Partie 4 – Minimalisme et lumières de diodes

Des lovecraftianas maladroites aux tentatives science-fantasy et contemporaines au style parfaitement oubliable. Voilà qui pourrait résumer les étapes franchies avant de commencer cette nouvelle partie.

Je ne me souviens pas exactement de l’ordre des découvertes qui allaient préfigurer la nouvelle orientation thématique et stylistique de mes tentatives romanesques d’alors. Car oui, c’étaient bien des tentatives romanesques. Je ne voulais plus donner dans la nouvelle, je voulais « plus ». Au final, ça n’a donné que des dizaines d’éclats, de fragments, pas particulièrement de rose mais tout autant en hologramme.

L’emboîtement chronologique des trois pièces n’est plus. Trois pièces de trois supports d’imaginaire différents, bien qu’autour d’un même univers : le cyberpunk.

Est-ce l’immense coup de coeur Deus Ex : Human Revolution qui m’a orienté vers le jeu de rôle si rétrofutur Cyberpunk 2020, lequel mentionnait dans les références incontournables la bibliographie de William Gibson ? Est-ce l’inverse ? Le jeu de rôle en premier ?

C’est frustrant de ne plus situer correctement. Mais peu importe ici. Ce qui importe c’est un nom. C’est tout ce qui compte.

William Gibson.

Une troisième révélation littéraire, après Lovecraft et Bertrand. Révélation plus que d’un univers, d’une approche, d’une construction narrative autour des thèmes, et puis surtout, un style.

Une patte à la fois détaillée, froide et précise dont l’apogée se trouve dans son excellentissime Identification des schémas, son premier roman de littérature (quasi) blanche.

Je sentais le feu sacré revenir, l’envie dévorante… de faire pareil…

Mais non, non, non. Plus jamais de pastiche.

Il a fallu combattre. Disséquer. Comprendre.

Disséquer ce que j’aimais chez Gibson. Ce qui ressortait le plus. Et surtout, pourquoi ?

J’en ai déduit qu’outre les thèmes qu’il aborde, c’étaient le rythme, la construction des phrases, qui savaient se faire abruptes, incisives, percutantes, là où mon style de l’époque pataugeait dans des élans pseudo-lyriques interminables et ronronnant et lourds comme des alexandrins roulés dans le beurre, la margarine et l’huile de tournesol. Saupoudrés d’un peu de parfum de rose pour faire poétique.

Là où je bombardais d’adjectifs et de tentatives maladroites de sonner joli, Gibson opte pour le less is more, et opte pour les mots qui frappent.

Je n’exagère pas. Il y a des phrases chez lui qui me sonnent, qui me laissent groggy un instant, sous le coup d’un flash, d’une image mentale que je n’ai pas à composer à partir de tout ce que l’auteur dissémine dans une description interminable, mais qui s’impose au contraire par son étrangeté visuelle et cinglante.

Less is more.

Je ne voulais pas faire du pseudo Gibson, une mauvaise imitation : je l’ai déjà dit, plus jamais ça.

Alors, j’ai gardé une part de l’influence, celle qui me semblait alors la plus marquante. Car c’est l’essence même du développement d’un style propre selon moi, un cumul, un patchwork d’idées, de réflexions, d’influences, de références.

Less is more. Et j’étais jusque-là tellement dans le more, que d’une idée d’épuration, je suis allé vers l’amputation pure et simple. Un découpage à la hache plus qu’au scalpel.

Je ne rejette pas fondamentalement le style de cette période. Tout autant que la période lovecraftienne, et bien plus que mes errances dans un style ultra-scolaire, il est constitutif de ce qui définit aujourd’hui mon rapport à l’écriture.

Une clé de voûte qui soutient la réflexion que j’ai développée et qui guide mes expérience stylistiques d’aujourd’hui.

C’est le style de mon premier roman achevé, rédigé en 2013 et envoyé alors à quelques maisons d’édition, sans succès.

On m’en a reproché, entre autres, le style trop concis, aussi bien mes bêta-lecteurs que l’unique retour détaillé d’un éditeur.

Et avec mon regard d’aujourd’hui, Ô combien je comprends.

« L’air froid s’engouffre dans le hall comme elle pousse le double-battant vitré. Elle descend les quelques marches du perron, menton rentré dans le col relevé de son caban. Nuit glaciale. Cryogénique. La rue est déserte. Plus encore qu’à l’accoutumée, pour un vendredi soir du moins. Roxane lève les yeux vers les hauts immeubles qui bordent l’asphalte, voisins du sien. Myriade de fenêtres illuminées. Taches claires dans l’obscurité que les lampadaires à LED colorent d’une aura bleutée. Visiblement, pas grand monde ne doit être de sortie ce soir. Ce qui peut aisément se comprendre. Les conditions climatiques ne sont pas exactement des plus favorables. De minuscules flocons glacés fouettent son visage. Tirent quelques larmes à ses yeux à demi plissés. Bien évidemment, la rue se trouve pile dans l’axe du vent. A moins que les bourrasques qu’elle entend hurler entre les immeubles ne trouvent la force de créer leurs propres courants contraires. Les alertes météo doivent être passées au rouge, en cours de soirée. Ambiance parfaite pour une petite balade solitaire, en somme. Elle espère qu’au moins le métro ne sera pas coupé. Techniquement, les rames automatisées ne craignent pas les engelures. Mais les quelques humains qui errent encore dans l’organisme mécanique (vigiles, techniciens, et quoi d’autre encore) risquent de sauter sur l’occasion. »

Temps présent. Univers d’anticipation en futur proche. Recherche de l’image qui frappe (je ne dis pas que je l’ai trouvée toutefois…). De nombreux éléments perdurent dans mon travail actuel, et je sens que cette période n’est encore pas si lointaine.

Toutefois. Tudieu. Ces. Phrases. Tellement de points, de coupures, du non verbal comme s’il en neigait des pixels couleur de diode.

En me relisant, je comprends ce que je cherchais à faire. Je n’en étais pas conscient au moment de rédiger ces textes. Ou plutôt, je me trompais de cible. Probablement toujours un contrecoup du traumatisme post-lovecraftien : détruire les phrases longues. Un rejet de ce style tellement scolaire que j’ai eu par la suite.

Pourtant, l’ennemi était déjà celui d’aujourd’hui.

Un intermédiaire. Un messager. On dit qu’il ne faut pas le prendre pour cible, mais c’est bien ce que je fais. Une revendication, un concept de chaque nouveau projet d’écriture. Mon intention est simple pour cet intermédiaire.

Le tuer.

Tuer l’entité « narrateur ».

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