Service client


« t-Sup, gentleman rançonneur. »

Derrière le ransomware LockedU, trois noms, ou plutôt trois pseudos. Dathlue et JDEAN, les programmeurs, et t-Sup, au service clientèle. Oui, oui. Leurs victimes ? Des particuliers, des entreprises, des institutions, au hasard des pièces jointes vérolées et des failles 0day.

Une nouvelle de ma veine technothriller contemporain, rédigée à la suite de la lecture de l’étonnante étude publiée par la société de sécurité informatique F-Secure en 2016, qui comparait le « service clientèle » de différents programmes malveillants de type ransomware.

Une nouvelle également accessible sur mon compte Wattpad.

Pour les plus nerdy et les plus anglophones, un lien vers l’étude de F-Secure.

Service client

LockedU Technical Support : Bonjour ! Rencontrez-vous des difficultés concernant le paiement ? Je suis à votre disposition pour vous assister.

USER21145 : j’y arrive pas

USER21145 : j’ai suivi ce que vous indiquez

USER21145 : mais je n’arrive pas à acheter la cryptomonnaie

LockedU Technical Support : C’est un problème fréquent. Ne vous inquiétez pas, je vais vous aider.

USER21145 : je peux pas juste payer par carte ???

LockedU Technical Support : Non, je regrette, c’est impossible. Mais vous allez voir, c’est beaucoup moins compliqué qu’il n’y paraît.

Coller le message déjà tout prêt, avec les liens qu’il faut, et… Voilà, c’est parti. Je contemple la fenêtre de tchat, un moment, où plus rien ne se manifeste. C’est bon signe, tu as donc fini par te débrouiller, cher 21145 ? Je vais relancer, pour le principe, tout de même :

LockedU Technical Support : Tout va bien ? Avez-vous réussi à acheter le montant requis ?

LockedU Technical Support : Je suis en ligne, n’hésitez pas à me contacter à tout moment si le besoin se fait sentir.

Je m’étire en arrière, le fauteuil tourne doucement. Sur le deuxième écran, à droite, la retransmission live du mondial d’e-sport. C’est le moment des jeux de guerre en FPS, pas tellement ce que je préfère. Le jeu ne me rappelle rien. Sur le troisième affichage, côté gauche, la boîte email ouverte, deux nouveaux message, que j’ouvre en aperçu rapide. Insultes. (Direction : la corbeille.) Une demande de prolongation du délai. Les termes sont aimables, frisent peut-être de peu l’obséquiosité, mais en même temps, qu’est-ce qu’ils peuvent faire d’autre ? Je vérifie leur dossier dans la liste des opérations actives… Première prolongation, l’échance tombe aujourd’hui, minuit, heure locale… D’accord, deux jours de plus, jusqu’à vendredi soir, même horaire. Qu’ils n’hésitent pas à nous joindre si besoin, etc. Envoyé. Une petite notification sonore, sur le tchat. Ah, le retour de 21145.

USER21145 : c bon

USER21145 : j’ai acheté le truc

USER21145 : je fais quoi maintenant ??

USER21145 : ????

LockedU Technical Support : Formidable ! À présent que vous avez créé ce porte-monnaie virtuel, il ne vous reste plus qu’à nous transmettre la somme, en l’envoyant à l’adresse qui apparaît sur votre fond d’écran. Ce n’est pas plus compliqué que d’envoyer un email, vous allez voir. Une fois le versement effectué, vous recevrez automatiquement la clé. Je reste à votre disposition si vous rencontriez un problème lors de son utilisation.

Plus de réponse. Pas de nouvel email. J’en profite pour me lever un peu de mon fauteuil, je fais quelques pas dans la pièce. La nuit étincelle, dehors, au-delà du balcon, les tours aux fenêtres illuminées, le flot permanent des véhicules. J’entrouvre la baie vitrée, un air glacial s’engouffre, je frissonne, la chair de poule sur mes bras… Je referme tout de suite, trop froid. Je continue mon errance, lance une capsule de café au passage.

