Chapitre 1 – Worldwide Professional Systems

Un monolithe de verre noir, ou plutôt un obélisque. Un obélisque dont on aurait inversé la pointe et la base, une structure à la physique impensable. De loin, c’est un prodige surréel. De près, une illusion vertigineuse, captivante… Un peu dérangeante aussi ? Un malaise trouble et plutôt plaisant, comme la vibration étrange d’une dissonance. Je sors de l’autotaxi, la voix du système dit quelque chose que je n’écoute pas vraiment. Je suis au pied de cette chose, de cette créature inorganique et impassible, déjà à l’ombre du découpage incurvé. WPS, les lettres flottent en hologramme immense, code de couleur sobre, bleu acier sur noir obsidienne, comme un sceau apposé sur la place qui porte leur nom. Worldwide Professional Systems Plazza. Le temps disparaît, il n’y a plus que la masse élancée de l’édifice.

— Ah, c’est toujours impressionnant quand on le voit pour la première fois, oui… !

La voix me sort de la torpeur contemplative. Un homme en complet gris, un peu plus vieux que moi, le sourire un rien charmeur ou juste gentil, j’opte pour le deuxième dans le doute et le lui rends en mode poli.

— Déjà, en réalité virtuelle, je suis restée… dix minutes, à le regarder sous tous les angles ! Je pensais que ça m’aurait préparée… Mais, en fin de compte, pas le moins du monde !

Il a un petit rire. Baisse les yeux vers l’étui du violoncelle, à mes côtés.

— Tous les autres ont eu cet instant de stupéfaction, en descendant de leur taxi. C’est le rituel des nouveaux venus.

— Vous avez vu passer beaucoup de candidats ?

Je me retiens d’ajouter le « déjà », qui me brûle les lèvres. C’est le premier jour de la sélection, bien sûr qu’il doit y avoir foule ! Pas d’illusions, l’email d’invitation personnelle ne doit pas l’être tant que ça… Mais c’est bien aussi, les illusions, on peut les voir autrement… Comme de « l’espoir », notamment ?…

Il réfléchit, le regard toujours fixé sur la housse sombre.

— Plus d’une dizaine, depuis ce matin, oui. Vous le savez sans doute, le projet est censé rester… discret, pour le moment, tant que rien n’est officialisé. Mais vous ne passez pas trop inaperçus, on va dire !…

Il sourit à nouveau et précise :

— Vers onze heures, il y avait ce contrebassiste… Même depuis le douzième étage, je ne pouvais pas le rater.

— Ah oui, ça, la contrebasse !

— Vous êtes de quel ensemble ? J’ai reconnu quelques grands noms de l’orchestre national… Peut-être de vos collègues ?

— Oh, non, je, euh… J’ai participé à diverses formations dans ma région, mais je suis indépendante. Je fais surtout des vidéos sur internet, des live-streaming également.

Il est surpris – je le comprends et je m’y attendais –, et peut– être un peu déçu, je m’y prépare à chaque fois aussi. Mais pas tant que ça non plus, passées les premières secondes d’étonnement, il a toujours l’air enthousiaste. Plutôt agréable !

— C’est intéressant ! Vous restez dans les classiques, ou vous faites des reprises de… un peu de tout, comme ça se fait pas mal sur YouTube ?

— Les deux ! Tout dépend des périodes…

Je souris, vraiment cette fois : ça fait toujours plaisir de trouver quelqu’un qui se montre curieux ! Puis je précise :

— En ce moment, je transcris surtout des vieux tubes new wave et des musiques originales de jeux vidéo… Mais avant ça, j’étais sur des adaptations baroques françaises. Un peu de tout, vraiment !…

Une sonnerie, sonate de Bach au piano sur haut-parleurs un peu trop petits. Il sort son portable, m’adresse un rapide signe d’excuse :

— Bonne chance !

