L’ombre dans ma tête

Sofia Sforza @raisedheroes, Unsplash.com

Je retire mes lunettes pour essuyer la sueur de mes sourcils. Ce bref intervalle de temps passé sans protection solaire vrille mes rétines. Mur blanc, sol blanc, graviers blancs du chemin. Soleil de plomb. Pas un souffle d’air. On commence à peine le tour de garde extérieur que je cuis déjà. La sangle du holster brûle ma peau jusqu’à travers le t-shirt, chaque accessoire du ceinturon, lampe, gaz de poivre, semble avoir décidé de constituer sa propre source de chaleur indépendante. À quelle température une bombe aérosol sous pression explose, déjà ? Je m’arrête, lance :

— On va peut-être abréger, non ?

Jeff me fixe de son air habituel, dans une nuance encore plus maussade. Depuis qu’on est arrivés ici, sa peau de blond a viré nuances crevette ou écrevisse. Étape qui doit être bien douloureuse avant le peu de bronzage qu’il peut avoir. Mais un peu de hâle sur ses muscles bien faits, c’est pas désagréable à l’œil.

— Si tu ne le sens pas, on peut toujours juste refaire un tour côté intérieur. À l’ombre.

Je souris en coin, monsieur sort son orgueil de mâle, c’est moi qui dois initier le repli tactique face aux conditions météo extrêmes. Je réponds avec un regard vers les pylônes réguliers qui percent les buissons de maquis, les sphères miroitantes des caméras blindées perchées tout en haut.

— Vu l’attirail électronique, on verrait bien des invités surprise arriver dès qu’ils se pointeraient au bas de l’hacienda.

Il acquiesce sans rien dire, commence un demi tour vers le portail. S’interrompt en constatant que je ne bouge pas. Une pointe de doute perce ses basses posées.

— On rentre, alors ?

— Oui. Si tu veux.

Dit avec le plus grand sérieux. Il ne relève pas.

Les quinze mètres qui nous séparent de l’entrée sont un calvaire renouvelé, avec le soleil en face. Jeff me fait un peu d’ombre, de sa hauteur, pas assez quand même. Son t-shirt est tellement trempé sous le holster et les poches de chargeurs modulaires que lui, au moins, il n’a plus d’auréoles.

— Pourquoi tu rajoutes ces trucs ?

Il ne saisit pas tout de suite.

— Quels, « trucs » ?

— Les extensions de chargeurs.

— Ah. (Il hausse vaguement les épaules.) On sait jamais.

— C’est pas comme si on avait déjà eu besoin du deuxième chargeur de service, seulement. Toi oui ?

— Ici, non.

— Tu veux dire, dans la boîte ?

— Ouais.

On passe le portail dans une zone d’ombre salvatrice, et sans un mot de plus. Jeff, ce grand bavard. Encore une fois, j’en suis réduite à imaginer ce passé militaire qu’il évoque peu. Comme il évoque peu quoi que ce soit, en fait. Forces spéciales ? Probable.

De la première cour, on entend à nouveau les rires, les cris, les grandes éclaboussures. Entre deux arches on peut les voir, l’armada de golden boys et girls invités par la fille de l’employeur. Chahuts d’ados trentenaires autour d’une piscine, avec monoï de luxe, whiskey-coca, vodka-orange et lignes de poudre. Le bleu de l’eau, tellement tentant, apaisant, et les montagnes couvertes de pins derrière, presque à hauteur égale de la villa perchée sur son roc pelé. Je dis :

— Ça fait envie.

Jeff grogne plus qu’il ne répond.

— Ouais. Mais on est pas sensé faire trempette avec les clients.

— Demain matin, si on se lève tôt, on pourrait squatter un moment. Quand les derniers fêtards seront couchés et les autres pas encore levés.

— Ouais. Si on fait pas la nuit.

— On fait pas la nuit aujourd’hui. C’est Paulsen et Jacob.

On reprend la ronde, cette fois sous la fraîcheur relative des deux étages de l’hacienda. Un moment passe. La fête aquatique bat son plein. Quelqu’un a mis une musique house sur un son d’enceinte portables aux bonnes basses.

— Les unités d’intervention.

Je me tourne vers Jeff pour attendre la suite, s’il doit y en avoir une.

— Pour la CIA. Rapatriement des cibles pour les black sites. Entre autres.

— Entre autres ?

— Entre autres.

Je hoche la tête. Lui aussi. Ça sera tout, et c’est bien assez. Après tout si on est là, chez NingirSecurity, c’est pour nos raisons qu’on peut préférer taire.

Un moment, la fraîcheur toute relative de l’ombre semble s’accroître, pénétrer mes os. La forme d’un corps, les éclats rosâtres sur l’asphalte comme une fleur abstraite, le sang qui poisse sous les semelles…

Pas maintenant. C’est pas cette ombre que je veux.

— Tracy ?

Jeff m’attend. La tête me tourne encore, des mouches fourmillent. Je les chasse mentalement. Respire.

— Ouais ?

Je le rejoins. Ses yeux pâles me suivent avec leur froideur habituelle. S’il se pose des questions, rien ne le montre. Il triture la sangle de son holster, signe qu’il a vraiment, vraiment chaud.

— Demain matin 6h pour la piscine ?

— 5h30, pour compter large.

— Ça fait pas bien long pour dormir avant.

S’ils font la fête jusqu’à 4h43 dans toute la cour, comme hier, c’est un euphémisme. Je souris, plutôt un rictus.

— Depuis quand les forces spéciales ont besoin de sommeil ? T’as perdu depuis ?

— 5h30. Je gère les bières.

— Ok, Macho-man.

Il renifle, avec l’imperceptible étirement de lèvres qui chez Jeff, marque l’amusement.

L’ombre, celle dans ma tête, celle qui revient encore et encore, est repartie. Elle refera son apparition dans la nuit sans doute, quand je serai seule allongée sous un ventilateur pour ne pas suffoquer, pendant que les riches shootés s’amusent. Et la matinée de break, calme , piscine et bières fraîches, la fera taire.

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