Nouveau bip du tchat, je laisse le percolateur terminer, file à mon poste.

USER21145 : j’ai reçu le fichier

USER21145 : je lance, alors ?

LockedU Technical Support : Oui, vous pouvez y aller !

USER21145 : et ça va débloquer tous mes fichiers ???

LockedU Technical Support : Je vous le garantis. Tant que vous n’avez pas cherché à les déchiffrer autrement, comme nous l’indiquions dès le départ, notre système permet bien évidemment de vous rendre l’accès à l’intégralité de vos données.

La page de suivi s’anime, à ma gauche, face à l’entrée du 21145, un processus se lance. Déchiffrement en cours. Estimation du temps requis : une heure. Pas la machine la plus puissante qui soit, en face…

USER21145 : 1h ???

LockedU Technical Support : La vitesse du déchiffrement dépend des capacités de votre ordinateur, ainsi que du volume de fichiers chiffrés. Je ne peux malheureusement rien faire pour accélerer ce processus. Toutefois, si vous rencontrez un problème à n’importe quel moment, écrivez-moi ici, je suis encore présent jusqu’à demain matin (de votre heure).

Car oui, tiens, on est sur le même fuseau. Dans la même ville, peut-être, est-ce que tu es dans l’une de ces tours résidentielles face à la mienne ? Qui sait.

Sonnerie d’un appel entrant, je jette encore un coup d’oeil aux emails avant d’ouvrir l’interface vocale. Tiens, Dathlue, révérée programmeuse, que me veux-tu ? Je passe mon casque, ajuste le micro, accepte l’appel d’un clic. Sa voix un petit peu soucieuse, débit rapide :

— Salut, t-Sup, je te dérange pas ?

— Tu ne me déranges jamais, très chère… ! Ta présence, même si seulement virtuelle, est toujours bienvenue.

Elle ne prend pas la peine de relever, continue d’emblée :

— Bon, ok, alors écoute, je vais devoir interrompre tes droits d’admin sur les opérations en cours pour environ… Une petite demi-heure, je pense. Je dois revoir l’implémentation du timer. Apparemment, des petits rigolos ont réussi à remettre le chrono à zéro par une manip assez conne. C’est pas grand-chose, mais ça ne me plaît pas. J’en ai parlé à JDEAN, on s’est mis d’accord pour arranger ça au plus propre.

— Interrompre mes droits d’admin, donc, je ne peux plus distribuer gracieusement de ristournes et de délais supplémentaires, c’est ça ?

— C’est ça.

— Eh bien, ainsi soit-il, que suis-je face à la volonté conjugée de Dathlue et JDEAN, tombés en commun accord ?

Cette fois, elle sourit peut-être un peu, ça semblerait s’entendre, du moins :

— T’es con. (Elle marque une pause, j’entends son clavier, discret, en fond.) Tu es sûr qu’on a rien en cours qui demande ton intervention en admin ?

Le tchat ne bouge plus, 21145 doit ronger son frein devant son déchiffrement un peu lent. Pas que je m’attende à un « merci », en même temps… Dans les emails, trois nouveaux petits mots d’insulte, une menace aussi. Clic, supprimés.

— Non, c’est bon, rien de pressant sur le feu. On vient de recevoir un paiement – non sans mal – et le type attend que ses fichiers soient à nouveau accessibles. Rien qui n’implique mon grand pouvoir administrateur, donc.

— Ok, alors, ça y est, tu devrais… (Son clavier cliquette.) Ne plus avoir les droits. Si besoin, je peux m’interrompre et m’occuper d’une demande, alors garde un œil sur le tchat et les emails. Tu me dis s’il faut que j’intervienne… Mais vraiment si ça urge, d’accord ?

— Compris ! On reste en ligne, que je te prévienne rapidement ?

Les rafales des touches recommencent, son ton devient un peu absent, concentré :

— Si tu veux.

Le live d’e-sport est passé à un jeu de stratégie, à présent, du Starcraft 2. Grand classique. J’ai bien envie de remettre le son, mais bon, il y a Dathlue au bout du fil, la balance penche vite pour le silence du stream.

