Chapitre 2 – (Was just) a blaze in the northern sky

Le commissariat central. Dédale de salles défraîchies et de corridors carrelés de PVC rayé, sous les rangées de néons blêmes. Chaleur sèche, trop forte, des vieux chauffages en fonte sous leur peinture couleur de mastic.

Assise seule sur l’inconfortable série de chaises métalliques, Lucile attend. Sac à dos posé sur ses genoux, les bras croisés dessus. Mains frêles perdues dans les manches du sweatshirt Darkthrone qu’Alex lui a prêté, bien trop grand pour ses douze ans.

Les fils noirs des écouteurs de son baladeur s’entortillent dans la masse de ses cheveux sombres. De temps en temps, un agent émerge d’un bureau pour remonter le couloir, dans un sens ou l’autre, des dossiers sous le bras. Et disparaît aussitôt à l’angle, laissant parfois flotter une vague odeur de café ou de tabac.

Ça fait bien trois morceaux de l’album Transilvanian Hunger qu’Alex est entré dans ce bureau, tout au fond du corridor. Elle distingue une ombre vague, derrière la vitre dépolie de la porte.

Quelque chose serre un peu sa gorge. Elle s’en veut de lui avoir menti à propos d’Upnos. Quand elle est arrivée dans sa chambre, il n’était pas mort.

Elle serre fort son sac à dos.

Dans ses écouteurs, Fenriz, ses screams lancinants. Les guitares monocordes. Skald Av Satans Sol.

Dans l’angle de son champ de vision, la porte du bureau s’ouvre. Alex en émerge, l’air toujours aussi morne, suivi d’une femme en tenue civile. Ils s’arrêtent, elle lui glisse quelques mots que la musique emporte. Alex fixe un instant Lucile. Leurs regards se croisent. Ses yeux sont fatigués, enfoncés dans des poches ternes. Se tournant à nouveau vers la femme en jean et veste polaire, il hoche la tête, lui répond. Sourire poli. Ils se séparent. Elle adresse un petit signe à Lucile (qui lève timidement la main en retour), puis disparaît à nouveau dans le bureau.

Remontant le couloir, Alex ne sourit plus. Blême, le regard fixe, il se laisse tomber sur la chaise, à côté de Lucile. S’avachit en avant, coudes sur les genoux. La tête entre les mains.

— Bordel… Les flics m’ont dit comment tu l’as… trouvé… Oh, putain, putain…

Sa voix est faible, brisée. Lucile range son baladeur, l’air absent, retenant les larmes qu’elle sent monter, de voir son frère dans cet état.

Alex secoue la tête, inspirant longuement. Sa queue de cheval d’un roux sombre est en partie défaite, tombe un peu n’importe comment sur ses épaules carrées. Les manches d’une veste militaire retroussées jusqu’aux coudes laissent voir les pointes de ses tatouages. La lumière des plafonniers à néons change sa peau pâle en nuances de bleu gris maladif.

— Je suis vraiment désolé, lâche-t-il, atterré. Upnos… J’aurais dû me douter que quelque chose clochait…

Il se redresse, soupire. Lance un regard à sa sœur, qui l’observe en silence, une lueur triste dans ses yeux clairs. Anneaux d’aigue-marine sans défaut, soulignés de cernes.

— Tu pouvais pas savoir, déclare-t-elle doucement. Il n’avait pas l’air d’aller mal…

— T’as pas tort… Pourtant ça fait un bail que je le connais. Il a toujours eu des idées bizarres. Mais ça… Putain, Lucile…

Sa voix s’étrangle, il n’achève pas. Déposant son sac par terre, Lucile se rapproche de lui sur sa chaise, passe son bras autour de son dos trapu. Il se tourne vers elle, l’enlace doucement, masse musculeuse cerclant le corps frêle noyé dans les flots de tissu noir du sweatshirt.

— On dirait que c’est toi qui me réconfortes fait Alex avec un sourire triste, s’écartant de sa sœur.

Lucile sourit sans répondre, glisse les mains dans ses poches ventrales.

— Les flics ont fini avec nous, soupire Alex, on peut y aller.

Il se lève, attrape machinalement la sangle du sac à dos de Lucile, posé entre les sièges. Mais tendant la main, elle intercepte doucement son geste.

— C’est bon, Alex. Je vais le prendre.

Continuer vers le chapitre 3