Pas de ta faute

Crédit photo : Stefano Pollio @stefanopollio, Unsplash.com

— C’est pas de ta faute.

L’écho se répète, tourne.

Pas de ta faute.

Faute.

Faute professionnelle.

Faute grave.

Faute.

Dégât collatéral.

— … Problème au niveau de l’algorithme, ça serait arrivé pareil à n’importe qui…

Se tourner sur le lit. Encore. Les draps froissés, entortillés. Cheveux humides sur les joues. Chaud.

T’aurais rien pu faire cherche pas c’est normal, tu suis les instructions c’est tout comme on t’a appris comme on t’a dit. C’est l’algorithme qui donne les ordres, enfin non c’est une aide, c’est pas un ordre mais le mieux c’est de pas se poster de questions et de faire tout comme puisqu’après tout 99,87 % d’exactitude dans l’évaluation du risque alors pourquoi pas, pourquoi se priver, pourquoi hésiter.

Pas de ta faute.

Danger immédiat, cible prioritaire.

Danger.

Immédiat.

Les étoiles rouges sur le sweat blanc. Par terre, bruit lourd, pas un cri, les yeux ouverts et la bouche aussi avec la langue un peu sortie.

Se tourner encore, dans l’autre sens, sur le dos. Sur le ventre. L’oreiller disparaît tombe happé par le noir. Trop noir. Tourne. La lumière électrique sous les volets. C’est mieux.

Mais il y a le sang sur l’asphalte qui forme une flaque. Les gens qui crient qui hurlent, ceux qui courent, ceux qui filment.

Pas de ta faute.

Il faut finir le job, approcher tenir en joue hurler les ordres, les avertissements, des flashball qui passent en sifflant et puis le bruit sourd des impacts.

Tourner, une jambe prise dans les draps. La main qui heurte le mur.

Retourner le corps du pied, le sac, il faut éloigner le sac, il tombe, s’ouvre et la gourde tombe par terre. La gourde, pleine d’eau. Elle tombe. Encore. Encore. De l’eau qui se vide qui lave le sang qui. Elle tombe.

Pas de ta.

C’est.

De.
Ta.

Faute.

Impossible, chercher, il faut fouiller encore, il a une arme, forcément, il a une arme, l’algorithme a dit… On filme autour, des gens crient encore, ils crient d’horreur, ils crient de douleur, des balles de plastique frappent des os des torses avec des bruits de fruit trop mûr.

Pas d’arme.

Faute.

— Vous l’avez buté, bordel de merde, buté !

Il crie, avance malgré les gaz, les boucliers se lèvent et frappent, les matraques se lèvent frappent et il crie encore.

— Putain d’assassins, vous êtes des putain d’assassins !

Dégât collatéral.

Des mains sur tes épaules, on te tire. Un projectile vole et d’autres en réponse, plus de flashballs, plus de grenades.

— … rester là…

— Il était flag en cible prioritaire, putain de merde, je te dis qu’il était flag en cible prioritaire… Il doit avoir une putain d’arme, il en a forcément une.

— Laisse tomber. C’est pas de ta faute.

Ta faute.

— Je dois trouver l’arme, merde, il faut qu’on trouve la putain d’arme.

La main gantée tapote ton épaule, le bras qui t’encercle en même temps.

Gémissement dans le noir, c’est peut-être ta voix.

— Tracy.

Tracy.

— Laisse moi y retourner, putain, l’arme… !

Tracy, écoute moi.

La banquette arrière du blindé urbain. La radio crépite et le capitaine parle, il te fixe et ses yeux sont graves.

Garde tout, la cagoule, le casque.

Garde tout.

Les cris contre les vitres pare-balle, étouffés, lointains, les visages, les regards indignés, haineux. Les caméras les smartphones les appareils photo comme des yeux qui suivent.

Vous.

L’avez.

Tué.

Se tourner encore.

Ma main se tend vers l’interrupteur, tâtonne, l’actionne. La lumière arrache les bribes de rêve, cauchemar, hallucination, quoi que soit cette merde.

Il fait chaud malgré la fenêtre ouverte, malgré le ventilateur qui tourne doucement. Tellement chaud.

Sur la table de nuit, l’hydroxyzine attend.

50 milligrammes de plus. De trop pour la dose.

Ça fait une semaine ?

Peut être.

Tant pis.