— Alors, tu étais en contact avec JDEAN aujourd’hui ? J’ai pas eu de nouvelles depuis le week-end dernier, je vais être jaloux…

— On a été en vocal plusieurs heures par jour, oui. Il fallait que je lui montre ce problème d’accès root au timer, puis on a essayé de décortiquer ça rapidement. Entre le décalage horaire et son boulot à côté, c’était pas évident.

— Tous les jours, plusieurs heures !? C’est de lui que je vais être jaloux, en fait… !

Un petit sourire dans sa voix, à nouveau :

— Laisse ça à mon copain… ! Ça tombait sur notre session jeux vidéo du soir, à chaque fois. Il se demandait ce que je foutais…

Une vague pointe de déception m’épingle. Je la chasse vite, que diable.

— Il sait ce que tu fais, ton copain ?

— Bien sûr, tiens… ! C’est même écrit sur une plaque en bronze, comme les toubibs tu sais, sur ma porte…

Je m’attends à sa contre-question narquoise, « et toi ? », mais elle ne vient pas, elle est trop occupée, j’imagine. Pas comme si j’aurais répondu grand-chose d’intéressant, de toutes façon, vu le calme monastique, en ce moment…

Bref. Je reprends, pour changer de sujet :

— Et tu disais que JDEAN, il bosse, en plus de LockedU ?

— Oui, il bosse.

— Tu sais dans quoi ?

— Pas du tout… (Un temps d’arrêt, elle a un léger soupir, peut-être.) Tu t’ennuies, t-Sup ?

— Non, non, du tout. C’est calme, d’accord, mais j’ai mon live du mondial d’e-sport en même temps, là, donc je suis tranquille… ! Non, c’est juste pour discuter un peu, on parle pas tant que ça en dehors du taff… Il faudrait qu’on se revoie tous, en vrai, IRL, qu’on aille boire un coup, ou se faire un restau, ou quelque chose, comme l’autre fois. Ça fait un bail… !

— Oui, on se refera ça… Mais pour le moment, ce qu’il faut que je me fasse, c’est une session de progra intensive et rapide, pour patcher ce truc qui foire avec le timer.

Elle s’irrite un peu, elle se met énormément la pression, ça lui ressemble bien. C’est pas un petit bug du timer qui va changer quelque chose… Enfin, je ne vois pas, à part pour quelques geeks qui prennent la peine de fouiller plus loin que les premiers intitulés de forum sur la première page de recherche… Qui va s’essayer à ça, alors que tout le monde garantit qu’une fois la rançon payée, c’est parfait, tout se finit bien ? L’envie de le lui dire est forte, mais elle va mal le prendre, je me retiens… Laisse-la bosser, c’est bon, tiens-toi en à ton rôle de ton côté. Ça ne va pas te tuer à la tâche pour le moment, vu le nombre d’emails, le vide du tchat… Allez, justement, je vais relancer 21145, pour le principe, pour garantir la satisfaction client… (Je m’en veux presque un peu de raisonner comme ça, mais juste presque.)

LockedU Technical Support : Tout se passe bien ? Nous sommes du même fuseau horaire, et je rappelle que je suis là jusqu’à demain matin, si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Pas de réponse, mais le message est passé, j’ai fait ma part. Gentleman rançonneur, il y a un petit peu de ça. Pour faire bien les choses, il faut que je retourne surveiller un peu les forums aussi, les sujets montants dans les catégories d’entraide, de bugs, de sécurité, ratisser à coup de recherche en plein texte tout ce qui mentionnerait LockedU. Et puis un peu les autres sujets, sur les ransomwares en général, des fois qu’on ait des clients vraiment pas très au point sur les questions techniques. Je bascule sur le service de veille de flux. Rien à signaler pour le moment. On dirait que la nuit va être calme… (Non, c’est encore trop tôt pour dire ça, les autres zones horaires vont commencer à bouger aussi.) Au moins ça me laisse regarder mon live d’e-sport.