S’éloignant en enjambées rapides, il continue :

— Oui, Jeremy, j’arrive. Le slide est prêt pour la réunion de 14h, pas de problèmes pour ça. Du nouveau du côté de Bergmann ?…

Je lui emboîte le pas de loin, résistant à l’attraction de la masse de verre qui essaye d’absorber à nouveau mon attention et ma conscience – hypnotique, oui, c’est le mot ! Même d’ici, même de plus près, les parois de verre trapézoïdales sont parfaitement opaques, sans reflets, une absence de lumière, un vide – une barrière immatérielle qui s’ouvre devant l’homme au complet gris pour l’avaler dans une clarté chaleureuse, un peu dorée. Qui me nimbe à mon tour quand je passe les portes, en même temps que la tiédeur douce, agréablement suffisante. Je crois me souvenir du partenariat de WPS avec un géant de la domotique, supercalculateurs et big data associés aux chauffages et éclairages connectés. Le résultat est merveilleux pour les sens. « Luxe, calme, et volupté », oui. L’impression du hall d’un hôtel cinq étoiles ou d’un centre de spa cossu, plus que d’une multinationale de l’informatique cloud, en nuances d’obsidienne et du bleuté des trois lettres qui dominent à nouveau leur domaine en projection spectrale. Worldwide Professional Systems. Sobriété futuriste et design. Sans doute onéreuse aussi. Si je ne passe pas les sélections — ce qui est probable – j’aurais au moins vu cette déco incroyable. Mais ça donnerait vraiment envie d’y rester un peu plus ! Toute une semaine à considérer ce temple extraterrestre comme mon nouveau studio de travail – ça change du studio tout court, un petit peu, en effet. Et puis, l’hôtel payé – même gamme que le trajet en train ? Ça va être quelque chose ! Mais bon, ne rêve pas trop, la retombée va faire plus mal après… L’orchestre national est dans la place, qu’est-ce que WPS va faire d’une pauvre youtubeuse à côté ?

— Mademoiselle Grant ?

La voix me surprend – l’interpellation également. Je dois avouer que je ne m’y attendais pas du tout.

Un homme mûr, le corporate type : élégant, la cordialité très officielle. Il répète, me tend une main baguée de chrome.

— Mademoiselle Viviane Grant ?

La poignée de main est tout autant corporate – l’image que je m’en fais, du moins, oui. Je souris, assez sincèrement touchée de l’attention – en plus, c’est vrai.

— Oui, c’est moi. Bonjour !…

— William Bauern, enchanté. Je suis responsable de l’accueil des intervenants extérieurs dans le cadre du projet. Avez-vous fait bon voyage ?

Oh, oui, train en classe luxe tous frais payés. Rarement aussi bon ! Je réponds juste :

— Très bien, oui, merci. (J’ajoute après un instant.) Le bâtiment du siège est vraiment… Incroyable !…

Il sourit, acquiesce :

— Oui, c’est quelque chose qui marque toujours nos visiteurs.

Son timbre est feutré, il parle presque à voix basse. « Le projet ». Je repense à la confidentialité ratée, ça m’amuse un peu. L’amateur de Bach au complet gris attend un ascenseur, plus loin, son téléphone toujours à l’oreille. Il me sourit, amical. Je hoche la tête, lui rends le sourire avec un petit geste de l’étui de violoncelle. William Bauern continue :

— Si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire jusqu’aux locaux des auditions.

Nous quittons le hall par une double porte parfaitement invisible dans le mur en éclats géométriques sombre. Je n’aurais jamais soupçonné son existence si elle ne s’était pas ouverte automatiquement à notre approche. Derrière elle, le couloir s’étire toujours dans le dépouillement ultra stylé et probablement ultra high-tech. Oui, l’éclairage s’intensifie très progressivement sur notre passage pour diminuer ensuite, sans aucune coupure. Détail classe et écolo en prime. Sans non plus de sources visibles : le plafond poursuit son anfractuosité miroitante et noire. Une lumière fluide, omniprésente… non, je ne vois pas d’autre mot.

