Chapitre 2 – Damnatio memoriae

Les piédestaux sont ornés, défigurés aussi… Les statues ont peut-être disparu à la même période… Une vague de profanation, un changement de dynastie, l’éradication du nom (damnatio memoriae locale…?), un schisme religieux (comme le pharaon maudit d’Aton… ? la période n’est pas si éloignée…), vandalisme pur et simple (peu probable), invasion par une puissance ennemie… ? Rien dans ce sens, dans quelque publication que ce soit, pourtant… On ne cache pas un tel événement… Même l’histoire officielle, même l’oubli artificiel, la mémoire qu’on recompose… Non.

Cette salle continue de s’enfoncer dans la montagne. Cela explique la fraîcheur qui monte, presque un peu humide, agréable… Le fond reste hors de vue… jusqu’où… ? Les dimensions sont exceptionnelles, même pour… Un temple ? Une salle d’apparat, de riches réceptions officielles (les royaumes étaient puissants, influents, c’en est même intriguant, selon certains, au vu de la position de la vallée, le site est reculé, l’a toujours été, les contacts peu aisés, la prospérité encore incomplètement expliquée). Non, les colonnes, la statuaire disparue, les ornements (processions, liturgies, offices…?) C’est nécessairement un temple. Il y en a plusieurs, échelonnés au fil du canyon, et comme la plupart de ces bâtiments troglodytes, ils s’ouvrent sur le réseau de galeries qui sillonnent le massif calcaire. Une galerie de ces dimensions… ? Que disait le guide, déjà… ? Unique pour des édifices troglodytes … À présent, j’en prends bien la mesure… ! Les photos ne le rendaient pas (les photos ne le rendent jamais, l’impression n’est jamais aussi forte, l’ampleur se tasse une fois transposé en image) si grand, si vaste, si invraisemblablement grand (comment ont-ils pu creuser autant, faire tenir autant de masse en rééquilibrant les fragilités, les failles… ? C’est la même démesure, la même soif d’impossible que pour les pyramides d’Égypte, de l’Amérique précolombienne, qui correspond bien à ce que l’on sait d’eux, après tout, des dynasties fières, orgueilleuses, qui voulaient en imposer, laisser leur marque…).

Les autres sont sortis pour de bon, on dirait, il n’y a plus que l’écho. Les dalles et leurs miettes qui craquent, crissent, les talons qui couinent sur les parties usées, et le bruit résonne, se répercute de colonne en colonne, entre les murs, jusqu’au plafond toujours invisible, qui restitue les sons comme dans une grotte (c’est une grotte), dans un gouffre ou un puits de forage minier à l’abandon. Il faudrait arrêter avec l’humidité par contre, maintenant ça commence à faire trop, l’air s’en alourdit (tu t’essouffles, vieillerie que tu es), la fraîcheur donne presque le frisson, après cette chaleur infernale, la transition au réfrigérateur… Eh ,une boisson bien glacée, ça ne serait pas de refus, en revanche, pas vrai ?

La salle n’en finit vraiment jamais, sans rien de vraiment nouveau… Cette lumière, derrière (loin, vraiment, si loin…?) c’est la sortie ; quoi d’autre ? Le guide va commencer à se demander ce qu’il se passe, peut-être, s’il s’arrête. Mais les deux aimables Britanniques lui diront, non ? De toute façon, tu n’en as plus pour très longtemps ici, ça devient un peu monotone : sans documentation, rien à faire de bien utile… Balayer l’air du faisceau bleu, les piliers continuent, s’alignent comme des arbres, bien rangés, dressés vers la canopée noire, les bas-reliefs s’étirent, s’étirent, s’étirent, les piédestaux marquent des intervalles réguliers (mais énigmatiques) comme des bornes, dépourvus de leur but initial…

Et les vandales ont poursuivi leur ouvrage, quel qu’ait été leur(s) motif(s), ils tenaient à l’achever : leur ponctuation sauvage suit toujours la moindre figure, le moindre symbole qui permettrait peut-être de comprendre un peu mieux leur acte (C’est un paradoxe au final, pour effacer un nom, un dieu, une idée de l’Histoire, de détruire en même temps jusqu’à la moindre possibilité pour les suivants de comprendre l’acte, pourtant, la destruction est bien ancrée dans une appréhension du temps : pourquoi ravager toutes les traces, si ce n’est pour altérer le processus de mémoire ?) à tel point qu’il en semble parfaitement absurde, à première vue, et le reste jusqu’à ce qu’on trouve d’autres traces qui auraient réchappé au massacre.

L’humidité est vraiment intenable, maintenant. Les murs doivent être criblés d’infiltrations d’eau, si profond dans la montagne. Ça se sent, aussi, l’odeur de renfermé antique, de vieille pierre mouillée, de lichen, de mousse, et ce fond presque un peu salé, presque maritime ? Allons bon… ! Le calcaire est une roche marine, après tout, il a peut-être emprisonné l’odeur comme un fossile pris dans les sédiments. Idiot (petit rire essoufflé).

Et ça continue encore. Tant pis, il faut rejoindre les autres, un moment ou l’autre, retourner dans le four, après le réfrigérateur. Peut-être qu’ils ont terminé le tour, et commencent à repartir vers le bus, avec son air conditionné. Oh, son air conditionné…

Mais… là, au fond… l’obscurité semble moins noire (si ça signifie quelque chose), il y a eu comme un reflet… Le bout du tunnel, le fond du temple, ou quoi que fût cette pièce ? Non, non, c’était trop centré, trop proche, repasse lentement le faisceau… Oui, il y a quelque chose, et non, ce n’est pas le mur. Une forme…

Continuer vers le chapitre 3 – final