Une petite faim, tiens, maintenant… J’envoie l’affichage du streaming sur l’écran du frigo. La page des emails et le tchat aussi, tout de même, sait-on jamais. Maintenant, direction la cuisine. Je lance à l’attention du casque, sur mon bureau :

— Je reviens, pause casse-croûte !

La voix de Dathlue émane du frigo, c’est vrai qu’elle a basculé là avec le tchat, elle aussi :

— Bon app, alors. (Son clavier se manifeste.) Je devrais avoir terminé plus vite que prévu, finalement.

— Formidable, alors ! Je te fais passer des nems végé ? Il m’en reste d’hier soir.

Je les mets au micro-onde, tapote l’écran de la porte.

— C’est un peu réchauffé comme vanne, quand même, non ? (Son intonation est vaguement amusée, malgré tout.)

— Un jour ça sera possible, tu verras. Avec l’impression 3D on peut déjà commencer ! C’est plutôt comparable à un fax, vu que ça reproduirait plutôt qu’envoyer… Mais, toujours est-il… !

Cette fois, elle part d’un petit gloussement incrédule :

— Mais qu’est-ce que tu racontes… !?

Je sors les nems du four, pioche une fourchette qui traîne. Ma première bouchée arrive simultanément avec la notification d’email entrant. Objet : Délai.

— Retour aux choses sérieuses. (Je mâchonne les mots en même temps.) J’ai du nouveau, probablement une demande pour du temps de rab avant la fin du timer.

— Ah… et c’est vraiment urgent ? Je n’en ai pas pour longtemps, ici, dix ou quinze minutes tout au plus.

J’ouvre. Déglutis par erreur un morceau bien trop gros – aïe, ça passe mal. La surprise m’a frappé au ventre, à la gorge, un véritable coup, physique. Je relis plusieurs fois. Oh, mince…

— t-Sup ? Alors, la demande ?

Il me faut encore quelques instants avant de répondre :

— On a un type du FBI qui nous demande à combien est montée la rançon et si on peut encore la prolonger, vu que ça fait trois jour que le délai est dépassé, normalement.

Le cliquetis de clavier s’interrompt net, un long silence de l’autre côté de l’appel. Puis, un souffle :

— T’es pas sérieux… !?

Elle ne pose pas vraiment la question, c’est plutôt une exclamation, et j’imagine bien ce qui se passe dans sa tête à ce moment-là. Je viens de le vivre aussi, avant de passer à autre chose, la raison qui essaye de reprendre le dessus, d’analyser, de compiler, de compulser. Des unités de police, c’est déjà fait, pas nous, mais des collègues (ou concurrents, ou peu importe le nom). Hôpitaux, pompiers, administrations locales, nationales, fédérales, d’ici, d’un peu partout… Fait, et on a contribué aussi pour certains, d’ailleurs. Le putain de FBI. Non, ou ils l’ont pas dit du moins. Ils ne s’en vantent pas trop, sans doute…Un frisson froid… J’ai la chair de poule à nouveau. Et si c’étaient eux qui essayaient de nous avoir au contraire ? Réfléchis, attends… Ils ne peuvent rien faire avec un email, pas de lien, pas de pièce jointe attrape-couillon… Avec le paiement, alors… ? Non, c’est absurde… Est-ce que c’est si absurde… ?

— Dathlue, est-ce qu’on peut être retracés par quelqu’un qui nous paye directement, s’ils ont des moyens de pro ? Je veux dire, il n’y a pas moyen de nous entuber à cette étape, vraiment… ?

— t-Sup, tu déconnes encore, ou pas, là ? Tu as vraiment un email du putain de FBI ?

Elle ne rigole plus du tout, Dathlue, et moi non plus, il faut reconnaître.

— Est-ce que j’air de déconner… !?

Je m’emporte un peu… Là, respire, lentement… Je pose ma fourchette, masse mes tempes, mes avants-bras sont toujours hérissés. Je me sens un peu mal. Souffle doucement… Ils ne peuvent rien faire, ils ne peuvent rien faire, c’est rien de plus que quand on les trolle sur Twitter, calme-toi…

J’entends le clavier de l’autre coté du micro. Un marmonnement incrédule.