Bauern m’observe en coin, alors que je regarde un peu partout. Il a son sourire courtois, ne dit rien de spécial. Je me sens un peu bête malgré tout, sans trop de raison – je pense. Je m’éclaircis doucement la gorge, puis demande, surtout pour dire quelque chose :

— Comment l’audition va-t-elle se dérouler ?

— Nous avons dix unités disponibles pour les auditions personnelles. Comme il en a été convenu, chaque musicien est évalué pour son jeu en soliste, et uniquement en soliste. Le temps de préparation et d’échauffement est spécifiquement assigné en fonction de chaque instrument, de même que la durée de la représentation, afin, vous comprendrez bien, d’assurer autant d’équité et de précision que possible quant à la sélection.

— Dix unités, je vois. Vous devez avoir un jury… impressionnant !… Ça doit être inhabituel comme position, membre de jury musical, pour un groupe comme WPS.

Je regrette immédiatement d’avoir dit ça. J’espère que ça ne sonnait pas comme un jugement négatif…

Mais il se contente de son sourire, vraiment amusé maintenant, et ne répond rien. Je regarde un peu ailleurs, vers le sol, embarrassée (il n’y a pas vraiment de raison, pourtant – si ?) Les portes s’enchaînent, des pans de verre monobloc plus ou moins asymétriques, la fonction de la salle ou les noms des employés affichés en caractères bleu WPS. Le niveau de transparence du matériau me semble réglable. On ne fait aucun bruit en avançant, même mes talons s’enfoncent en douceur – la sensation est plutôt agréable. C’est une sorte de lichen-moquette. De ces trucs qui s’autonettoient et dépolluent l’air en même temps ? Je n’avais pas remarqué la légère radiance lumineuse aussi, qui se rajoute aux diodes invisibles. Ah, ce style !…

Bauern paraît hésiter à dire quelque chose. Son sourire s’élargit, il incline la tête vers moi :

— Vous allez signer l’accord de confidentialité. Je pourrai ensuite vous éclairer un petit peu sur le projet.

Il prend un air entendu avant de poursuivre :

— Vous ne comptez pas refuser soudainement de participer et aussitôt tourner l’une de vos vidéos pour dévoiler ce que WPS trame avec tous ces musiciens, n’est-ce pas ?

Je ne m’attendais ni au trait d’humour, ni à ce qu’il sache que ma musique est surtout diffusée en 4K de caméra amateur. Je le prends bien, il n’a pas l’air méprisant, en plus. Je secoue la tête :

— Non, bien sûr que non ! Et puis, si je repars poursuivie par vos avocats, je ne pourrais pas prendre le temps d’admirer encore le bâtiment, de dehors…

Il a un petit rire poli.

— Évidemment, cela serait bien regrettable…

Il déroule une tablette entre ses mains, puis il poursuit d’un ton d’excuse ou presque :

— Avant de vous conduire aux modules d’audition, il nous reste une formalité à accomplir. Vous avez déjà lu l’accord de confidentialité qui était attaché au message, je suppose ? Il s’agit du même document. Votre accord tacite est déjà obtenu de par votre réponse positive à l’invitation, et votre présence ici aujourd’hui, mais les juristes aiment une certaine… redondance, vous le savez…

Il me tend la tablette et poursuit :

— Veuillez signer ici, et ici. Je dois vous prévenir que votre empreinte digitale sera également enregistrée à des fins de certification du contrat.

Il hausse les épaules, l’air impuissant :

— Les juristes…

J’acquiesce, le contrat est bien propre – il m’a fallu une bonne heure pour en décortiquer le langage juridique…

Je gribouille du bout du doigt sur l’écran souple, bon, c’est à peu près correct, ça ira. Bauern y jette un œil par principe, hoche la tête.

— Merci.

Il reprend sa tablette, l’enroule avec soin et me lance avec un sourire presque trop aimable :

— Suivez-moi, je vous prie.

