’hypothèse de la faille n’a pas encore été communiquée en interne. Pas plus que le problème en lui-même, d’ailleurs.

Coup de sang. Je l’attrape par l’épaule et l’arrête net. Il se retourne, étonné, je lance :

— Et comment j’étais censé le savoir ? Personne ne semble avoir jugé bon de me transmettre les informations ! Pourtant, en tant que directeur du service client, ça pourrait servir, peut-être, non ?

— C’est précisément ce que je suis en train de faire, monsieur. (Et le « monsieur » sonne tellement froid, à ce moment.) Le département informatique nous attend d’ailleurs pour un debrief des dernières avancées.

On se remet en route. Il est renfrogné, ses yeux rivés droit devant à présent. Je soupire.

— Excusez-moi, Ronand… Nous sommes tous à cran.

— Ce n’est rien, monsieur William.

Il ne semble pas tellement radouci. Tant pis. Mais au fond ça m’embête tout de même.

Encore deux couloirs, un ascenseur. Silence tendu. Une notification d’email entrant clignote dans l’angle de ma vue augmentée. Faire le vide, penser nettement, clairement : « Ouvrir ». La fenêtre s’affiche en semi transparence, les parois sombres de l’ascenseur en fond, métal brossé design, Ronand dans un coin, sévère. Parcourir les objets, les titres en surbrillance défilent. Des alertes, des symptômes inhabituels observés dans les centres Assistance & Maintenance d’autres villes, d’autres pays, un peu partout, le monde entier. Approximations de diagnostics, analyses des symptômes partagées avec la branche A&M internationale… Surconsommation énergétique des systèmes visiblement entraînée par les processeurs… Affaiblissement régulier sur une période d’une à deux semaines… Désactivation de l’implant inévitable…

Et tous s’interrogent, attendent, recoupent. Des premiers cas il y a une semaine déjà, les implants réinitialisés, par défaut, des compléments alimentaires prescrits… Et puis le retour à présent, les mêmes signes, mêmes affections. Des implants considérés défectueux remplacés entièrement, dans le cadre de l’assurance A&M.

Et des appels à l’aide, attente de confirmation d’une opération de rappel de produits, d’examens exceptionnels, demande de consignes de réaction claires…

Merde. Merde. Merde.

Je soupire :

— Ce truc semble s’être déjà répandu un peu partout, avant même qu’on ne le détecte.

Ronand opine, absent :

— Oui, et bien en avance de ce qu’on vient de voir ici, en fait. Au moins deux autres hospitalisations, déjà, avant la nôtre. Mais jusqu’à présent, les symptômes n’avaient pas été associés à une infection malware. Maintenant, les équipes IT à l’international travaillent conjointement pour l’analyse de la faille et l’identification du ou des malveillants responsables des symptômes. Plus nous avons de monde sur le créneau, plus vite nous cernerons comment nettoyer les systèmes atteints. Et patcher cette vulnérabilité.

— Oui, oui, je comprends. Le département informatique et le vôtre sont en charge de ce genre de questions, tant que je suis mis au courant de ce qu’il se passe, je n’ai rien à redire.

Mon ton se veut compréhensif. Ronand acquiesce, il semble vaguement soulagé.

L’ascenseur signale l’étage dédié au secteur informatique.

Des éclats de voix, des invectives, des conversations au téléphone trop fortes, des pas précipités. Même le sol high-tech ne parvient plus à étouffer le chaos général.

Virage au couloir de droite. Un open-space au bout, celui des programmeurs. C’est de là que provient l’essentiel du raffut. Les bureaux sont surpeuplés, au moins deux personnes de plus par station, des portables dépliés un peu partout Ronand fend la cohue, je le suis de près. Une ou deux bousculades, un employé pressé qui s’arrête un instant pour s’excuser et repart dans son appel ou rejoint un autre poste, main plaquée sur l’oreille.

Au fond, dans la pièce à l’écart avec une vitre façon aquarium, stores baissés, le bureau de l’ingé chef du secteur informatique. Andrea Phelps. Vague pointe de curiosité, son espace de travail perso va-t-il ressembler à ce que je connais de cette fille ?

Ronand toque et entre aussitôt, je le suis.

— Bonjour, monsieur William.

Elle est assise un peu voûtée dans l’unique fauteuil, entourée des unités vrombissantes. Toujours aussi maigre et toujours aussi… sans visage. Cet éternel casque, couvert de câbles, à part un coin de cuir chevelu blond qui dépasse, là où une broche transneurale se plante.

Je la salue du chef. J’imagine qu’elle doit bien pouvoir me voir, d’une façon ou d’une autre.

Ronand s’adosse à une sorte d’armoire de serveur, soupire, la tablette est réapparue entre ses mains. Il a l’air particulièrement fatigué sous les néons, sa voix dérape légèrement.

— Où est-ce qu’on en est, Andrea ?

Elle lève la tête, comme pour nous regarder, mais elle doit plutôt voir d’immenses colonnes de résultats entrants, en 3D explorable à souhait façon cyberspace. Pendant quelques secondes elle bouge la tête, observe sans rien dire. Puis finit par déclarer d’un ton sans appel :

— Minage.

Je la fixe, en attendant qu’elle développe. Mais rien ne vient. Ronand semble sidéré :

— Du minage de crypto-monnaie ? Sérieusement ?

Il secoue la tête, retire ses lunettes pour se masser les yeux. Je les regarde tour à tour, lève les mains :

— Attendez. Vous commencez déjà à me perdre. Un petit débrief, ça serait bien.

Ronand repasse ses lunettes.

— Est-ce que vous situez les crypto-monnaies, déjà ? Le système d’échange décentralisé, une valeur totalement détachée des marchés financiers « réels »…

— Oui, oui, jusque-là, je suis.

— Le minage, c’est ce qui crée cette monnaie, et n’importe qui peut y participer. C’est le côté distribué. D’accord ?

Un flash soudain. Quelque chose au début de la décennie précédente, à l’apogée de la domotique. Des objets connectés compromis pendant des mois sans que personne ne réalise : des caméras de surveillance et des grille-pains et n’importe quoi changés en robots de création de monnaie anonyme et virtuelle. Des dizaines de grille-pains. Des centaines. Merde…

Léger vertige. Besoin de m’appuyer, je pose la main sur l’angle d’une grosse tour bourdonnante, des leds luisantes en façade. Il fait trop chaud, ici. Une odeur d’électronique brûlée.

— Le bordel des botnets d’objets connectés, début 2020… On n’en est pas là, quand même ?

Ronand hésite, lèvres pincées.

— C’est peut-être un peu tôt pour dire ça…

Phelps tranche, froidement narquoise :

— Les prothèses sont les nouveaux objets connectés. Et c’est un nouveau 2020, monsieur William. Mais cette fois, nous portons les infections en nous, et les processeurs tirent notre propre énergie pour tourner. Le botnet, c’est nous.

Consternation, une vague froide qui remonte le long de mon dos. Je cherche un soutien du côté de Ronand, qu’il dise quelque chose, qu’il nuance un peu, qu’il…

Mais il évite mon regard. Ce qui en dit encore plus long.

Continuer vers le chapitre 4

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