— Oh merde… !

— Tu es allée vérifier ?

Elle ignore ma question qui n’avait pas beaucoup de sens, de toutes façons, j’en ai conscience.

— Il faut que je prévienne JDEAN. Merde alors, le FBI… !

Je déglutis, regarde mes nems qui refroidissent, sans parvenir à dire si elles me font encore envie. Ce n’est plus vraiment le choc, ni la peur, c’est l’excitation qui monte, la sensation irréelle de flottement, comme un rêve… On a eu les fédéraux avec une foutue infection par pièce jointe, et ils comptent nous payer la rançon… !? C’est… Wouah. Juste. Wouah.

La voix de basse de JDEAN surgit de mon frigo, avec son enthousiasme camouflé de pince-sans-rire :

— Alors là, les gars, on sabre tout de suite le champagne, et c’est moi qui offre. LockedU va faire les gros titres de la presse IT et de l’underground web, c’est moi qui vous le dit.

— J’arrive pas… J’arrive pas encore à bien assimiler l’idée, bordel… (Dathlue, sur le ton d’une confession. Elle glousse.) Je doute que la presse en sache quoi que ce soit, ils vont pas faire les fiers, les fédéraux, avec ça… ! Mais nous on sait, toujours… ! Oh, oui, on sait… !

Je rebascule l’affichage vers mon PC, apporte l’assiette à mon bureau – à tout hasard. JDEAN dit quelque chose que je ne saisis pas, Dathlue part d’un petit rire. Je reprends mon fauteuil, enfile le casque.

— Bon, tu en étais où de ton correctif, Dathlue ?

Elle redevient sérieuse, son ton pressé habituel :

— C’est presque terminé. Pourquoi, tu as quelque chose ?

Cette question…

— Eh bien, oui, j’ai quelque chose… Il faut mettre à jour le statut pour ce brave agent du FBI qui nous demande sa nouvelle rançon, pas vrai ?

Un blanc. C’est JDEAN qui reprend, avec son ton grave de rabat-joie :

— Je ne pense pas que ça soit une bonne idée, t-Sup.

Dathlue entre quelque chose au clavier avant d’intervenir, assez hésitante :

— Ouais, pareil, en fait, je ne sais pas trop…

Vous êtes pas sérieux, les gars ? Je vous sens venir de trop loin, oh, trop loin…

— Pourquoi, quel est le problème ? (J’essaye de rire un peu.) Vous voulez leur faire un prix spécial administration, une ristourne pour qu’on baisse les impôts sur le revenu de LockedU, ou un truc du genre ?

Mais JDEAN n’est pas du tout en train de plaisanter, oh non, pas du tout.

— Réfléchis, mec. S’ils en sont à payer notre rançon, eux, le FBI, c’est que les dégâts de LockedU doivent être juste… énormes. Va savoir, peut-être les bureaux d’une ville entière paralysés, ou l’un de leurs datacenters… D’accord, c’est leur recommandation officielle pour les victimes de ransomwares, de payer sans faire d’histoires. Mais pour qu’eux-mêmes le fassent… !

— Au minimum, ils perdraient du temps et passeraient pour des idiots s’ils perdaient quelques données à cause d’un ransomware. (Dathlue a cessé ses entrées au clavier, a l’air de calculer très vite les possibilités, son débit accélère encore.) Mais dans le pire des cas, on saborde un nombre indéterminé de leurs enquêtes et dossiers en cours, et peut-être leurs sauvegardes avec. Pire des cas pour eux, je veux dire… ! Dans tous les cas, on les tient par les parties molles.

Je veux qu’ils soient clairs, qu’ils le disent carrément…

— Et alors… ? Je ne vois pas trop où ça nous mène, on a personne à faire libérer par du chantage… Je ne crois pas qu’on ait tellement de revendications politiques à passer non plus… !