Je lui emboîte le pas tandis qu’il poursuit :

— Bien ! Tout d’abord, pour répondre à votre question implicite : non, il ne nous a pas été difficile de constituer un jury apte à procéder à la sélection. Pour la simple raison que vous n’allez jouer devant personne lors de cette audition.

Je cille, il me faut un temps pour essayer d’interpréter… Mais non, je ne vois pas. Il a l’air content du petit effet de la phrase. Je tente malgré tout une hypothèse :

— Vous avez arrangé une retransmission live ?… Pour ne pas avoir à faire déplacer le jury ?

— Non, non, personne n’assistera à une seule des auditions. De même que personne n’a procédé à la première sélection qui vous rassemble ici aujourd’hui avec les autres candidats.

Personne n’a… Une série de déclics, soudain, des engrenages qui s’alignent et s’entraînent (à ce stade ça doit même s’entendre hors de ma tête)… WPS, de la musique… Avant il y avait eu autre chose, non ?… Des tableaux, des photos, oui… De la cuisine aussi, non ? Des associations automatiques pour créer quelque chose de nouveau…

— Un réseau neuronal ?!

La phrase m’a échappé toute seule, je me suis même arrêtée dans le couloir, sous le coup de la révélation. Un réseau neuronal… ?!

Bauern opine, satisfait :

— L’intégralité de ce projet repose sur notre intelligence artificielle apprenante – son ensemble de réseaux neuronaux, en effet.

Il marque une pause, l’air rêveur.

— Notre supercalculateur est le seul et unique jury, seul maître à bord, poursuit—il. Vous en avez peut—être déjà entendu parler sous le nom de Sherlock. Les médias ont largement traité de nos derniers projets. Les travaux d’analyse prédictive des menaces en matière de sécurité informatique, notamment…

Il s’est arrêté aussi et a pivoté vers moi. Je le fixe quelques instants, les mots m’échappent. Pourtant, oui, ça se tient ! WPS et la musique, quel rapport, sinon ? P… punaise, c’est… Wouah. J’essaye de rationaliser ça en une phrase à peu près correcte, quand même :

— Sherlock… Oui, bien sûr, je vois… Vous l’avez fait dessiner, peindre, réaliser des photomontages, aussi, c’est bien ça ? Alors c’est… lui, ou elle, ou euh… ça, qui a composé ce que nous allons interpréter ?

— Ce n’est pas exactement ça…

Bauern recule de quelques pas, m’indique courtoisement une nouvelle double—porte (un trapèze tordu, totalement opacifié, marqué en bleu par un simple « Conférences » qui flotte sur le vide absolu). Il continue :

— Néanmoins, comme je vous le disais, chacun d’entre vous a été repéré et contacté par Sherlock, et lui seul. De même, c’est lui qui va décider de celles et ceux qui feront partie de la sélection finale et participeront effectivement au projet. (Il ajoute, gentiment.) Je m’attendais à ce que l’idée vous plaise – si je peux me permettre, mademoiselle Grant.

— Pourquoi ça ?

Les battants asymétriques s’ouvrent à mon approche – à celle de l’étui de violoncelle plutôt. Bauern entre à ma suite.

— Vous avez repris plusieurs bandes originales de science-fiction, à côté du post-punk revisité – un joli travail sur Siouxsie, d’ailleurs, j’ai beaucoup apprécié !

Il ajoute, avec un petit haussement d’épaules :

— Et en général, ce genre de projet séduit particulièrement les amateurs de science-fiction… Vous avez partagé plusieurs articles en lien avec l’intelligence artificielle sur Twitter, certains concernant Sherlock, d’ailleurs !

Il a dû fouiller un moment sur ma chaîne pour tomber sur ça… Alors, un cadre de WPS est fan de mes reprises ? Et mon compte Twitter public à moitié oublié…

— Ou ça peut leur faire un peu peur, aussi !

