Chapitre 2 – Surcharge système

— Drainé, vidé, à ce point… ?

— Jusqu’à l’insuffisance cardiaque, son cœur ralentissait et repartait en boucle avec son pacemaker. Et il pompe de l’énergie, lui aussi, pour fonctionner.

L’équipe de l’A&M de la chambre 4 se tient près du lit encore en vrac, livide. Leurs noms gravitent autour de leur silhouette en surbrillance. Je n’en connais aucun. Ronand se tient à côté de moi dans l’entrée, tablette à la main, ses lunettes connectées réactivées. Les deux affichages font défiler du texte et des diagrammes en continu.

— Et c’étaient bien ses implants qui tiraient à ce point dans ses réserves ?

Ronand répond tout en continuant à suivre le défilé de données :

— Les rapports d’état enregistrés indiquent une occupation extrêmement intense des processeurs. De tous les processeurs, de chacun de ses membres, du défibrillateur, des yeux, tout…

— C’est suffisant, selon vous, pour en arriver à l’affaiblir à ce point ?

Je les observe, fatigués, tendus. Le médecin de nuit hoche la tête.

— Cela n’aurait sans doute pas été le cas chez une personne plus jeune, en meilleure condition physique. Sans compter que l’implantation intégrale est toujours plus intense, physiologiquement.

Je le fixe, plissant les yeux.

— Et donc, en quelques heures…

Un aide-soignant répond, rivé à une tablette lui aussi :

— Pas quelques heures, monsieur. L’historique de l’activité processeur montre que les premiers signes de consommation énergétique trop élevée sont apparus il y a environ deux semaines.

— Mais… Il n’aurait rien remarqué, jusque-là, dans ce cas ?

Ronand me glisse un regard à travers ses écrans.

— L’utilisation détournée des processeurs ne dépassait jamais les 30 %. Compte tenu du modèle de prothèse, il n’aurait pu le remarquer que lors d’une utilisation particulièrement intensive.

Je ferme les yeux, pour réfléchir, pour calmer mon propre cœur, aussi.

— Résumons. Ses processeurs sont emballés en continu pendant deux semaines, ce qui draine tout le potentiel énergétique de son corps, et l’expédie ce soir aux urgences.

Je rouvre les yeux avant de reprendre :

— Mais sommes-nous bien certains que le problème soit lié à notre… à la vulnérabilité du firmware ?

L’équipe médicale semble embarrassée, les regards se font fuyants. Ronand est sombre, il répond très vite :

— Je ne vois pas ce que cela pourrait être d’autre, monsieur. La branche informatique a déjà détecté la présence d’un programme malveillant, donc…

— D’accord, mais nous devons être certains qu’il n’y a pas eu… mauvaise utilisation, vous voyez ? Un détournement au niveau logiciel, pour essayer de débloquer des capacités supplémentaires, de contourner les limites de sécurité que nous avons posées…

Ronand plisse le front, perplexe

— Vous voulez dire, comme pour les smartphones ? Une sorte de jailbreak pour accéder à l’intégralité du système en root ?

— Euh, oui, oui sans doute. Pour accéder à toutes les applications payantes sans verser un centime, et…

Le médecin marmonne quelque chose, désapprobateur. Je pivote vers lui, haussant les sourcils. Il se reprend, secoue la tête :

— Rien, monsieur, je me disais juste… Heureusement que l’avocat du client est reparti avec lui.

Coup de pression dans mes tempes. J’essaye de sourire :

— Je vois. Bon, je suppose que tout a été joué dans les règles ici, et qu’il ne trouvera rien à redire de nos prestations, n’est-ce pas ?

Le médecin hésite, sombre. J’insiste :

— Non, vraiment, dites.

Son regard dérive vers Ronand, sur ces mots, il semble mal à l’aise.

— Si la cause est bien une vulnérabilité logicielle… Qu’il ait eu besoin de nous consulter est en soi un motif de litige défendable en justice.

Je consulte Ronand à mon tour, qui fixe sa tablette, ne répond pas. Mais son air parle pour lui.

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