C’est Dathlue qui se décide finalement à le dire, à mettre les vrais mots dessus :

— Mais on peut interférer salement avec leurs enquêtes, en considérant qu’ils sont suffisamment touchés pour nous demander humblement de prolonger le délai de paiement.

Nous y voilà. Et JDEAN complète :

— Exactement. En ne leur délivrant jamais leur clé de déchiffrement. (Il réfléchit un instant.) Ce qui n’empêche pas de leur faire banquer avant, sauf que cette fois… On ne sera pas honnêtes.

Chape de froid. Ils ont déjà l’air tous les deux d’accord. Merde… Je prends une inspiration, je dois essayer de ne pas être trop cassant, ils vont se braquer, je suis le novice, le profane en technique, ils me méprisent au fond, je le sais. Allez…

— Je ne pense pas, mais, vraaaaiment pas, que ça soit une bonne idée.

Okay, ça va, c’est modéré, le ton est calme.

— Pourquoi ? (JDEAN, il se veut rassurant.) Tu crains qu’ils s’acharnent sur nous, après ? Ça doit déjà être le cas depuis qu’ils sont infectés par LockedU, et pourtant regarde, personne n’est venu défoncer la porte chez l’un d’entre nous. Rien à craindre de ce côté.

— Non, non, je sais bien. C’est que… Les gars… C’est un business qu’on a. Je suis le « service client », vous vous rappelez, hein ? (Je marque une pause pour clarifier mes idées.) Bon. Et qu’est-ce qui fait que les gens payent quand on bloque leurs fichiers, alors ? Deux choses. Premièrement, d’abord, ils n’ont pas le choix, ça c’est sûr, oui, donc vous gérez bien la partie technique, ça c’est parfait. Mais deuxièmement, et c’est tout aussi important : ils doivent avoir confiance… Confiance, je me comprends… Ils doivent savoir que ça va marcher. Si on commence à les faire payer sans leur transmettre la clé de chiffrement en retour, ça va se savoir… ! Ils ne vont plus s’amuser à acheter de la cryptomonnaie et à payer : ils vont juste dire adieu à leurs données, et voilà, point final.

Dathlue hésite, j’ai peut-être fait un rappel salutaire…

— Oui, oui, d’accord, t-Sup, on connaît nous aussi, ça va. Mais on ne parle pas de se mettre à arnaquer les gus lambda devant leur ordinateur infecté. On parle du putain de FBI, là, vieux.

— Mais justement ! Avec un… euh, client, aussi médiatique, on ne peut particulièrement pas se permettre un coup pareil. Qu’est-ce qu’ils vont faire, une fois qu’ils auront payé sans toucher leur clé, vous croyez ? Si ça leur cause des gros dégâts comme vous espérez, ils vont communiquer dessus. Et dans toutes les administrations, ça va vite devenir une consigne informelle : si vous tombez sur les connards de LockedU, ne payez pas la rançon, c’est même pas la peine d’essayer, ils ne vont pas vous rendre l’accès à vos fichiers… ! Regardez quand des postes de police ont été touchés par d’autres ransomwares : ils ont payé, les types leur ont envoyé leur clé, et voilà. Propre, bien fait, client satisfait, comme toujours !

Il y a un silence. Consterné, préoccupé, je ne saurais pas dire. Le live d’e-sport continue sur l’écran à ma droite, je ferme la fenêtre du navigateur, autre chose à penser maintenant, plus la tête à ça. Oh ça non.

Et puis la voix de JDEAN, froide, l’intonation un peu sentencieuse qu’il peut prendre parfois et qui ne me plaît pas du tout :

— La police locale de je ne sais quelle ville de cambrouse perdue n’est pas notre ennemie, t-Sup. Ils ont autre chose à faire que de s’occuper de nous. Pas le FBI. Ils ont forcément un dossier sur LockedU. Forcément. Et donc, par extension, sur nous. (Je l’entends souffler longuement, il est exaspéré ou il est en train de fumer, au choix.) Tu n’es pas en train de gérer le service client de je ne sais quelle entreprise IT pépère qui fait son petit business bien dans les clous, t-Sup, je dois vraiment te le rappeler ? Entre les fédéraux et nous, par défaut, c’est la guerre. Si on peut leur mettre autant de bâtons dans les roues que possible, on doit le faire. Point final, comme tu dis.