La réflexion m’a échappé, je me demande après coup si je parlais bien de l’IA. Mais il ne décèle pas d’ambiguïté visiblement, garde son enthousiasme :

— Bien entendu, il y a toujours cette crainte de l’intelligence artificielle malfaisante qui prendrait le dessus et nous dominerait… Mais nous en sommes assez loin avec notre Sherlock, artiste peintre, gourmet et mélomane, n’est-ce pas ?

Je souris, je crois que je partage totalement son excitation, en vrai.

— Assez, oui… ! S’il compose des pièces d’orchestre, ça ne peut pas être une IA fondamentalement mauvaise…

— Nous sommes d’accord !

Nouveaux tons, mêmes motifs, le plafond satiné et biscornu dans les nuances acier officielles, le mur d’un bleu aussi WPS que le logo. Le couloir de la salle de conférences est interminable, je ne m’attendais pas à aussi grand. Et tout le long, alors, qu’est-ce que c’est ? Locaux techniques, toilettes, et puis pas mal de portes anonymes – non, pas anonymes, numérotées, sans plus d’indication. Quelle importance ? Je vais être auditionnée par une IA. Un réseau neuronal, en fait, peu importe, c’est le principe. Une IA.

Je lui emboîte le pas dans le couloir. Il commence à faire chaud. Le stress qui monte un petit peu, oui ! Et l’impatience presque autant… Pas mal de stress quand même. C’est bizarre, ne pas être évaluée par un autre humain, ça pourrait sembler… rassurant, non, pourtant ? C’est une écoute froide, qui ne juge pas vraiment la personne, juste… la musique, pure, simple. Enfin, je suppose. Mais il reste des ombres, encore…

Nous débouchons dans l’auditorium. La salle est vaste, le plafond haut et incurvé, une sorte de voûte pleine d’angles satinés en noir et bleu WPS. Un peu plus de monde qui circule autour de dix espèces d’énormes cylindres – aux teintes de métal brossé noir, évidemment. Les cabines d’audition ? Un peu partout, qui vont et viennent ou discutent par petits groupes, des employés, et des collègues – est-ce que je peux me permettre d’utiliser ce terme à ce niveau de différence ? – musiciens. Effectivement, il y a des têtes connues. Ma barre de stress monte d’un coup, le découragement avec. Que peuvent-ils bien attendre de moi quand ils font venir ces pointures du monde symphonique ? Pas que d’ici, en plus. Russie, Allemagne, Japon… C’est international !…

Bauern interpelle une femme en jean et sweat, lunettes connectées au nez, plongée sur sa tablette.

— Sarah, je vous confie mademoiselle Viviane Grant, qui vient ravir Sherlock de son violoncelle post-punk ! Mademoiselle Grant, Sarah Varnes, de l’équipe d’encadrement technique. C’est l’un des cerveaux bien humains derrière Sherlock.

Elle me salue d’un signe de tête, sourire bref. Bauern me touche doucement l’épaule, assez paternel, puis reprend :

— Je vous laisse à votre audition, je dois retourner accueillir vos collègues. Bonne chance !

— Merci, monsieur Bauern.

Il s’éloigne, Varnes me désigne la série de cylindres, elle a l’air de chercher par où commencer, ou d’avoir été dérangée dans quelque chose de très prenant. Sa tablette montre tout un tas de graphes abstraits qui ne m’éclairent pas particulièrement.

— Bon, le numéro 8 est libre, donc vous allez pouvoir attaquer tout de suite. Vous avez un temps d’échauffement, on vous l’a dit, hein ? De mémoire, c’est vingt minutes, pour les violoncelles. Tout vous sera indiqué à l’intérieur, de toute façon.

— Sherlock va me guider ?

Petit sourire, elle opine.

— Oui, dès que vous entrez là-dedans, c’est Sherlock qui est aux commandes. Concrètement, l’audition consiste en une évaluation de votre prestation musicale, bien sûr, mais aussi d’une série d’autres paramètres qui sont tous pris en compte par ses algorithmes, à des degrés différents. Pour n’en citer que quelques-uns : la posture, l’expressivité, le rythme cardiaque et respiratoire… Tous correspondent à des attentes spécifiques pour la suite du projet.

