Château de Crystal

Crédit photo :cerqueiraricardo, Pixabay


— Il faut dire ce qui est : ça a de la gueule.

Face aux portes monumentales de l’entrée du château fourmillante de touristes, c’est un autre terme qui me venait. Plutôt, « quelle galère ». Mais je suis le regard de Jeff vers les pointes des tours, la succession des deux rangs de remparts majestueux. Et je ne peux que rejoindre son point de vue. Oublie l’espace d’un instant le contexte, l’attention constante, l’œil aux aguets en permanence, la faute aux Français qui sont sur les dents tout le temps, on se sent obligés de suivre.

Une dizaine de militaires répartis dans la foule, sillonnant les touristes avec leur arsenal de guerre. C’est ce que j’ai vu avant d’analyser le décor lui-même, de laisser resurgir la gamine qui jouait avec des catapultes et des chevaliers Playmobil pour refaire les attaques de château fort de Stronghold et de Age of Empires II.

Certains des soldats ont l’air de remarquer notre arrivée, pas étonnant en même temps, on détonne avec nos gros Humvee entièrement noirs au milieu des bus de séjours organisés. Juste curieux, sans plus, le petit instant qui brise l’ennui de la patrouille – en plus avec cette chaleur, et avec un barda pareil. Rien qu’avec le blouson d’uniforme NingirSecurity et le holster dessous j’en peux déjà plus. J’imagine même pas pour eux.

D’autres portières claquent, et l’ordre vient dans nos oreillettes.

— On y va, les gars, intervalle de trois mètres, cordon régulier. Barnes et Murray, passez en protection rapprochée.

Autour de nous, les autres men in grey se déploient. Jeff et moi attendons le client et sa fille. Mr Robins nous rejoint, souriant et détendu avec son chapeau de touriste sponsorisé Worldwide Professional Systems. Crystal suit, son portable déjà levé pour une photo du pont levis, ses deux tours massives derrière. Petit bruitage d’obturateur. C’est drôle de l’avoir laissé, c’est le premier truc que je désactive.

Elle me sourit, hoche la tête. C’est bon, on peut y aller. J’avance à ses côtés, Jeff près du père. Les talons de Crystal claquent sur les planches du pont levis, escarpins hors de prix pour aller avec le tailleur à la fois sobrement pro et haute couture. Toujours plus stylée que son père comme pour préparer la succession, l’irrémédiable ascension de CTO vers CEO.

Plus on approche de l’entrée, plus la foule est dense, deux flots parallèles qui s’entremêlent un peu au fil des entrées et sorties. Les collègues fendent la masse quelques mètres plus loin, les distances tactiques malmenées par la cohue. Des voix en français, en espagnol, en chinois. Quelques autres anglophones. À la sortie du pont-levis, trois soldats en faction nous regardent passer. Les yeux s’attardent sur le logo NingirSecurity, une curiosité vague, plus machinale qu’autre chose. Tuer le temps. Je connais – oh, tellement – ça. Les touristes nous jettent des coups d’œil en coin plus ou moins furtifs, aussi. On murmure vers des oreilles attentives, dans différentes langues. Ils doivent se demander quelle star du showbiz a droit à un tel encadrement, ou peut-être même carrément un politique de haut vol. Vous n’y êtes pas du tout, dignes badauds, c’est encore plus : le maître d’un empire corporate, le nouveau grand conseiller des gouvernements et des chefs d’États, vizir transnational.

On s’engage sur la gauche, vers les lices – je crois que c’est comme ça que ça s’appelle, cet espace de circulation entre les deux premiers remparts. Un peu moins de monde. Le cercle reprend sa formation. Le vent se lève, sec et chaud, vaguement parfumé des garrigues qui entourent la ville. Bruits de circulation, des sirènes étrangères. De la colline que le château occupe, on domine toute l’agglomération, typiquement française, vieilles maisons en dédale de rues chaotiques et petits immeubles bas.

— Ces tours… C’est magnifique.

Crystal semblait s’adresser à moi, alors je me retourne vers elle. Elle continue :

— Je reviendrai hors saison, à l’automne, ou cet hiver, ça doit être encore plus beau avec un peu plus de calme.

— Je suppose que oui.

Elle approche des créneaux pour prendre une photo de l’étendue de petites bâtisses qui s’étirent en cercle désordonnés autour d’une église en pierre, massive.

— Ça me rappelle un vieux jeu vidéo… (Elle sourit.) Warcraft 3… Vous connaissez ?

Crystal Robins, une gameuse aussi, sur des jeux des années 2000. Je ne m’y attendais pas. C’est vrai qu’on est à peu près du même âge… Mais il y a le tailleur corporate, la situation, je me sens d’un autre monde, ou plutôt, à la frange extrême du sien, dans l’ombre, les serviteurs et les gardes qui protègent et servent.

— J’étais plutôt Age of Empires 2.

Quelques images de Warcraft reviennent, lointaines, un peu vagues. C’est vrai que ces maisons vu de trois quart haut ont quelque chose…

— Mais j’y ai joué aussi, en LAN, chez des amis.

Crystal hoche la tête, l’air perdue dans des souvenirs elle aussi, le sourire en coin.

— C’est mon premier jeu en ligne. Je jouais les Orcs, surtout ! J’avais un « pseudo de fille » comme certains disaient, et ça en faisait rager quelques uns quand je les battais en 1vs1 ranké.

Un regard vers moi, les yeux plissés, joyeusement.

— Mais Age of Empires 2 était très bon aussi, c’est vrai.

On reprend la marche, en silence. Mr. Robins plongé sur son iPhone 15, à partager tout ce qu’il voit sur Instagram. Jeff me lance son regard inexpressif qui veut tout dire.

La protection rapprochée, ou quand on visite une forteresse française médiévale en parlant jeux rétro avec la future impératrice de la high-tech (matériel, robotique et cloud confondus) pendant que son père joue les seniors connectés. Le tourisme version top 10 fortunes de Forbes. Une aura d’improbabilité banale.