Chapitre 1 – Profanations anciennes

Pas un nuage, et le soleil écrase tout, si bien qu’il gomme les couleurs. Le ciel surchauffe, il doit commencer à entrer en fusion. Ce canyon est un four, et nous sommes des petits bouts de viande, laissés là à cuire (je les prendrais bien cuits, s’il-vous-plaît, à cœur, que la fibre soit ferme). Et le guide continue, inlassable, et pas très accrocheur, non plus. Enfin, j’imagine que si, ce qu’il explique doit être déjà fascinant quand on découvre… Mais pas de quoi satisfaire un vieux savant en vacances, perdu, loin de son public, loin des conférences, du bouillonnement des conversations érudites…

Mais bon, il ne faut pas se plaindre, c’est un groupe touristique grand public, pas un séminaire inter-universités. Par contre, cette chaleur…

Cette chaleur… !

Tu te fais vieux, rappelle-toi les chantiers, en Irak (l’épisode des chars de la coalition… quel désastre…), en Syrie, en Égypte ? Tu les encaissais mieux, sous le soleil de plomb, à peine assez d’eau pour boire et quelques extras, ça allait tout seul, à l’époque… Ici, c’est une promenade, au sens littéral, d’ailleurs…

Ah, ça avance. Il faut s’y remettre, patauger dans le sable grossier, cailloux irréguliers qui aveuglent sous le bord des lunettes, trop blancs… On avance. Peut-être vers l’un des habitats, l’une des ouvertures, dans la falaise ? Cavernes troglodytes, réseau de tunnels, élargis à partir des failles innombrables dans le massif calcaire. Ils n’étaient pas idiots, au vu du climat, qu’est-ce qu’ils auraient pu espérer, dehors ? Oui, l’impression se confirme, le mouvement s’amorce vers l’arche béante, sur la gauche, pas la première (pourquoi…?), la plus grande d’une série de quatre, qui s’avance un peu, sous un porche à colonnes protodoriques, lissées, délavées, usées par le vent (il mugit régulièrement, engouffré entre les parois de pierre du canyon, souffle sec, désagréable, qui ne rafraîchit même pas – tellement chaud…! – et qui irrite les yeux, s’infiltre dans le col, picote, brûle…).

L’ombre, enfin ! La fraîcheur est relative, mais au moins, le soleil ne cogne plus, la pénombre semble parfaitement opaque, soulage les yeux… Retirer le chapeau, les larges lunettes noires, qui se mettent à pendre sur leur cordelette, désagréable, autour du cou, essuyer la sueur d’un revers de manche sur le front, sur la barbe qui dégoulinent… Le tissu beige est sombre, déjà trempé, au moins, ça rafraîchit encore un peu plus…

Des exclamations, autour, des commentaires appréciateurs, impressionnés, dans différentes langues, mais l’intonation n’a pas vraiment de frontières. Incroyable… Vu de dehors, on ne croirait pas… ! C’est fou… Titanesque… . L’obscurité se dissipe, petit à petit, à mesure que la vue s’accoutume, et révèle les contours des murs, des piliers (très hauts, où s’arrêtent-ils ? Le reste se perd encore dans l’ombre) épais, énorme, leurs facettes doriques – ici aussi – anfractueuses, parsemées de points d’ombre et d’aspérités qui accrochent le faisceau de la lampe du guide, qui commence à l’agiter (reprenant son monologue), et rejoint rapidement par les lueurs des portables. Des flashes fusent.

— …le fait est rare, pour des édifices troglodytiques…des dimensions qui n’ont été observées à ce jour que sur le site où nous nous trouvons aujourd’hui… en outre, les archéologues pensent qu’un véritable réseau de souterrains…

Toujours rien de bien nouveau. Le groupe déambule entre les colonnes, balayant les bas-reliefs, les piédestaux ornés. Mais pas l’ombre d’une statue. Autant prendre les devants, s’écarter un peu de la voie touristique. Ces gravures… ? Avancer de quelques pas, s’approcher… le sol dur, dalles massives encore étonnament stables, agréable après le sable et les gravillons qui s’enfoncent, qui rentrent dans les chaussures. Sous la diode du smartphone, la pierre apparaît grise, les ombres, énormes. Il y a quelque chose d’étrange… ces gravures, les figures primitives qui apparaissent en creux par endroits, par bribes, abstraites… mêlée de dessins en plein, plus raffinés, à la fois épurés et riches de détails, dans ce style particulier dont se sont inspirés les Parthes ? Non, c’est autre chose… ce personnage en pied sur son char, drapé, la main levée tenant… tenant quoi ? L’ombre le mange, comme sa tête bouclée, comme son profil de noble ou de prêtre, ou de guerrier. Tiens ? Là, des impacts ? Des coups assenés avec un outil contondant, marteau, maillet, morceau de roche ? Des hommes en treillis disparates qui renversent des statues, frappent, frappent les visages antiques à coup de masse, montent dans des bulldozers, abattent les murs, écrasent les colonnades au nom de l’obscurantisme religieux… ? Mais non. Le guide n’a pas parlé de dégradations récentes, les articles non plus, rien. Non, ces impacts ne sont pas récents, la patine est uniforme, les mutilations se fondent parfaitement aux ornements, d’où l’impression étrange, de loin, avec la lumière des lampes… La profanation est ancienne. Quand… ? Pourquoi… ? Demander au guide… ? Il est déjà dehors, j’entends sa voix qui s’éloigne. Tant pis.

Les derniers visiteurs sortent, ils disparaissent dans la lumière trop blanche, dans la chaleur cuisante, qui radie jusqu’ici, encore, comme devant un four. La voix du guide devient ténue, il est déjà loin, au bout, passé le portique et ses colonnes. Quelques têtes se retournent parmi les retardataires, ce couple de Britanniques à l’accent charmant, en shorts et chemisettes d’explorateurs, une ancienne enseignante en littérature classique, et lui… un retraité du secteur de l’édition. Ils s’arrêtent, leur expression se perd dans le contre-jour, sous l’ombre des chapeaux, des grosses lunettes noires.

— Professeur Dofter ?

Hocher la tête, sourire (ils ne voient peut-être rien, eux non plus…?).

— Oui. Continuez, je vous rejoins, j’arrive.

Un troisième, un grand homme en chapeau de paille, qui s’était arrêté peut-être sans trop savoir pourquoi, par solidarité sans doute, se détourne, se remet en route à la suite du groupe qui s’éloigne déjà. Ils le remarquent, se regardent, acquiescent. Petit signe de la main, avant de disparaître eux aussi dans la fournaise, dehors.

Bien. Les bas-reliefs. La dégradation semble la même, tout au long du mur, sur les colonnes, aussi loin que porte le faisceau de la diode… Les piédestaux… toujours aucune statue… Où sont-elles ?

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