— JDEAN, je pense qu’il n’a pas tort, t-Sup… (Dathlue, très fermement.)

Je triomphe, enfin, je commence :

— Ah, voilà… ! Je vous dit que ça ne vaut pas le risque à notre réputat…

Elle continue, interrompt ma phrase :

— On laisse tomber la rançon, tu as raison. On ne fait pas semblant. On leur répond directement d’aller se faire foutre. Un message bien clair, bien explicatif, qu’on envoie à des journalistes en contacts cachés, pourquoi pas. Qu’on nous comprenne bien. On pourrait presque en faire une marque distinctive… Un symbole !

Les mots m’échappent, ce n’est pas du tout ce que je pensais…

— Attends, oh, doucement… Une « marque distinctive » ? Un « symbole » ? C’est moi qui dois vous rappeler qui on est, maintenant… ? Vous vous prenez pour des activistes engagés contre je ne sais quel travers du gouvernement, le pouvoir des marchés, tout ça… ? JDEAN, tu dis que je me prends pour un businessman, un corporate qui gère son affaire, mais c’est ce qu’on est, mon vieux ! Et notre affaire, elle implique qu’on ne nous confonde pas avec ce qu’on est pas. Si on nous prend pour un gang d’anarchistes ou je sais pas quoi, et que notre prochain client c’est une entreprise, vous croyez qu’ils vont avoir envie de tenter le coup de payer la rançon, seulement ? Non ! On sera grillés, c’est tout. Juste pour le petit plaisir d’envoyer le FBI se faire voir.

Il y a un long silence. Anxieux, lourd, ce silence. Enfin, de mon côté du moins, oui. Les autres ça doit pas être bien mieux. Bordel, s’ils se décident à faire leur coup tordu, je les plante, je me casse…

C’est Dathlue qui brise la glace, elle a même arrêté de taper son code en même temps :

— On a peut-être pas tant le choix que ça, au final…

L’espoir revient… Je l’appuie encore au passage, pour pas qu’il ne retombe :

— Non, on a pas le choix !

Et puis JDEAN, son soupir lent, caractéristique du mec qui se la joue bad boy ténébreux avant de prendre la parole, la parole ténébreuse du chef de trio :

— D’accord… D’accord, on a pas le choix. Putain… ça aurait été une belle occasion, quand même… !

Belle occasion de quoi ? Peu importe. Il faut abonder dans son sens, caresser délicatement dans le sens du poil :

— Ouais, une sacrée occasion, c’est sûr. Mais on a vraiment pas le choix. C’est pour le business.

Il ne dit rien, j’entends le déclic de son briquet. On va dire que ça compte comme un assentiment final, et Dathlue le comprend comme ça aussi apparemment :

— J’ai terminé, de mon côté. (Elle soupire à son tour. Son clavier rappelle son existence.) Tu as à nouveau les accès admins, t-Sup.

Oui, je me sens triomphant, il faut reconnaître. Oui, je jubile un peu intérieurement, et puis en même temps, il y a cette satisfaction…

Le travail bien fait.

Je prends mon ton bon prince, celui qui les énerve un petit peu, gentiment :

— Merci, très chère !

Ah, l’accès, à nouveau… Le processus de 21145 qui se termine. Je remonte dans la liste, vers les timer verrouillés en rouge, il y en a pas mal quand même, ça m’étonne à chaque fois. Ils ont tous des sauvegardes de leurs données bien à jour, ces gens-là ?

Je me sens un sourire de requin.

Mais pas le FBI apparemment.

Je retrouve de mémoire le numéro de processus. Même pas besoin de vérifier. C’est ça l’expérience du pro.

Deux clics. Délai d’une semaine supplémentaire, sans augmentation de la rançon. Validation.

Maintenant, un petit message en réponse à leur email. J’ajoute même une paraphe.

t-Sup, gentleman rançonneur

 

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