— Le rythme cardiaque et respiratoire ?… Sherlock a…

J’hésite sur le terme et finis malgré tout par formuler ce que j’ai cru comprendre :

— Il aurait décidé de se baser sur ce genre de critères de sélection ?

Elle secoue la tête, répond très sérieusement :

— C’est une implémentation de notre part au vu des exigences du projet. Exigences physiques, j’entends. Ces données permettent d’évaluer avec une précision suffisante le risque déjà présent ou potentiel de problèmes circulatoires ou de type musculo-squelettiques, afin de prévenir tout accident.

J’ai un petit rire qui doit sonner incrédule ou un peu nerveux, je ne sais pas trop. Des risques cardiaques ou musculaires ?!

— Vous comptez nous faire partir en concours de sports extrêmes ? En fait, c’est là le plan secret de Sherlock ?

— Je ne pense pas que vous arriveriez à jouer du violoncelle pendant une descente de canyoning…

Elle reprend, à nouveau sérieuse :

— Vous en saurez plus par la suite, une fois passée la sélection, un debrief général vous attend. C’est là que vous déciderez de vous engager pour le contrat final.

— Très bien !

— Je n’ai pas décidé ça, ce sont les juristes.

Je souris.

— On m’a déjà dit ça, oui. Mais je ne vous reprochais rien, vraiment !

Nous approchons d’un cylindre du milieu, qu’elle identifie apparemment comme le huitième. Une porte très discrète s’ouvre à un geste de Varnes sur sa tablette. Mécanisme très vaisseau spatial, lent, avec un petit chuintement de moteur. Il y a de belles épaisseurs d’isolation… C’est vrai qu’il y a peut-être sept ou huit autres musiciens en train de passer leur audition, là, autour, sans que j’entende la moindre note échappée d’un de ces modules. Est-ce qu’ils les ont conçus pour l’occasion ? Sans doute, oui. De gros, gros, gros moyens pour le projet !

— Vous pouvez vous installer, et commencer quand vous voulez.

Elle recule d’un pas, petit geste de la main :

— À tout à l’heure !

— Juste, s’il vous plaît, une dernière question…

Elle s’arrête.

— Oui ?

Le cylindre voisin à ma droite s’ouvre, un homme âgé en sort, étui de violon à la main, le front en sueur. Il s’éloigne rapidement après un regard renfrogné. Je reprends :

— Comment Sherlock, a-t-il procédé aux présélections ? Car je suis assez… surprise, oui, surprise d’être ici, je dois vous dire !… Honorée, bien sûr, et je vais faire de mon mieux (un sourire m’échappe) pour satisfaire les exigences de Sherlock… Mais à côté de ces sommités de la musique… Comment a-t-il pu me trouver… moi ?!

— Les algorithmes de Sherlock ne prennent pas en compte les… détails, comme le statut social, l’appartenance à tel ou tel ensemble, université, conservatoire, etc.

Elle dit ça avec une certaine fierté.

— Seule la performance importe, évaluée par les mêmes critères qui vont déterminer votre validation aujourd’hui. Ses réseaux neuronaux ont passé les trois derniers mois à écumer des enregistrements audio, des vidéos, des streams en live… Tout ce qu’il pouvait trouver par association de mots—clés autour des instruments recherchés. La reconnaissance faciale a fait le reste pour établir les profils intéressants et les contacter.

Le vertige resurgit, une boule de chaleur bienfaisante dans la poitrine aussi… L’IA a déjà vu ce que je fais et l’a jugé bon ! En même temps, quel autre moyen de sélection aurait été logique ? (Je n’en reviens pas de penser ça, comme si ça coulait de source qu’un bot – complexe, d’accord, mais un bot ! – non seulement « apprécie » la musique, juge des interprètes, en retienne certains, les contacte, et me choisisse en plus…!) Des listes de noms des orchestres de toutes les villes ? Ça aurait fait beaucoup de monde… (Mais moi ! Dans les présélections, déjà !)

