Clameur dans le vent



Une nuit de tempête… Errance. Un appel sourd dans le lointain, grave, derrière les vagues et les bourrasques.

Nouvelle publiée dans les pages du numéro 130 du fanzine québécois Horrifique, numéro spécial « Secrets de Cthulhu » n°10.

Elle est aussi disponible sur ma page Wattpad. Une lecture audio a été réalisée par Brumiose en live Twitch, l’enregistrement est en replay YouTube.

Image d’illustration : extrait du Küste bei Mondschein par Caspard David Friedrich, 1835-36 Image du domaine public sur Wikimedia.

Clameur dans le vent

Mes yeux sont grand ouverts dans la lumière du poêle, le plafond est strié d’ombres et des lignes irrégulières des planches. La nuit est sans lune, et je ne peux –- ne veux –- pas dormir, et j’attends. Je l’attends. Pourtant il ne faut pas que j’y pense, que j’ignore ces bruits que le vent porte… Les bourrasques qui hurlent font tressauter les volets et sur le toit les plaques goudronnées, bourrent le mur de secousses que je ressens à travers les lattes, le tonnerre des vagues en fond… Et puis…

N’y pense pas. Oublie le vent. Mais ce son de basse, qui monte, qui se mêle à la tempête, comme venu de loin, très loin, profond…

Non, il n’y a rien. Il n’y a rien… Ces choses ne sont que dans les rêves et je ne suis pas endormi. J’ai résisté, cette fois, je ne vais…

Vibration sourde, insidieuse, qui résonne dans les os… Et le grondement qui persiste, qui enfle.

Le chien s’agite dans son panier en osier tressé. Il montre les crocs dans son sommeil, et une poigne de glace me prend au ventre, implacable. Malgré moi je me lève du hamac, mes couvertures drapées sur les épaules. J’aimerais résister. C’est déjà trop tard. Je connais la suite, je ne veux pas la revoir, stop… Ma main tâtonne sur la patère, le gros ciré jaune est déjà poisseux de l’air marin et du sel. Mes bottes sont froides, je frissonne, même si comme à chaque fois, je sais que c’est la fièvre qui me ronge, qui me tord sur le hamac… Le mal du vent de la mer, comme les vieux pêcheurs en parlent, comme ils… Qu’est-ce qu’ils en disent… ? Mes pensées se traînent, le rêve veut que je continue, que j’avance…

La main sur la poignée, j’observe le chien qui se redresse sur ses pattes. Il grogne. J’ouvre la porte et il accourt, hurlant, montrant les crocs. La lueur dans ses yeux me perce le cœur. Je sors, referme le battant sur ses aboiements rageurs.

Mécaniquement, je prends la lampe accrochée à la poutre du auvent. Le vent éteint la flamme, une fois, deux fois, c’est le rituel. Alors je referme la grille d’air, mes doigts sont gourds et je me brûle un peu, la douleur passe, le froid l’endort tout de suite. Les rafales me saisissent, le bruit des vagues est assourdissant — et toujours en fond, crescendo, terrible, le son…

Il faut continuer vers la plage, remonter la route au milieu des autres cabanes qui craquent et gémissent, désertes, les volets clôts. Le crachin des rouleaux qui se brisent sur la digue m’atteint soudain. La plage est inondée. Je redresse un peu ma lampe et distingue les crêtes blanches d’écume dans le halo vacillant. L’eau glaciale passe par dessus le caoutchouc de mes bottes et m’arrive rapidement à la ceinture, trempant mes vêtements de nuit et mon lainage mais je ne peux retenir mes pas. J’avance. Les premières vagues me heurtent, je chancelle, lève plus haut ma lampe pour protéger la flamme. J’avance et la plainte monte, le bourdon de basse ignoble qui pèse, pèse, pèse sur mes tempes…

Une lueur blafarde se dessine à quelques mètres de moi, sous la surface. L’eau m’arrive au buste… Une déferlante me submerge et je bois la tasse, manque de lâcher la lampe… Elle est éteinte à présent, je tâtonne, l’accroche à ma ceinture, comme je peux. Il faut nager à présent, son poids me gêne mais je ne veux pas la laisser couler car dans les autres rêves je ne la perds pas. Je ne dois pas la perdre.

Dans mes tympans, mes tempes, ma tête, la plainte grave atteint le seuil de la douleur.

Soudain un courant me happe vers le fond. Comme à chaque fois, je me débats, je lutte… Mais la force est trop grande, et je me résigne à attendre… C’est un rêve et je vais me réveiller. L’eau est entrée dans mes poumons, je tousse, c’est un réflexe, mais elle va et vient sans peine et je respire comme à l’air libre. Un rêve…

La lueur pâle perce peu à peu la pénombre et je vois des formes qui bougent… Des silhouettes qui nagent, ondulent, tournoient autour de moi. D’ordinaire tout s’arrête avant que ces ombres ne m’atteignent, mais elles approchent, je sens parfois quelque chose qui me frôle… Je ne veux pas les voir, pas de près, pas du tout… Garder mon calme, tout ça n’est pas réel… Non, pas réel… Mais ce contact froid et gluant comme une algue le long de ma cheville, le long de ma jambe ? Cette masse informe dans la clarté phosphorescente ? Le courant me tire — ou peut-être ces choses qui s’enroulent autour de mes mains, de mes bottes, de mon torse… froides, fines, gluantes… — me tire vers elle, qui grossit et prend de l’ampleur à mesure que j’approche… Toujours plus vers les profondeurs.

De la peau visqueuse s’étend et relie les doigts des mains qui m’effleurent… Les ombres se collent à moi et je peux voir leurs dents de poissons, aiguilles effilées dans des sourires morts, lèvres rétractées et putrides, grises, cuites par le sel et le temps… Des crustacés qui grouillent dans une gorge ouverte ou sur un torse recouvert d’écailles squameuses… Mon cri se perd dans l’eau, silencieux, gargouillant, sans la moindre bulle et la masse en dessous, la masse me rejoint ou je la rejoins, des flagelles par centaines qui m’enveloppent, me couvrent, m’enserrent et…

Un plafond de planches irrégulières, éclairé par la lueur du poêle. Je me redresse dans le hamac de corde, sous les couvertures trempées, en sueur. L’aube filtre sous la porte et les volets fermés. Mon regard erre sur les meubles, les bottes posées sous la table, le ciré sur la patère murale. Comme à chaque fois, je sais que ma lampe est suspendue à la poutre dehors, vide, le pétrole délavé par la pluie.

Pas un souffle de vent, la journée s’annonce claire. Au village on dit que la tempête s’était déjà calmée en début de nuit, mais je ne veux pas l’entendre, car c’est bien le vent marin qui a vidé ma lampe, empoissé mon ciré et mes bottes. Ça ne peut rien être d’autre.

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