Chapitre 1 – Aube gris d’acier

Attention : le thème du suicide abordé explicitement réserve cette nouvelle à un public averti.

Impression de vide. Comme un vague vertige, une sensation bizarre qui s’affirme à présent qu’elle monte l’escalier. Chaque marche grince de toutes ses fissures, dans le grondement du vent, en fond. Craquements sourds de la charpente, archaïque et massive, qui semblent répondre à cette bise chargée du froid des sommets glacés.

Le palier, obscur, silencieux. Elle fait machinalement jouer l’interrupteur. Rien. Il n’y a pas d’ampoule dans la douille qui pend quelque part sur des fils abîmés.

Glissant sans bruit sur le parquet rayé, comme attirée par le rai de lumière qui filtre sous la porte, elle prête l’oreille aux éventuels échos distordus d’un disque que jouerait la chaîne hi-fi. Mais rien. La chambre semble vide, comme le reste de la maison. Elle toque doucement, appelle :

— Upnos ?

Toujours rien. Elle frappe plus fort.

— Hé, Upnos ? répète-t-elle.

Sans réponse.

Elle ne lui connaît que ce surnom. C’est comme ça que l’appellent tous les autres garçons du groupe. Même Alex.

La tête tout près du battant, à l’affût d’un quelconque signe de vie, elle attend. Fronce un peu les sourcils. Pose la main sur la poignée d’un geste hésitant, ouvre doucement. Elle avance, et son reflet la regarde, dans le miroir de la grosse armoire : tache pâle de son visage, encadrée par ses cheveux auburn raides, très longs. Elle passe la porte.

Upnos est assis sur son lit, adossé au mur tapissé de vert sombre. Jambes croisées en tailleur, un petit cahier sur les genoux. Il écrit. La pointe aiguë de son stylo à bille racle la feuille. Gestes un peu tremblants, fébriles.

— Excuse-moi, Upnos, fait doucement Lucile. J’ai frappé, mais tu n’as pas dû entendre. Je te laisse tranquille, si tu veux.

Il l’ignore, totalement absorbé, les paupières à demi closes. Elle peut voir ses lèvres bouger entre ses mèches hirsutes. Il murmure quelque chose, dont elle ne saisit rien. L’air contrit, elle recule vers la porte.

— Désolée, Upnos…

Elle s’apprête à sortir. Le stylo d’Upnos interrompt sa course sur le papier quadrillé. Brusquement, il relève la tête, la bouche tordue en un rictus étrange. Marmonnant toujours, très bas, ses yeux s’ouvrent grand. Presque exorbités, brûlant d’un feu halluciné. Il fixe droit devant lui.

Lucile suit ce regard, fixé sur l’horizon. Et voit le soleil, halo pâle derrière les nuages. Soleil d’aurore, et non de crépuscule. Aube gris d’acier, dont les premiers rayons nimbent Upnos d’une lumière blanche et sans chaleur.

Sa main droite attrape quelque chose dans les plis des couvertures. Éclat métallique. Un revolver.

Lucile se fige, lèvres entrouvertes en une grimace horrifiée. Elle tend la main dans sa direction.

Upnos sourit. Éclat terrible dans son regard couleur de malachite.

Son pouce arme le percuteur. Il lève l’arme, mollement. Le canon se glisse sous son menton. Son doigt presse la détente.

Continuer vers le chapitre 2

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.