Il faut que je réponde à Varnes, maintenant, tout de même.

— C’est… C’est vraiment impressionnant, ce que vous faites avec Sherlock !

Elle a l’air amusé, un air qui veut dire « ma pauvre, tu n’as pas encore tout vu ». Je la crois sans difficulté, oui ! Elle fait mine de repartir, me lance :

— Autre chose ou je vous laisse ?

— Non, c’est bon, merci ! Je ne vais pas faire attendre Sherlock plus longtemps…

Elle hoche la tête.

— À tout à l’heure, alors.

L’intérieur du cylindre est étonnamment spacieux, pas du tout claustrophobique, contrairement à ce que je craignais. Un tabouret réglable en hauteur au milieu, une petite table avec une carafe d’eau et un verre sur leur plateau noir design. Lumière tamisée, chaleur assez lourde par contre. La porte se referme lentement derrière moi. Je pose le violoncelle à mes pieds, cherche et trouve un portemanteau pour m’alléger un peu.

Un genre de smiley apparaît sur la paroi lisse (bleu acier sur noir brillant), face à la porte. Une bouche, deux yeux, un chapeau minimaliste… La casquette de ? Ah, oui, c’est sa casquette typique, avec les oreillettes sur les côtés et les carreaux. La voix qui s’élève est chaude et posée, agréable :

— Soyez la bienvenue, mademoiselle Grant ! Je suis très heureux de vous rencontrer. Prenez le temps de vous installer, je vous en prie. Vous disposerez ensuite de vingt minutes d’échauffement, avant le début de votre prestation. N’hésitez pas si vous avez des questions, je suis là.

Je cherche les caméras, sans parvenir à les localiser, et réponds à mon tour — sans trop savoir pourquoi, ni s’il va vraiment réagir :

— Merci, Sherlock.

— C’est un plaisir, mademoiselle Grant !

La voix sonne tellement… naturelle. Je me sens… Bizarre, impressionnée, oui. Ravie. C’est bête, c’est pas comme si c’était la première fois que tu parlais à une IA, enfin, qu’est—ce qui t’arrive ? C’est l’effet du prestige de Sherlock ?

Je prends place sur le tabouret, l’étui ouvert par terre, quelques préparatifs rapides, tension de l’archet, accordage (une infime variation par rapport à hier, les passages dans le froid, dehors, probablement). La hauteur de l’assise, maintenant, et puis, quelques petits exercices de respiration, rectifier ma posture… Je sens mes mains devenir moites, et pas seulement à cause de la chaleur. Le trac face à une IA, je n’aurais pas cru. Mais ce n’est pas une IA quelconque. C’est le plus puissant supercalculateur au monde… C’est Sherlock !

Je peux distinguer ma silhouette en reflet dans le matériau noir, près du smiley, le violoncelle entre les jambes, le lutrin déplié devant. Avec cette lumière, ma tignasse est bleue WPS.

L’archet ferme – mais pas trop – dans la main droite. Une première note seule, longue, vibrée, pour tester l’acoustique… Étonnamment bonne pour un cylindre lisse et vide ! Mais un cylindre lisse et vide étudié pour une audition, bourré de high-tech par WPS et habité par Sherlock, comme une présence fantomatique et bienveillante, un smiley ultra-sobre à l’air béat.

Les échauffements passent vite, très vite, un peu trop vite. La voix séduisante me coupe en pleine remontée de gamme mineure :

— Navré de vous interrompre, mademoiselle Grant. Si vous le voulez bien, il serait temps de passer à l’audition.

Je termine sur une note propre, prends une petite gorgée d’eau.

— Allons-y, alors.

— Fort bien ! J’ai hâte de vous entendre ! Je vous indiquerai lorsque la durée de votre prestation sera terminée.

Alors, si Sherlock a hâte !…

Continuer vers le chapitre 2

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